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Les banques marocaines fortement exposées aux risques climatiques et de transition

Dans son rapport sur le climat et le développement, la Banque mondiale a lancé une alerte sur les risques qu’encourt le système bancaire marocain face aux défis climatiques et à ceux de l’adaptation que doit mener le pays. La matérialisation de ces risques pourrait détériorer la qualité des actifs des banques, qui ont déjà hérité d’un taux élevé de prêts non productifs de la crise du Covid-19.

Le siège de Bank Al Maghrib à Hay Ryad, Rabat. Ph. MEDIAS24

Les banques marocaines fortement exposées aux risques climatiques et de transition

Le 11 novembre 2022 à 17h49

Modifié 12 novembre 2022 à 10h39

Dans son rapport sur le climat et le développement, la Banque mondiale a lancé une alerte sur les risques qu’encourt le système bancaire marocain face aux défis climatiques et à ceux de l’adaptation que doit mener le pays. La matérialisation de ces risques pourrait détériorer la qualité des actifs des banques, qui ont déjà hérité d’un taux élevé de prêts non productifs de la crise du Covid-19.

C’est un volet qui est passé inaperçu dans le rapport climat et développement de la Banque mondiale sur le Maroc. Un rapport dans lequel l’institution mondiale dresse un scénario d’adaptation aux défis climatiques et de transition énergétique qui nécessite, d’ici 2050, des investissements colossaux et l’abandon de certains modèles de production dans l’électricité, la mobilité, l’agriculture, l’industrie…

Une adaptation qui aura un impact direct sur la stabilité financière du pays, comme le soulignent les experts de la Banque mondiale.

Pour mesurer les impacts potentiels sur le secteur bancaire marocain, la Banque mondiale a mené, conjointement avec Bank Al-Maghrib, des simulations et des stress test pour évaluer les vulnérabilités et quantifier les impacts de la matérialisation des risques climatiques (sécheresse et inondations), mais aussi le coût que représentera le virage vert que doit prendre l’économie marocaine. Un exercice exploratoire, note le rapport de la Banque mondiale, destiné à donner des ordres de grandeur sur l’impact de ces différents risques sur le bilan des banques et la qualité de leurs actifs.

L’exposition des banques aux risques climatiques est estimée à environ 35% du total des actifs !

Premiers risques, ceux dits physiques, liés aux sécheresses et aux inondations. Des risques qui peuvent avoir des impacts directs et indirects sur les bilans des banques.

“Au-delà de leur impact direct sur les agriculteurs et les éleveurs, les sécheresses peuvent affecter d’autres activités économiques par l’intermédiaire des liens de la chaîne d’approvisionnement, notamment dans l’industrie agroalimentaire”, souligne le rapport. Idem pour les inondations qui peuvent “perturber les infrastructures clés, générant ainsi des pertes de revenus pour des secteurs tels que le transport, le tourisme ou l’agriculture”.

Selon la Banque mondiale, ces chocs affectent directement les biens immobiliers et les actifs des entreprises, la richesse des ménages, les bénéfices et les revenus, et peuvent ainsi réduire la capacité des emprunteurs à assurer le service de leur dette, augmentant ainsi le stock de prêts non performants, qui est déjà relativement important (environ 8,5% du total des crédits) dans l’environnement post-Covid-19.

Mais ce n’est pas tout. Les aléas climatiques peuvent avoir également des effets indirects en cascade sur les banques du fait de leurs répercussions socio-économiques et macroéconomiques, ce qui peut entraîner un nouveau durcissement des conditions financières, estime la Banque mondiale, citant l’exemple d’une augmentation des dépenses publiques liée à un effort de reconstruction qui pourrait entraîner une détérioration du risque souverain, conduisant finalement à une hausse des taux d’intérêt et à des pertes sur les portefeuilles obligataires détenus par les banques.

Au total, l’exposition directe et indirecte des banques marocaines aux risques physiques est estimée, par la Banque mondiale et la Banque centrale, à environ 35% du total des actifs.

Dans le détail, l’exposition directe atteint 8% des actifs, et couvre les prêts aux secteurs de l’agriculture, de l’agro-industrie et de l’agroalimentaire. Le secteur du tourisme et les prêts immobiliers aux ménages sont indirectement exposés aux risques physiques, atteignant 27% supplémentaires des actifs.

Résultat: ces scénarios catastrophiques simulés dans cet exercice entraîneraient une augmentation des prêts non performants et une baisse du ratio d’adéquation des fonds propres.

Les différents scénarios de sécheresse pourraient entraîner une augmentation des prêts non performants à l’échelle du système, comprise entre 2,1 (sécheresse historique de trois ans) et 3,3 points à l’horizon 2050, et une baisse du ratio d’adéquation des fonds propres comprise entre 1,0 et 1,6 point.

À leur tour, les scénarios d’inondation entraînent une augmentation des prêts non performants à l’échelle du système, allant de 1,2 à 1,7 point, et une baisse du ratio d’adéquation des fonds propres allant de 0,4 à 0,6 point.

La décarbonation peut induire des pertes sur les portefeuilles de crédit et d’investissement

Deuxième facteur de risque : les effets de la transition et de l’adaptation au climat. L’impact sur les bilans des banques viendrait principalement des pertes sur leurs portefeuilles de crédit et d’investissement.

“S’ils ne sont pas anticipés par le marché, les changements de politique, les perturbations technologiques et les préférences des consommateurs liés à l’effort de décarbonation pourraient augmenter les prêts non performants en réduisant la rentabilité des entreprises et leur capacité de service de la dette. La transition vers une économie verte peut affecter les portefeuilles d’investissement des banques en réduisant la valeur de leurs fonds propres et des obligations qu’elles détiennent dans les entreprises affectées”, précise la Banque mondiale.

En effet, comme les investissements sont généralement évalués à la valeur du marché, une réduction du prix de l’actif sous-jacent obligerait les banques à ajuster la valeur dans leur bilan et à enregistrer une perte sur les investissements détenus.

Ces risques de transition pourraient être encore amplifiés, ajoute le rapport, par des boucles de rétroaction macroéconomiques.

En chiffres, l’exposition globale au crédit des industries définies comme hautement et modérément sensibles à la transition, représente respectivement 11% et 13,3% du total des prêts. Les expositions sont les plus élevées dans le secteur manufacturier (9% du total des prêts), de l’électricité (5% du total des prêts) et de l’agriculture (4% du total des prêts).

L’introduction d’une taxe carbone, recommandée par la Banque mondiale comme un outil pour accélérer la transition et soutenir les finances publiques, pourrait également augmenter la part des prêts aux entreprises présentant un risque de crédit accru.

Cette évaluation suppose que la hausse des prix du carbone réduit directement le potentiel de gains des entreprises proportionnellement à leur niveau d’émissions. Selon cet exercice statique, une taxe sur le carbone de 25 dollars/tCO2 et de 75 dollars/tCO2 augmenterait la part totale des entreprises à risque de surendettement de 1,1 point et 3,2 points, respectivement.

“On estime que 1,9 % du total des prêts aux entreprises (0,7% des actifs du secteur bancaire) présenterait un risque de crédit accru après l’introduction d’une taxe sur le carbone de 25 dollars/tCO2, une part qui atteindrait 8,4 % (3,1 % des actifs du secteur bancaire) dans le scénario de 75 dollars/tCO2”, affirment les rédacteurs du rapport.

Des impacts considérables, mais gérables

Ces impacts, la Banque mondiale les qualifie de “considérables”. Mais elle tient toutefois à rassurer le système financier marocain en affirmant qu’ils sont “gérables” et qu’un cadre réglementaire et de surveillance solide pourrait contribuer à les atténuer.

“La Banque centrale du Maroc a déjà identifié la gestion des risques climatiques comme une priorité et travaille pour intégrer pleinement les risques climatiques dans sa pratique de supervision. Une directive a déjà été publiée sur la gestion des risques financiers climatiques et environnementaux. Le cadre microprudentiel continue toutefois d’être limité par le peu de données et d’informations disponibles pour surveiller et suivre les expositions aux risques financiers. De plus, les banques marocaines ont souligné que les limitations des données constituaient un défi majeur pour évaluer le risque climatique en interne”, explique le rapport.

Bank Al-Maghrib est en effet consciente des enjeux que présente ce sujet. Dès 2018, la Banque centrale a rejoint le réseau des banques centrales et des superviseurs pour l’écologisation du système financier, afin de partager et de renforcer les connaissances sur l’intégration du risque climatique dans la supervision et les opérations de la Banque centrale.

Une unité interne dédiée au risque climatique et à la finance verte a même été créée en 2019. Et le rapport annuel 2020 de Bank Al-Maghrib a inclus parmi ses objectifs clés l’intégration du changement climatique dans la mission de la Banque centrale.

En novembre 2021, lors de la COP26, la Banque centrale avait annoncé également une série de plans ambitieux pour faire face aux risques climatiques, notamment la publication de lignes directrices à l’intention du secteur bancaire concernant les tests de résistance et l’établissement de rapports sur les risques climatiques, la réalisation d’évaluations des risques climatiques et le renforcement des capacités.

Ceux qui connaissent Abdellatif Jouahri et sa prudence dans la gestion des risques sur la stabilité financière peuvent être sûrs que le sujet n’est pas pris à la légère. Et que la Banque centrale ne tardera pas à éditer de nouvelles normes en termes de classification des crédits selon leur sensibilité aux risques climatiques, avec des exigences encore plus renforcées en termes de provisionnement des risques et d’injection de fonds propres pour se couvrir contre d’éventuels chocs.

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