Transferts des MRE : explications sur le décalage entre les chiffres du Maroc et d’Europe

Les données fournies par l’Office des changes sur les transferts des MRE ne correspondent pas aux déclarations des Banques centrales européennes, notamment d’Espagne et d’Italie. Le Maroc a tendance à sur-représenter les transferts en provenance d'Italie, et à sous-représenter ceux en provenance d'Espagne. Et ces différences se comptent en milliards de dirhams. Comment s’expliquent-elles ? Éléments de réponse.

Transferts des MRE : explications sur le décalage entre les chiffres du Maroc et d’Europe

Le 8 novembre 2021 à 12h34

Modifié 8 novembre 2021 à 12h34

Les données fournies par l’Office des changes sur les transferts des MRE ne correspondent pas aux déclarations des Banques centrales européennes, notamment d’Espagne et d’Italie. Le Maroc a tendance à sur-représenter les transferts en provenance d'Italie, et à sous-représenter ceux en provenance d'Espagne. Et ces différences se comptent en milliards de dirhams. Comment s’expliquent-elles ? Éléments de réponse.

C’est un phénomène assez surprenant que nous avons découvert au fil de notre travail depuis 2020 sur la spectaculaire et inexplicable envolée des transferts des Marocains résidant à l’étranger (MRE) depuis l’éclatement de la pandémie de Covid-19.

A travers nos contacts et nos échanges avec l’organisation internationale Remesas.org, qui travaille et analyse les flux des transferts d’argent dans le monde, nous avons été alertés sur les différences importantes qui existent entre les chiffres affichés par le Maroc et ceux déclarés par certains pays européens, qui comptent parmi les plus grands expéditeurs de transferts pour le Royaume.

Exemple des transferts de la diaspora marocaine vivant en Italie, deuxième source de flux des envois de la diaspora pour le Maroc. En 2020, l’Office des changes déclare dans ses statistiques annuelles un flux reçu de 6,1 milliards de dirhams. Or, selon la Banque d’Italie, organisme qui publie les statistiques relatives aux transferts de fonds et ceux de la balance de paiement en général, les Marocains résidant en Italie n’ont envoyé que 4,8 milliards de dirhams vers leur pays d’origine, soit un décalage de plus de 1,5 milliard de dirhams.

Autre exemple, celui de l’Espagne, troisième pays en termes de flux de transferts des MRE. Les tableaux de l’Office des changes affichent un chiffre de 6,2 milliards de dirhams de flux reçus en 2020. La Banque d’Espagne déclare, elle, un chiffre beaucoup plus important : 11 milliards de dirhams, soit presque le double de ce qui est déclaré par l’Office des changes.

Et ces décalages ne datent pas uniquement de l’année 2020, dernier exercice où les chiffres annuels sont disponibles. Mais de bien plus longtemps.

Une sur-représentation des envois de l’Italie et une sous-représentation des transferts espagnols

Nous avons reconstitué, avec l’aide de Remesas.org, la série statistique des transferts des MRE sur les cinq dernières années, en nous appuyant sur des sources officielles : l’Office des changes, la Banque d‘Italie et la Banque d’Espagne. Et les chiffres annoncés ici et là sur cette période ne sont jamais les mêmes, comme le montre cette infographie.

Pour l’Italie, le décalage entre les chiffres marocains et italiens était énorme en 2016 : 3 milliards de dirhams. Il est monté à 3,1 milliards en 2017, avant de commencer à se réduire pour atteindre 1,5 milliard en 2020. La tendance générale qui ressort, c’est une surreprésentation au Maroc des transferts venant d’Italie.

C’est l’inverse pour le cas espagnol, où l’on remarque plutôt une sous-représentation (côté marocain) des transferts des Marocains vivant dans la péninsule ibérique. En 2016, les chiffres de l’Office des changes et de la Banque d’Espagne étaient presque totalement alignés, avec un taux de correspondance de 99%. Mais l’écart a commencé à apparaître dès 2017, avec un petit décalage de 527 MDH qui s’est vite creusé, en 2017, à 1,7 milliard, puis à 2,5 milliards en 2019 pour, enfin, plafonner à 4,8 milliards en 2020…

Des asymétries que nous n’avons pas pu reconstituer pour d’autres cas, notamment pour la France, qui reste de loin le premier pays expéditeur de transferts de fonds vers le Maroc. En cause : le manque de données, comme le souligne Inigo Moré, fondateur de Remesas.org et professeur à Berkeley spécialisé dans les envois des diasporas.

« La Banque de France ne publie que le chiffre agrégé des transferts de fonds, et ne procède pas à une désagrégation par pays. Les pays en Europe qui font cela sont l’Espagne et l’Italie, qui sont les seuls à avoir une comptabilité solide sur les transferts envoyés », indique Inigo Moré à Médias24.

Nous avons écrit, il y a plus d’un mois, à la Banque de France à ce sujet pour pouvoir disposer des chiffres des transferts de la diaspora marocaine résidente en France. Mais nous n’avons pour l’instant pas reçu de réponse.

L’Office des changes est, selon notre expert, l’un des rares organismes dans le monde qui publie des statistiques complètes et transparentes sur les transferts de la diaspora marocaine.

« L’Office des changes marocain a une réputation internationale bien méritée en tant que source de données sur les échanges extérieurs. Des dizaines de pays ont copié son modèle ; il est pionnier à plusieurs égards. Il possède le site web « oc.gov.ma » depuis 1999, alors que beaucoup ne savaient pas encore ce qu’était Internet. A travers ce canal, il offre dès la première minute une comptabilité des transferts des MRE avec une désagrégation notable, par pays d’origine ou par mois, dans un effort exemplaire de transparence que de nombreux pays à revenu plus élevé ne réalisent pas », tient à relever Inigo Moré.

C’est cet exercice de transparence de l’Office des changes qui permet selon lui aujourd’hui aux chercheurs de comparer les données marocaines à au moins deux pays européens, qui comptent parmi les plus grands pourvoyeurs de transfert des fonds dans le monde.

A la différence que le Maroc a un organisme dédié pour les statistiques sur la balance des paiements, qui comprend les transferts des MRE, alors qu’en Europe, ce sont les Banques centrales qui effectuent ce travail.

Une même méthode pour des résultats différents !

« En Espagne et en Italie, c’est la Banque centrale qui a la charge de compiler les données sur les envois de fonds, et avec la même méthodologie. Utilisant les pouvoirs de surveillance détenus par les banques centrales, ils ordonnent aux opérateurs financiers de déclarer de manière obligatoire leurs transferts par pays. En Italie, ils doivent également indiquer la province d’origine. Une fois les informations reçues, les banques centrales font l’addition des montants et publient leurs rapports, dans le cadre de leur compilation de la balance des paiements », explique Inigo Moré.

Ce qui rend les choses encore plus intrigantes, puisque du côté marocain, c’est la même méthode de compilation qui est utilisée, comme nous l’affirme Hassan Boulaknadal, directeur général de l’Office des changes.

« Nous ne prenons pas nos chiffres des banques centrales étrangères ou des sources étrangères. Nous nous basons sur les chiffres globaux remontées par les banques et les organismes de transfert d’argent. Je ne connais pas la méthodologie des banques d’Espagne ou d’Italie, ni comment elles comptabilisent les flux des transferts, mais notre méthode est simple puisqu’elle se base sur ce que reçoivent les banques de chaque pays étranger », nous explique le patron de l’Office des changes.

Ce qui, à première vue, est exactement la même méthodologie utilisée par les Banques d’Italie et d’Espagne, qui ne font, elles aussi, qu’agréger les données remontées par les banques et les organismes de transfert.

Le gap viendrait-il des déclarations des banques d’ici et d’ailleurs ? Ou d’une différence méthodologique ou de normes entre l’Office des changes et les banques centrales européennes ? Difficile de le savoir.

Une chose est sûre, signale Inigo Moré : ces asymétries dans les chiffres de la balance des paiements ne sont pas exceptionnels. Puisque tous les pays, y compris le Maroc, effectuent de manière périodique des travaux de comparaison entre leurs propres chiffres et ceux annoncés par leurs partenaires commerciaux étrangers.

« Les flux économiques internationaux sont toujours bilatéraux. Par exemple, les importations que le Maroc fait de la France sont les mêmes que les exportations que la France envoie au Maroc. Ils le sont dans la réalité des choses, et une bonne comptabilité de chaque pays devrait le refléter mais ce n’est pas toujours le cas. Il ne l’est jamais dans aucun pays du monde. Et si c’est le cas, c’est parce que l’un des pays copie simplement les données de l’autre. L’exercice de comparer ces données est appelé en anglais « mirror statistics », et le Maroc le fait sans doute périodiquement pour détecter par exemple d’éventuelles fraudes dans la douane ou les services portuaires à partir d’asymétries dans la comptabilité du commerce international. Les envois de fonds des émigrants ne sont pas soumis à des tarifications douanières ou à des taxes ; leur comparaison ne paraît donc pas si cruciale ou si urgente, d’où, peut-être, ces décalages qui persistent dans le temps », explique Inigo Moré.

Des asymétries par pays qui aboutissement à un résultat global correct

Des décalages ou des asymétries que l’on ne peut pas expliquer en tout cas par la défaillance des méthodes de l’Office des changes ou celles des Banques centrales européennes, puisqu’il n’y a pas de normes unifiées ou des standards internationaux en la matière.

« Il n’existe aucune méthodologie obligatoire au niveau international pour compiler les données sur les transferts. Le Fonds monétaire international (FMI) dispose d’un manuel de la balance des paiements, qui en est actuellement à sa sixième édition et est connu sous le nom de MBP6, où il décrit chaque concept de la balance des paiements. Sauf exceptions, il n’ordonne pas de les mesurer d’une manière particulière, il est donc possible pour chaque pays de développer sa propre méthodologie et de décider quel type d’agence à la charge de la mesurer. Ce que disent simplement les chiffres, c’est que la méthodologie du Maroc n’est pas similaire à celle de l’Espagne et de l’Italie », précise notre expert, qui ne pointe du doigt ni l’Office des changes, ni les banques centrales européennes.

Il pense d’ailleurs que même si ces asymétries par pays que l’on peut remarquer dans les statistiques de l’Office des changes sont grandes, elles ne disent pas forcément que les chiffres du Maroc sont faux ou ne correspondent pas à la réalité. Car ce qui est minoré d’un côté et majoré de l’autre finit toujours par s’équilibrer et donner un chiffre global correct, qui correspond à la réalité.

« Aux statistiques, le diable est toujours dans les désagrégations et il semble que c’est le cas ici, ou alors la surreprésentation et la sous-représentation pourraient se compenser, faisant alors que le chiffre global est correct », souligne enfin Inigo Moré.

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