À Bruxelles, la CGEM actionne la diplomatie énergétique
Le patronat a mené à Bruxelles une délégation de femmes et d’hommes d’affaires, ainsi que des parlementaires, pour présenter les atouts du Royaume dans le secteur de l’énergie, en marge de la EU Sustainable Energy Week. L'occasion, aussi, de rappeler à l'Union européenne que le Maroc peut être un partenaire fiable dans une conjoncture trouble.
Bruxelles. L'Europe fait face à sa pire crise énergétique. Les fluctuations des marchés internationaux post-Covid et la guerre entre l'Occident et la Russie ont mis à nu la dépendance énergétique de l'Europe. Une dépendance que l'UE est engagée à réduire. C'est dans ce contexte que s'est tenue la EU Sustainable Energy Week du 26 au 30 septembre, et qui a offert l'occasion à la CGEM d'organiser son premier évènement au sein du Parlement européen.
Une délégation d'hommes d'affaires et de parlementaires marocains, conduite par le président de la CGEM, Chakib Alj, s’est rendue à Bruxelles le 28 septembre avec pour objectif de présenter les opportunités que le Maroc peut offrir en termes d’hydrogène vert, d’énergies renouvelables et de commerce, à l'heure où l'Europe cherche à diversifier ses sources énergétiques.
"L’UE a besoin d'avoir une autonomie stratégique. Mais la commission européenne, le Parlement et les Etats membres sont conscients du fait que nous ne devons pas devenir un espace fermé. Au contraire, nous devons rester ouverts, mais avec des partenaires stratégiques", déclare Lina Gálvez Muñoz, vice-présidente de la commission ITRE au Parlement européen.
"Nous devons renforcer notre coopération avec des partenaires fiables et stratégiques. Et il y a une complémentarité entre l’UE et le Maroc", poursuit-elle en esquissant trois domaines où "il y a un effort à faire pour relever ensemble les difficultés liées aux chaînes d’approvisionnement".
"Le numérique peut être un secteur important de coopération. La recherche et l’innovation peuvent également devenir un secteur de coopération, en particulier pour la recherche marine. Les négociations sont déjà en cours avec le Maroc pour qu’il rejoigne le programme Horizon Europe, le plus grand programme d’innovation dans le monde", confie Lina Gálvez Muñoz.
"L’énergie est un domaine de coopération important. Le Maroc sera probablement un des pays les mieux placés pour développer de l’hydrogène vert en 2050. L’UE et le Maroc peuvent développer ensemble un partenariat pour relever les défis du climat", ajoute-t-elle.
Confirmant l'intérêt pour le secteur énergétique, Eleonora Catella, directrice adjointe des relations internationales de Business Europe, le patronat européen a expliqué que l'Europe disposait de "secteurs très énergivores". "Nous devons nous soucier de la compétitivité en Europe et de notre attractivité. Le commerce peut apporter quelques solutions à des défis auxquels nous sommes confrontés. Et le mot clé, ici, est la diversification. Diversifier la production, diversifier les échanges de biens et services", avance-t-elle.
"Nous devons trouver des partenaires fiables. Fiable est le mot clé à retenir. Nous sommes confrontés à une période d’instabilité, d’imprévisibilité, et c’est dangereux pour les entreprises. Nous avons besoin d’une conjoncture stable pour investir. Les entreprises doivent avoir la capacité d'anticiper, elles ne doivent pas agir d’une année à l’autre. Elles ont besoin d’une vision à long terme pour prendre les bonnes décisions", poursuit-elle
Énergie : le Maroc offre une base coût compétitive
Sur ce dernier secteur, les panélistes marocains ont, à juste titre, exposé tout le potentiel énergétique qu'offre le Royaume. Said El Hadi, président de la commission Économie verte de la CGEM a expliqué qu'avec l’Europe, le Maroc partage des ambitions forte dans le domaine de l’énergie. "Nous partageons la même préoccupation climatique. Et par les temps qui courent, dans le contexte actuel, le Maroc partage aussi des préoccupations de la sécurité d’approvisionnement énergétique et des coûts. Car le Maroc, comme l’UE, n’a pas de ressources fossiles abondantes", avance-t-il.
"Dans le cadre du plan REPowerEU (plan de la Commission européenne visant à rendre l'Europe indépendante des combustibles fossiles russes bien avant 2030, ndlr), il y a plusieurs pistes de potentielle coopération entre l’UE et le Maroc. Par exemple, le plan prévoit à horizon 2030 l’importation de 10 millions de tonnes d’hydrogène vert. Sachez que le Maroc peut assurer au moins 10% de cette quantité au profit de l’UE. C'est une piste de collaboration claire", expose Said El Hadi.
"Des études à plus long terme ont été faites prévoyant que l’UE importera, en 2050, 50% de ces besoins en EnR, soit 7.500 Twh. Le Maroc peut être un partenaire de long terme de l’Europe pour assurer une partie de ces besoins en EnR. Pourquoi ? Le Maroc est un partenaire qui peut être compétitif dans les EnR. Et qui l’est", assure le président de la commission Économie verte à la CGEM.
"Par notre géographie, nous avons des gisements renouvelables d’excellente qualité. Nous avons la chance d’avoir les coûts de production les plus bas au monde. C’est un fait vérifiable", lance-t-il à l'adresse de l'assistance en proposant deux pistes de réflexion.
"Première grande piste, c’est l’hydrogène vert. Il y a une base coût très favorable au Maroc. La deuxième piste, c’est la construction d’un backbone énergétique multi-énergie. Je crois que l’Europe est en train de développer les réseaux électriques et gaziers inter-européens. Ce sont des initiatives importantes, ces réseaux qui auront un rôle structurant pour l’Europe ont tout à gagner à s’intégrer dans la région", propose El Hadi.
La diplomatie économique en marche
Si les chiffres, le potentiel de coopération ainsi que les intérêts économiques peuvent être alignés, il n'est pas toujours aisé de transformer les opportunités en partenariat concret.
Le politique et les enjeux géopolitiques peuvent parfois retarder le train de la coopération, au risque de faire rater des occasions de développement indéniables.
Ce qui fait dire au président de la CGEM, dans son allocution à l'adresse des Européens, qu'il y a "des opportunités que nous ne pouvons pas nous permettre de manquer, de reporter ou de mettre en danger".
"Le secteur privé est prêt – des deux côtés de la Méditerranée – à jouer le rôle qui est le sien pour porter et accélérer la mise en œuvre d’un agenda d’intégration et de modernisation de ces relations, dans l’intérêt de tous. Nous sommes aussi présents ici pour inciter les institutions à travailler avec nous pour prioriser le potentiel économique des relations Maroc-UE et atteindre nos objectifs communs", indique le président de la CGEM.
Le patronat travaille avec les Européens depuis plus d'un an, de façon intensive, pour pousser vers la priorisation des intérêts communs, notamment économiques, entre le Maroc et l'UE. En marge de cet événement, la CGEM a tenu quelques réunions avec des parlementaires européens, dont Iratxe Garcia Perez, présidente de l'Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D).
Le message principal. "Le Maroc et l’Union européenne doivent, de façon réaliste, mettre la protection de leurs relations au centre de leurs priorités, sans laisser les impasses politiques prendre en otage ces relations", déclare le président du patronat marocain.
"Nous devons absolument nous concentrer sur les populations de la Méditerranée. Ce sont celles-ci – consommateurs, employés, clients, électeurs, citoyens – qui doivent être priorisées", insiste Alj. Il a évoqué le rôle des entreprises qui sont appelées à mettre en œuvre les transitions verte et numérique, à créer et à maintenir à tout prix les emplois, à mobiliser et à organiser les ressources sur le terrain...
"Si nous laissons les menaces en tout genre mettre en danger ou en arrière-plan le commerce, qui est la raison d’être des entreprises, c’est tout cela que nous mettons en danger", conclut le patron des patrons marocains.
Maroc-UE, une alliance à sécuriser...
Le discours de Chakib Alj défend certes les intérêts privés, mais il n'en reste pas moins résolument pragmatique. Un pragmatisme qui doit également être le fil conducteur de l'UE dans sa relation avec le Maroc.
Car bien que les sujets principaux aient été l'énergie, le potentiel marocain, ainsi que la nécessité du renforcement du partenariat économique entre le Royaume et l'UE, tous ceux présents à la conférence organisée par la CGEM avaient en tête, et en toile de fond, le risque - aussi faible soit-il - d'annulation des accords agricoles et de pêche Maroc-UE. A la suite d'une requête déposée par le polisario contre le Conseil de l’Union européenne, qui avait signé les accords avec le Maroc en y incluant le Sahara, le tribunal de l'UE a rendu, le mercredi 29 septembre 2021, un jugement annulant ces accords.
Mais l'application de cette décision a été suspendue après le recours déposé par le Conseil de l’Union européenne près la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE). Cette dernière n'a pas encore tranché. Sa décision est attendue et scrutée.
>> Pour comprendre ce dossier : Accords Maroc-UE : ce que l'on retient de l'arrêt du tribunal européen
Si l’annulation est confirmée en dernier ressort, l’accord sera annulé en ce qui concerne son application pour le Sahara, mais remettra-t-il en question tout le partenariat du Maroc avec l'UE ? Dans une déclaration conjointe en septembre 2021, le Haut représentant de l'UE, vice-président de la Commission européenne, Josep Borrell, et le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, ont promis des "mesures nécessaires afin d’assurer le cadre juridique qui garantisse la poursuite et la stabilité des relations commerciales entre l’Union européenne et le Royaume du Maroc".
En attendant la décision de la CJUE, les entreprises européennes sont également sensibles à ce sujet, car le Maroc est le plus grand partenaire commercial de l’UE en Afrique. "Il représente près de 25% du commerce total de l’UE dans le continent africain et concentre la moitié des investissements directs étrangers sur le continent. C’est grâce notamment à l’accord d’association entré en vigueur dans les années 2000", rappelle Eleonora Catella, directrice adjointe des relations internationales de Business Europe lors de son intervention lors de la conférence.
... et à moderniser
La représentante du patronat européen a, pour sa part, insisté sur la nécessité de moderniser l'accord Maroc-UE. "D’entrée de jeu, je voudrais vous dire que cet accord n’est plus un cadre idéal. Il est obsolète. Il se focalise sur les marchandises agricoles ou la pêche. Mais le commerce aujourd’hui, c’est bien plus que ces secteurs", déclare-t-elle.
"Pensons par exemple à l’importance que revêtent les services. L’UE négocie des accords avec d’autres pays, où des chapitres sont consacrés aux services, aux marchés publics... Il faut aussi des règles pour les investissements et leur durabilité", poursuit-elle.
"Sur les marchés publics, par exemple, nous voulons que les entreprises européennes puissent participer aux appels d’offres sur une base égalitaire aves les entreprises marocaines ou d'autres acteurs avec lesquels le Maroc dispose d’un accord."
"Nous devons diversifier le bouquet énergétique en augmentant la part des EnR. À ce niveau, nous pouvons établir des partenariats avec le Maroc. D’une part, nous avons à l’UE des entreprises leaders dans le domaine de l’innovation et, d’autre part, nous avons le Maroc qui a un grand potentiel en termes de production d’hydrogène vert, d’énergie éolienne et solaire. Le potentiel est grand", conclut-elle en rappelant le pacte qui incite à la modernisation du commerce et de l’investissement entre le Maroc et l’Union européenne signé il y a un an, quasiment jour pour jour, avec la CGEM à Bruxelles.
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