David Goeury au sujet du PJD : « Jamais un parti n'a perdu autant entre deux élections »
Crash du PJD, victoire écrasante du RNI, scores du PAM et de l’Istiqlal… Le géographe et analyste politique décrypte pour nous les résultats provisoires du scrutin du mercredi 8 septembre. Un véritable séisme politique qui a changé l’ordre établi et montré de nouvelles et surprenantes dynamiques de vote aussi bien dans les zones rurales que le monde urbain.
Dans une interview livrée à Médias24 la veille des élections, le géographe avait prédit une baisse du score électoral du PJD comprise entre 30 et 40%, qualifiant cela de « crash ».
Les résultats obtenus par le parti islamiste (12 sièges à la première chambre) ont été pire que ses prédictions, que certains qualifiaient de trop pessimistes. Mais qui étaient les plus proches finalement de la réalité et les plus pertinentes de toutes les analyses et prédictions avancées par les nombreux observateurs politiques.
Il nous explique, à chaud, les raisons de cet effondrement inattendu du parti islamiste. Et nous donne les clés pour comprendre la victoire écrasante du RNI.
Médias24 : Victoire écrasante du RNI et effondrement du PJD sont les deux grandes tendances qui se dégagent des résultats provisoires du scrutin du mercredi 8 septembre. Quelles sont vos premières impressions, sachant qu'il reste encore 15 sièges à jouer ?
David Goeury : Le premier commentaire que je ferais concerne la défaite historique du PJD. Le parti a vu son électorat s'effondrer. Dans les communes rurales, il n'a même pas réussi à mobiliser des candidats, ce qui était un indicateur fort de la désaffection.
Dans les communes urbaines qui l'avaient classé en tête en 2015 et en 2016, il perd souvent, selon les premières estimations, plus de 75% de ces électeurs. A l'image de El Othmani à Rabat.
-La veille des élections, vous avez prédit un crash du PJD avec la perte de 30 à 40% des suffrages et de ses élus communaux. Mais là, on a assisté carrément à une explosion que même les plus pessimistes ne prévoyaient pas. Avec 12 sièges, et une huitième place au classement, le parti risque de ne même pas avoir de groupe parlementaire selon les résultats provisoires que nous avons jusque-là. C'était inattendu... Au-delà du taux de couverture très bas dans les communes rurales qui explique la chute du score électoral du parti, on sent qu’il y a eu un vote sanction très sévère de la part des électeurs, y compris les dans les grandes villes et les agglomérations urbaines où réside sa force. Partagez-vous ce sentiment ?
-Les citoyens urbains ont sanctionné la gestion locale des grandes villes où le parti avait la majorité absolue dans les conseils municipaux et a été incapable de mettre en place des politiques publiques de proximité efficaces.
Le parti s'est aussi aliéné une partie de ses militants qui sont particulièrement déçus des deux mandats précédents. Le parti subit finalement un revers historique au Maroc. Jamais un parti n'a perdu autant entre deux élections. Cela traduit bien le rejet.
-On parlait d'une base de votants incompressible qui maintiendrait le parti en pôle position ou en tous cas parmi les 4 premiers. Mais on voit que le parti qui cartonnait depuis 2002 est revenu à son niveau de 1997, où il avait obtenu 9 sièges. Que s'est-il passé pour en arriver là à votre avis ?
-En 2015 et 2016, le parti avait mobilisé l'argument de l’État profond pour convaincre les électeurs mais cet argument ne fonctionne plus du fait des très nombreux élus locaux et des très nombreuses présidences de communes PJD.
Avec l'absence des réalisations sur le terrain, l'épuisement des réseaux militants et le vieillissement de ses cadres, il n'a pas su mobiliser une nouvelle génération dès 2015 ou 2016. Il y a aussi un effet d'attentisme du fait de ce vieillissement.
-Peut-on parler aussi de l’absence de l'effet Benkirane, d'un leadership populiste et mobilisateur ? En 2011, 2015 et 2016, beaucoup d’électeurs, pas forcément de sensibilité islamiste, ont voté pour Benkirane et pas pour le PJD…
-Cela peut être aussi une hypothèse, mais lorsque toutes les grandes villes sauf Oujda ont un conseil municipal majoritairement PJD, les effets locaux prennent une importance grandissante. Car les citoyens jugent une action au quotidien et pas seulement de grands discours.
-Et ils cochent souvent les mêmes cases du fait de l’organisation du scrutin local et national le même jour. L'effondrement aux législatives s'expliquerait donc essentiellement par l'effet local ?
-Il est intéressant de noter que l'ordre des partis en nombre de sièges à la chambre des représentants ressemble à l'ordre des partis en nombre de candidats aux élections communales.
-Ce sont les communales qui ont drivé ce triple scrutin et décidé de l'architecture politique du pays pour les cinq prochaines années ?
Regardez ce tableau qui montre bel et bien la corrélation directe entre les résultats obtenus dans les communales et le nombre de sièges décrochés à la première chambre. Les chiffres disent tout.
Parti Élus à la chambre des représentants Candidats aux élections communales
RNI 97 25.492
PAM 82 21.187
PI 78 19.845
USFP 35 12.945
MP 26 12.221
PPS 20 9.817
UC 18 8.713
PJD 12 8.681
-La victoire du RNI s'expliquerait donc par ce même effet : sa très large couverture locale et sa campagne intense dans les communes…
-En effet. Il faut ajouter les effets de la campagne sur les réseaux sociaux du RNI qui lui a permis de capter un électorat urbain dans les grandes villes. Et les effets des fiefs électoraux, surtout dans des provinces plus rurales ou plus périphériques qui ont donné un avantage aux partis de notabilités (tous sauf le PJD).
-Les résultats, le classement des partis, est-il aussi corrélé au taux de couvertures dans les communales ?
-Oui, le taux de couverture permet de mobiliser dans toutes les communes rurales. Ensuite, les performances en nombre de voix relèvent aussi d'autres logiques. Dont essentiellement l'importance des réseaux de clientèle dans le rural qui ont permis aux figures de proue (souvent les candidats aux élections législatives) de financer la campagne des élus locaux de leur parti pour leur garantir des voix.
-Avec 97 sièges obtenus, qui ne prennent pas encore en compte les 15 sièges qui restent à trancher, le RNI a fait un carton plein aux législatives. Un résultat inattendu... Les plus optimistes des analystes et même des leaders au sein du parti de la Colombe s’attendaient à 80 sièges au maximum. Comment expliquer cette performance, sachant que le RNI n'avait pas forcément un crédit image favorable dans les grandes villes et les zones urbaines ?
Dans le milieu urbain, et surtout dans les grandes métropoles, cela s'est joué différemment. Il semble que l'importante communication via les réseaux sociaux avec des contenus mis en avant afin de toucher les électeurs, au-delà du cercle des militants et des intéressés par la politique, a permis au RNI d'augmenter très fortement son audience. Le RNI a pu ainsi cumuler les deux effets : sa force dans le rural et cette captation des électeurs urbains.
Il a su aussi capitaliser sur son image de bon gestionnaire de la crise COVID auprès d'un électorat plus jeune et plus féminin et surtout non militant.
-Un commentaire sur les résultats du PAM et de l’Istiqlal ?
-Le PAM a fait preuve d'une très grande résistance au RNI en misant sur la continuité avec des candidats qui connaissent le terrain. L'Istiqlal a, quant à lui, prolongé sa dynamique…
-Pour le PAM, peut-on parler d'une défaite, sachant qu’il avait obtenu plus de 100 sièges en 2016 contre 82 aujourd’hui. Et qu'il était surtout sûr de la victoire aux législatives ?
Il faut attendre le nombre de voix. Car je pense que le PAM a sans doute au moins le même nombre de voix qu’en 2016. Donc en fonction de cela on pourra qualifier sa situation : défaite ou dépassement par le RNI.
Le RNI a sans doute récolté 2 millions de voix, ce qui serait une performance exceptionnelle.
Elections : David Gœury prédit un “crash” pour le PJD dans les communales
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