Omicron, fabrication de vaccins, situation sanitaire : les réponses de Khalid Ait Taleb
ENTRETIEN. Lecture de la situation épidémiologique, vaccination des 5-11 ans, révision du protocole thérapeutique, révélations sur l'avancement du projet de fabrication locale de vaccins... le ministre de la Santé et de la protection sociale s'est livré sans langue de bois au micro de Médias24.
Le ministre de la santé Khalid Ait Taleb, qui voit son périmètre élargi à la protection sociale durant ce nouveau mandat, doit agir sur plusieurs fronts, tous urgents et prioritaires.
Il doit faire face à la pandémie qui continue de plus belle avec la nouvelle vague Omicron, qui connaît une ascension fulgurante.
Il doit renforcer la souveraineté sanitaire, une notion qui a pris toute son ampleur avec la crise sanitaire. À l'instar d'autres pays, le Maroc a compris la nécessité d'investir dans les domaines stratégiques, en vue d'assurer son indépendance sanitaire notamment.
Le ministre doit aussi mener la réforme du système de santé pour accompagner le chantier de la généralisation de la protection sociale.
Dans cet entretien accordé à Médias24, ATK s'est prononcé sur l'ensemble de ces sujets. Ce premier article est consacré à la sécurité sanitaire qui conjugue gestion de la pandémie et souveraineté sanitaire.
Les autorités sanitaires semblent appréhender avec confiance la gestion de cette nouvelle vague. Sereines et prudentes à la fois, elles adaptent les mesures en fonction de l'évolution de la situation épidémiologique. L'expérience acquise au cours des précédents mois est visible.
Médias24. Nous abordons la quatrième semaine de la nouvelle vague. Omicron est-il devenu dominant ? À quoi doit-on s'attendre dans les prochains jours ?
Khalid Ait Taleb. Au Maroc, Omicron progresse à vitesse grand V. On est passé d'une centaine de cas à plus de 2.000 cas, et bientôt on atteindra les 4.000 cas [NDLR: déclaration avant le bilan de mardi 4 janvier]. C'est une ascension fulgurante, c'est ce qui fait que le nombre de contaminés par le Delta s'écrase au vu des gens contaminés par Omicron. D'après les derniers chiffres, la transmission communautaire est due à 69% par Omicron.
Il faut savoir que Omicron ne date pas des derniers jours, il circule dans le monde depuis pratiquement avril dernier. Ce n'est que maintenant qu'il a commencé à prendre place. Il est plus rapide en termes de contamination, et il serait moins létal. Mais ce critère ne devrait pas nous pousser à baisser la vigilance. Étant donné qu'il connaît une propagation rapide, il pourrait toucher une population fragile et, en chiffres absolus, on risque d'avoir une masse importante de malades graves exposés au risque de mortalité.
Il ne faut pas oublier non plus qu'il y a un décalage de trois semaines entre la hausse des contaminations et celle des cas critiques et des décès. Il faut donc attendre avant de conclure que Omicron est moins létal. Mais je réitère que si le ratio de létalité est bas, en chiffres absolus on peut avoir des cas critiques ou des décès importants. D'ailleurs, nous avons perdu hier une patiente en réanimation, contaminée par Omicron.
- Peut-on avoir quelques données épidémiologiques et démographiques des cas en réanimation ?
-La majorité des malades en réanimation sont des personnes qui ont des facteurs de risque ou ont un âge supérieur à 60 ans. Parmi ces gens, il y a les non-vaccinés et les vaccinés. Et parmi les vaccinés, 80% sont vaccinés D2 depuis plus de six mois et n'ont pas encore fait la D3 ; cela signifie qu'ils ont perdu le bénéfice de la vaccination.
- Vous confirmez que le séjour en réanimation est plus court ?
-Au début de la pandémie, la durée moyenne de séjour en réanimation était longue. Pour chaque sous-variant, dont les caractéristiques ont trait à plus de contagiosité et de transmission, la virulence s'atténue. Donc on a constaté qu'avec le Delta, la durée moyenne diminue par rapport à l'Alpha. De facto, ce sera la même chose avec Omicron.
Par ailleurs, il y a aussi une expertise acquise dans le temps. On comprend mieux la physiopathologie du coronavirus, et donc comment agir en amont. Pour résumer, il y a une meilleure compréhension de la maladie, un meilleur protocole thérapeutique et une moindre virulence du virus.
- Une révision du protocole thérapeutique pour introduire de nouveaux traitements est-elle envisagée ?
- À chaque fois qu'il y a un médicament important, le Maroc anticipe. Il n'y a pas encore un traitement médical dédié au Covid. On essaie de traiter soit par les anticorps monoclonaux qui agissent sur l'immunité, soit par des antiviraux qui ont fait leurs preuves par le passé. C'est le cas du molnupiravir qui a fait l'objet d'essais cliniques par Merck.
Le Maroc s'est positionné pour acquérir une quantité qui pourrait servir dans le protocole thérapeutique national. Une première quantité a été réceptionnée et va être utilisée selon un protocole thérapeutique défini par le comité scientifique et technique.
- En matière de vaccination, quelles sont les provinces, les villes ou encore les tranches d'âge qui nécessitent un effort particulier ?
- Il n'y a pas beaucoup de disparités entre les régions. Certes, il y a une certaine catégorie qui n'a pas été touchée par la vaccination sur une population éligible de 28,5 millions de personnes. Moins de 4 millions restent à toucher. Mais vous remarquez que la vaccination D1 et D2 se poursuit, celle de la D3 est en train d'être boostée. Il y a un suivi continu, et l'on obtient des résultats fort louables.
Là où il y a un effort à faire, c'est quand vous voyez en réanimation des personnes de 60 à 80 ans non vaccinées.
- Où en est la vaccination des 12-17 ans ?
- Dans cette tranche d'âge, il y a deux catégories : les enfants scolarisés et ceux qui ne le sont pas. On a atteint des taux avancés de vaccination des élèves. Pour les enfants non scolarisés, on a parfois du mal à vacciner en raison de la contrainte d'identification. Il y a encore 350.000 personnes en instance de vaccination.
- Envisagez-vous la vaccination des 5-11 ans ?
- C'est une décision qui dépend du contexte de chaque pays. Dans le contexte marocain, la tranche d'âge des 5-11 ans a été touchée, mais pas en grande proportion. Jusqu'à aujourd'hui, nous avons déploré 34 décès depuis le début de la pandémie. On est prudents sur ce sujet.
Le comité scientifique pense qu'il n'est peut-être pas opportun de généraliser la vaccination pour cette tranche d'âge. Il la recommande pour les enfants vulnérables qui présentent un terrain fragile. Ces enfants pourraient faire l'objet d'une protection, mais la décision est laissée au libre jugement du médecin traitant.
Donc à ce jour, vu le contexte marocain, nous ne sommes pas dans ce schéma. Mais cela pourrait changer. Si l'on constate dans les jours à venir une contamination importante des enfants, avec une aggravation et une entrée en réanimation, on devra agir.
- Le Maroc a très tôt sécurisé des contrats d'approvisionnement de vaccins, d'abord avec Sinopharm puis avec Serum Institue of India (SII). Celui-ci est le premier à avoir assuré des livraisons de vaccins avant de les suspendre. Qu'en est-il aujourd'hui ? Une reprise est-elle attendue ?
- Nous avons un contrat pour 20 millions de doses de Astrazeneca. SII a livré 7 millions de doses, mais il a rencontré des difficultés pour poursuivre les livraisons. Même à l'échelle nationale en Inde, il y a eu une interruption. Cependant, pour les 13 millions de doses restantes, nous avons basculé vers un autre partenaire-producteur d'Astrazeneca. Aujourd'hui, nous faisons de la régulation des livraisons pour ne pas être dans le gaspillage.
En même temps, on se positionne par rapport à la production du vaccin au niveau local. Dans ce sens, nous avons signé plusieurs conventions devant Sa Majesté le Roi. Aujourd'hui, nous sommes dans la phase de validation des lots Sinopharm. Bientôt, on fera du 'Fill and Finish'. Et peut-être à la mi-2022, on passera à la plateforme de fabrication de vaccins, où l'on ne se contentera pas de fabriquer le vaccin anti-Covid, mais on va toucher plusieurs portfolios de vaccins nécessaires pour le Maroc et le continent.
- Quand vous dites que pour la fabrication locale du vaccin anti-Covid, le Maroc est dans la phase de validation des lots Sinopharm, c'est que l'usine est en marche...
- Il s'agit d'un projet étatique réalisé en partenariat avec Sothema, qui a une expérience dans le domaine de l'injectable. Je précise que nous ne sommes pas dans un rapport d'exclusivité ; on pourrait développer des projets avec d'autres partenaires industriels qui remplissent les conditions requises pour la production de vaccins.
Ce projet étatique commence par cette étape de 'Fill and Finish'. On travaille de concert avec les partenaires relatifs à tout ce qui est lignes de fabrication, de conditionnement... On ramène le produit vrac, dit 'bulk', à partir duquel on conditionne en fonction de nos choix d'utilisation : monodose, monodose en seringue préremplie, multidose (flacons de 2, 3, 5 doses...). Il y a tout un travail sur ce volet. Et chaque conditionnement nécessite une qualification, un contrôle de stabilité du produit, un contrôle biologique, une validation... C'est un processus qui nécessite beaucoup de précision et de sécurité. Nous sommes actuellement à cette étape.
L'étape suivante consistera en la construction d'une plateforme et de tout un écosystème pour la production de vaccins, qui pourrait déboucher aussi sur la R & D.
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