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La lecture du rapport national PISA 2018 par Fouad Chafiqi, inspecteur général des affaires pédagogiques

Après la présentation par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique du rapport national PISA 2018 sur l’éducation au Maroc, Fouad Chafiqi, inspecteur général des affaires pédagogiques et directeur des curricula au ministère de l'Education nationale, a présenté sa lecture des constats qui en découlent.

La lecture du rapport national PISA 2018 par Fouad Chafiqi, inspecteur général des affaires pédagogiques

Le 11 février 2022 à 18h14

Modifié 14 février 2022 à 9h31

Après la présentation par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique du rapport national PISA 2018 sur l’éducation au Maroc, Fouad Chafiqi, inspecteur général des affaires pédagogiques et directeur des curricula au ministère de l'Education nationale, a présenté sa lecture des constats qui en découlent.

Présentée mercredi 9 février par l’Instance nationale d’évaluation relevant du CSEFRS, cette enquête alerte sur le niveau des compétences des élèves marocains âgés de 15 ans, le taux de redoublement élevé parmi cette catégorie, le niveau des enseignants ainsi que le manque d’équipements dans les écoles.

Malgré ce constat alarmant, Fouad Chafiqi relativise. « Nous avons effectivement des retards face aux défis soulevés par ce rapport, mais ce ne sont pas des fatalités. Je ne pense pas que nos enfants sont condamnés à rester dans la situation actuelle », a-t-il déclaré mercredi à l’issue de la présentation de ladite enquête.

« Le changement est possible. Le ministère de l’Éducation nationale a amorcé, depuis la publication de la vision stratégique de la réforme 2015-2030, un certain nombre d’actions et de projets qui visent à améliorer la situation de l’école marocaine. Il faudra à présent que tous les acteurs constitutionnels et institutionnels appuient cette politique menée par le ministère ».

M. Chafiqi critique par ailleurs certains chiffres dévoilés par le rapport national. « Il faut faire très attention à certains chiffres présentés », a-t-il souligné. « Lorsqu’on voit qu’à peine 64% des enfants marocains de 15 ans ont pris part à l’étude, je considère qu’il y a un oubli ». En effet, 36% des enfants de cette catégorie n’ont pas été couverts, soit par ce qu’ils sont encore au primaire ou parce qu’ils ont décroché, a affirmé le rapport.

« L’enquête a oublié d’intégrer les 91.000 élèves dans les centres de qualification professionnelle, les 70.000 étudiants dans les instituts d’initiation professionnelle et les 10.0000 enfants du CAP (certificat d’aptitude professionnelle, NDLR), soit environ 170.000 autres enfants qui peuvent être âgés de 15 ans, ou du moins une grande partie, qui sont en scolarité mais dans une forme qui ne dépend pas de l’Éducation nationale. S’ils avaient été comptabilisés, le nombre d’élèves couverts par cette enquête aurait frôlé les 80% ».

« Lorsqu’on voit également qu’un pourcentage significatif des enfants de 15 ans est encore en 3e année primaire, je pense que ce sont des étudiants de l’enseignement traditionnel et non du public. Ces points devraient être pris en compte dans la nouvelle édition de l’enquête PISA 2022 ».

Inclusivité du système éducatif

La lecture de Fouad Chafiqi tourne autour de cinq axes majeurs, permettant de comprendre les défis à relever par le système éducatif marocain et d’identifier les pistes pour y procéder. Le premier axe est relatif à l’inclusivité du système éducatif.

« Dans l’absolu, nous avons beaucoup de redoublements, mais si l’on compare les chiffres actuels avec ceux des trois années passées, nous allons trouver qu’il y a une amélioration. Il y a trois ou quatre ans, on avait presque 90.000 enfants en première année primaire qui redoublaient. A présent on en a 79.000, mais ce chiffre reste inacceptable, vue la forte progression de la pénétration de l’enseignement préscolaire ».

« La principale raison de l’échec en première année primaire est la diversité des profils d’enfants. Certains viennent du préscolaire moderne, d’autres du préscolaire traditionnel, tandis qu’une partie des élèves n’a jamais fait de préscolaire ».

Autre point important : « le profil des enseignants à qui on attribue l’enseignement dans les premières années du primaire sont généralement à la pré-retraite et marquent le plus grand écart d’âge avec les enfants de 6 ans, si on les compare avec les jeunes enseignants qui sortent des établissements de formation ».

« La non inclusivité du système, marquée par les faibles acquis des compétences, se manifeste essentiellement par le redoublement, qui dépasse en première année du primaire 10% de la classe d’âge d’enfants qui s’y inscrivent ».

« Plusieurs alternatives ont été proposées par le rapport pour faire face à ce problème d’inclusivité, dont quelque-unes sont déjà mises en œuvre par le système éducatif marocain. L’enquête préconise la mise en place d’une cellule de veille pour détecter les élèves qui risquent d’avoir des difficultés d’apprentissage. On n’a pas forcément besoin d’une cellule de veille physique », estime-t-il. « Il suffit d’exploiter les données de Massar collectées chaque mois ou chaque trimestre, qui nous permettront d’avoir une liste d’étudiants qui ne réussiront probablement pas en fin d’année. Pour ce faire, il faudra outiller les directeurs d’établissements pour pouvoir utiliser cette masse de données, afin d’évaluer l’échec scolaire ».

« Le rapport préconise également la mise en œuvre de dispositifs de soutien individualisé au niveau des établissements. Mais il est très difficile d’envisager qu’un enseignant en milieu rural par exemple puisse rester après les cours à 17h, pour faire du soutien individualisé aux élèves. Ce soutien doit donc être pris en charge pendant les heures de cours ».

« La 3e préconisation du rapport est l’allègement des programmes scolaires pour pouvoir intégrer le soutien dans le temps scolaire. Celle-ci n’a pas pris en considération ce qui est fait depuis 2018. Les enseignants doivent -depuis environ 4 ans, NDLR- consacrer près de 3 heures par semaine aux activités parascolaires et à leur formation continue ».

« L’enquête appelle aussi à l’accélération de la généralisation du préscolaire, sauf que nous sommes passés d’un taux de 46% il y a trois ans à 72% actuellement. Vouloir passer très vite à 100% pourrait avoir des conséquences néfastes en terme de qualité de l’éducation, sachant qu’aujourd’hui nous avons 30% du préscolaire traditionnel qu’il faudra réhabiliter et qui nécessite un travail en profondeur. Nous avons des capacités à former les éducateurs et à trouver les mécanismes financiers, surtout pour le préscolaire communautaire dans les milieux défavorisés. »

« Sur ce premier axe, nous allons retrouver ce qui a été préconisé par le rapport dans trois projets du portefeuille élaboré par le ministère de l’Education nationale, suite à la publication de la loi-cadre 51-17 : Le projet 3 sur le soutien social aux enfants, le projet 4 sur l’inclusion des enfants en situation de handicap et le projet 5 relatif à l’école de la 2e chance. Ces trois projets, en plus du projet 1 relatif au préscolaire, donneront une réponse s’ils sont menés à bien jusqu’à la réalisation des objectifs fixés et qui représentent un engagement du ministère ».

Performance des élèves marocains de 15 ans

Le second axe est relatif à la performance des enfants marocains. Le rapport précise que les élèves les plus performants n’atteignent pas la moyenne de l’OCDE, ce qui incite à questionner les curricula, les programmes et les approches pédagogiques. Un constat jugé « embarrassant » par M. Chafiqi.

Ce dernier estime qu’outre les curricula et les programmes pédagogiques, « il faudrait également questionner la manière dont on évalue les élèves. Quand on est dans un système scolaire avec un niveau relativement bas, les examens préparés par les enseignants, directions provinciales et académies régionales, peuvent avoir tendance à mettre une majorité des élèves à l’aise pour pouvoir répondre et être dans la moyenne ».

« Ainsi, les élèves brillants ne trouvent pas les conditions d’émulation qui les incitent à faire plus d’efforts. C’est pour cette raison qu’il y a une dizaine d’années, on avait prôné la mise en place des établissements d’excellence. Avec l’exemple du lycée d’excellence de Benguerir, on a vu comment les résultats marocains d’accès à un certain nombre de grandes écoles internationales se sont améliorés. »

« Le rapport estime également qu’il faut questionner les curricula à la lumière de ce qui est fait dans les pays performants afin d’améliorer les nôtres, mais on ne peut pas s’amuser à voir tout ce qui se fait dans le monde. On pourrait plutôt comparer les cadres de référence des évaluations internationales à notre programme scolaire. C’est une piste beaucoup plus efficiente et probante que d’aller chercher ce qui marche ailleurs, dans des conditions qu’on ne peut pas transposer chez nous ».

M. Chafiqi note par ailleurs que les manuels scolaires doivent être revus et annonce que le ministère de l’Éducation nationale prépare la refonte des programmes scolaires, après avoir achevé ceux du primaire qui ont nécessité un travail de 7 ans, de 2014 à 2021.

« Comme pour le premier axe, nous avons deux projets axés sur ces recommandations dans le cadre de la mise en œuvre de la loi-cadre : le projet 8 sur le développement du modèle pédagogique et le projet 12 sur le système d’éducation et d’apprentissage. »

Ressources pédagogiques et matérielles

Le troisième axe est relatif aux ressources pédagogiques et matérielles mises à la disposition des enseignants et des élèves. « Sur ce point, l’enquête PISA a relevé un manque de matériel, la faiblesse de connectivité, la faible qualification du personnel et le manque d’assistance technique. Nous sommes entrés depuis une quinzaine d’années dans l’ère du prolongement de l’action de l’enseignant par des outils électroniques et digitaux, alors que ce dernier ne peut pas se transformer en réparateur pédagogue et toutes les autres missions qui lui sont dévolues traditionnellement. »

« Le manque au niveau des écoles n’est donc pas seulement matériel. Si l’on procède à des comparaisons avec les pays qui ont décidé d’équiper leurs établissements en matériel informatique, je ne pense pas qu’on trouvera une grande différence en termes de résultats. C’est la manière dont ce matériel est utilisé qui compte ».

« Récemment, il y a eu un grand effort dans l’équipement des laboratoires de physique, de sciences et de chimie dans les lycées, mais comme les élèves ne sont interrogés au baccalauréat que sur les épreuves théoriques, beaucoup d’enseignants préfèrent zapper les travaux pratiques pour se concentrer sur les choses utiles aux élèves lors de l’examen ».

« Le matériel digital, les ressources numériques et le matériel de laboratoire sont, certes, importants mais il faut qu’ils soient intégrés dans le processus éducatif ».

« Le rapport insiste également sur la nécessité de former les enseignants aux technologies de l’information. Mais cette formation ne servira à rien si l’on attend deux ou trois ans avant l’arrivée des équipements ».

Le directeur des curricula a ensuite évoqué la problématique de vandalisme dans les écoles, notamment en milieu rural. « Les chefs d’établissements ont du mal à laisser du matériel dans les écoles sans gardiens, surtout durant les vacances. On a donc beau acheter des écrans plasma et des DVD qui peuvent être utilisés dans certaines disciplines telles que les langues et la géographique, mais il faut avoir des endroits sécurisés pour les garder ».

« Il faudra par ailleurs qu’on investisse dans des tablettes low-cost par exemple, facilement remplaçables et à cette occasion, j’interpelle l’écosystème du secteur électronique au Maroc. L’école, avec ses 8 millions d’élèves, représente un marché énorme. Les start-ups peuvent aussi développer des applications qui peuvent être très utiles à l’éducation. »

« Tout ce qui a été dit dans cet axe table parfaitement avec le projet 14 dans le cadre de la mise en œuvre de  la loi 51-17, relatif aux nouvelles technologies et au développement des TIC dans le système éducatif ».

Développement professionnel et formation initiale

Il s’agit du 4e axe évoqué par M. Chafiqi. « Le rapport met l’accent sur la différence de taille qui existe entre les enseignants du public et ceux du privé. Il met également l’accent sur la formation initiale qui est très courte et sur la disponibilité de formateurs compétents. En effet, lorsqu’on forme 15.000 futurs enseignants par an, ils ont besoin d’être encadrés par des formateurs qui ont une expérience avérée dans la formation initiale des enseignants. »

Pour faire face à cette problématique, il souligne l’importance de la formation professionnelle, « qui peut rapidement réduire l’écart avec ce qui devrait être acquis en formation initiale. C’est ce qu’on observe dans les établissements privés. Dans ce secteur, on retrouve parfois des lauréats sans formation pédagogique, mais avec une formation de proximité, par le directeur pédagogique et les inspecteurs ainsi que les enseignants les plus anciens et on arrive à avoir des enseignants performants. Dans le public, nous sommes rattrapés par l’effet de masse, le nombre d’élèves étant élevé. »

Fouad Chafiqi évoque également le rôle important que pourraient jouer les inspecteurs et les chefs d’établissement dans l’accompagnement des enseignants. « Ce sont des préconisations qui pourraient enrichir le rapport ».

Par ailleurs, « nous observons, depuis longtemps, que beaucoup d’enseignants au primaire ne disposent que du manuel scolaire destiné aux élèves. Nous avons mené une grande bataille avec les éditeurs pour mettre à leur disposition de nombreux guides manuels. Je pense que c’est un outil très performant, qui pourrait les aider à accomplir leurs tâches ».

Gestion des établissements scolaires

« Le rapport soulève un certain nombre de constats dans ce sens. Il indique que les chefs d’établissements sont seuls ou très peu appuyés par un personnel administratif dans la gestion des établissements scolaires. En effet, dans un collège de 1.200 élèves, nous avons un chef d’établissement et deux surveillants généraux, qui doivent se charger de 600 élèves chacun, selon une note ministérielle. Ainsi, au lieu de surveiller les notes sur Massar par exemple et faire le suivi des élèves, ils se retrouvent à devoir régler les problèmes des élèves à leur charge ».

« C’est vrai que nous avons commencé le recrutement du personnel de soutien aux établissements scolaires il y a une année, mais le déficit est énorme et nous avons besoin de faire un grand effort à ce niveau-là ».

L’inspecteur général des affaires pédagogiques a ensuite relevé différents éléments à régler, dans le cadre de la gestion des établissements:

l’engagement des élèves : « je suis surpris de voir que les élaborateurs du rapport n’ont pas eu le réflexe de lier l’engagement des élèves au redoublement. Les gens qui redoublent, s’ils sont engagés réussissent normalement, mais s’ils ne le sont pas, ce n’est pas le redoublement qui va résoudre le problème, mais plutôt l’engagement. Sur ce point, il y a des variables composites qu’il faut décortiquer à l’aide d’une analyse factorielle, au lieu d’analyses statistiques traditionnelles ».

-L’engagement de l’enseignant : « Sur ce point, le rapport reste sur le déclaratif. Mais ce que déclarent les enseignants est-il réel ? l’engagement des enseignants doit se mesurer par des observations participantes. En examinant un certain nombre d’indicateurs, un inspecteur chevronné peut sentir en quelques minutes si l’enseignant est engagé dans son métier ou pas ».

-Le harcèlement : « C’est un phénomène très ancien, mais qui est de plus en plus visible aujourd’hui, avec l’usage des nouveaux moyens de communication et surtout les réseaux sociaux. Parfois, l’irresponsabilité de quelques responsables qui laissent pourrir des situations avant qu’elles ne deviennent insolvables, est le cœur du problème. Il y a également une liaison entre l’émulation et le harcèlement. Parfois, certains élèves sont harcelés juste parce qu’ils sont brillants et plus performants. Là aussi nous avons besoin d’une analyse factorielle des différentes variables qui pourraient nous donner des pistes sur lesquels on pourrait agir ».

-Le climat de la classe : « J’ai détecté, dans plusieurs réunions avec des enseignants, leur incapacité à gérer l’indiscipline dans la classe, parce qu’ils ne sont pas suffisamment outillés ». 

« Pour y remédier, l’enquête appelle au renforcement du leadership des chefs d’établissements, mais ces derniers sont aujourd’hui submergés par leurs tâches administratives. Pour ce faire, ils doivent avoir du temps à consacrer à tout ce qui est pédagogique ».

« Sur le volet gestion des classes et comportements perturbateurs, on doit outiller les enseignants pour faire face à ces situations ».

Enfin, « l’enquête évoque le développement de la parentalité positive, mais c’est un point qui ne relève pas vraiment des prérogatives de l’école. D’autres acteurs de la société doivent intervenir au niveau des familles », conclut-il.

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