Algérie: Quels sont les ressorts de la visite russe du général Saïd Chengriha ?
Alors que son pays est confronté à de graves pénuries d’eau et de plusieurs produits alimentaires de base, le Chef d’Etat-Major de l’ANP et véritable maître du pays, a passé cinq jours à Moscou pour confirmer de grosses commandes militaires.
Lors de sa visite officielle à Moscou, qui s'est tenue du 21 au 25 juin, le général Saïd Chengriha a pu donner libre-court, avec la complicité passive de ses hôtes, à ses attaques contre le Maroc et à sa volonté de le surpasser militairement.
Un discours anti-marocain étrangement accepté par ses hôtes russes
L’occasion lui a été donnée lorsqu’il a assisté à la 9ème Conférence sur la sécurité internationale, organisée par le ministère de la défense russe, où il a délivré un discours violemment anti-marocain en condamnant l’inaction et la complicité de certains membres de l’ONU face à certains conflits régionaux comme celui du Sahara.
Selon l’agence de presse de son pays (APS), il a mis en avant “l’urgence pour l’ONU de résoudre ce conflit en particulier depuis la violation par le Maroc de l'accord de cessez-le-feu le 13 novembre 2020”.
Visiblement heureux de cette tribune internationale, offerte par ses hôtes russes, il a renchéri en exigeant la désignation sans délai d'un représentant spécial du secrétaire général de l'ONU pour le Sahara.
La visite du général Chengriha a été préparée à Alger une semaine auparavant
A l’issue de cette étrange prise de parole qui interroge également sur le double-jeu russe, le Chef d’Etat-major de l’armée algérienne a pu se consacrer aux véritables objectifs de sa visite à savoir discuter de contrats d’armements.
En effet, il faut rappeler que son voyage en Russie avait été précédé, le 17 juin dernier, par une réunion à Alger avec Dimitri Chougaev, patron de la coopération militaire et technique de la Fédération de Russie, et avec le directeur de Rosoboronexport, l’agence en charge de toutes les exportations d’armement russe.
Des achats militaires alors que l’Algérie manque de tout
Un timing d'achats qui interpelle quand on sait que l’Algérie est confrontée à une baisse importante de ses exportations d'hydrocarbures et donc d'entrées de devises à l'origine d'une crise socio-économique sans précédent.
Une visite qui prouve s’il en était besoin que ses dirigeants n’entendent pas mettre un terme à leur soif de suprématie militaire régionale pour tenter de résoudre les pénuries d’eau potable, d’huile de table, de semoule, de poulet … dans un climat de quasi-insurrection sociale avec des centaines d'arrestations de toutes les voix protestataires.
Si certains objecteront qu’il n’y a eu aucune confirmation officielle d’achats russes, il faut se souvenir que les contrats d’armements entre la Russie et l’Algérie n’ont jamais fait l’objet de médiatisation et encore moins de transparence.
Les médias des 2 pays évoquent une transaction de 7 milliards de dollars
Ce silence officiel n’a cependant pas empêché plusieurs journaux russes mais aussi algériens proches des généraux de révéler qu’au terme de la visite de Chengriha, une transaction de 7 milliards de dollars avait été conclue.
C’est le cas des journaux “Algérie Patriotique” propriété du général Khalid Nezzar qui a fait son retour au sein du sérail militaire après avoir été condamné à 15 ans de prison sous l’intermède Gaid Salah, “La Patrie News”, tenue par un proche du president Tebboune et des médias russes.
De nouveaux équipements destinés en priorité à la marine et à l’armée de l’air
Selon les médias des deux pays, le montant de ce deal concerne notamment l’achat de 2 nouveaux sous-marins type Kilo qui permettront à la marine algérienne de disposer à terme d’un parc de 8 submersibles.
La transaction porterait également, selon l’agence de presse Sputnik, sur l’acquisition pour l’armée de l’air de 12 avions bombardiers Mig 29 M2, de 14 avions de combats Sukhoï 57 de 5ème génération pour 2 milliards de dollars sans compter une quantité non déterminée de missiles anti-aériens qui équiperont les systèmes russes de défense aérienne à savoir les fameux S-300 VM et les S-400 Triumph.
Une commande annulée puis confirmée censée redonner à l’Algérie les moyens de contrôler ses frontières ?
Rappelons cependant que ces commandes lancées par l’ex-président Abdelaziz Bouteflika et par son Chef d’Etat-major Feu Gaid Salah avaient été gelées en 2016 pour raisons budgétaires avant de redevenir d’actualité avec le général Saïd Chengriha qui multiplie les exercices militaires aux frontières algériennes.
Une confirmation de commande qui s’explique en partie par les propos va-t-en-guerre du Chef d’Etat-major qui n’a pas cessé de mettre en avant le rôle essentiel de l’Algérie dans la région qualifiée de puissance régionale qui se doit de restaurer la sécurité et la paix aux frontières des 7 pays limitrophes.
Des achats militaires pour se positionner face au bloc américano-marocain ?
S’il est vrai que le chaos actuel en Libye pourrait nécessiter un meilleur arsenal pour contrôler la frontière avec l’Algérie, d’ailleurs fermée récemment par le maréchal Haftar, certains observateurs avancent plutôt que les manœuvres militaires américano-marocaines (African Lion) tenues du 7 au 18 juin à proximité de son territoire auraient poussé le général à se positionner en puissance militaire régionale face aux USA ,capable de se défendre et d’intervenir n’importe où dans le monde grâce au changement constitutionnel.
Selon le tunisien Riadh Sidaoui, directeur du CARAPS (Centre arabe de recherches et d'analyses politiques et sociales), les manœuvres menées par l’armée américaine ont été un message clair à l’adresse d’Alger.
Un exercice de l’African Lion à l’origine de la commande algérienne ?
« En effet, la Force opérationnelle de l’Europe du Sud-Afrique de l’armée américaine (SETAF-AF) a organisé, le 9 juin dernier à Agadir, un exercice de simulation de destruction de batteries de missiles russes antiaériens S300 et S400 installés dans deux territoires ennemis fictifs intitulés Nehone et Rowand.
« Sachant que dans une vidéo rendue publique par un officier américain apparaît une carte d’Algérie sur laquelle sont identifiés clairement Nehone et Rowand comme étant les 3ème et 4ème régions militaires de l’armée algérienne et que l’Algérie est le seul pays du Maghreb à posséder des S300, et peut-être même des S400, il est peu probable que ce choix soit une simple coïncidence », s’est interrogé le politologue.
Une modernisation opportune qui pourrait s’avérer lucrative
Au final, la récente recrudescence algérienne des commandes militaires auprès de la Russie procède certainement d’une volonté de moderniser son arsenal mais interroge aussi sur l’utilité d’acquérir ce type d’armements lourds quand on sait que la principale menace pour ce pays est d’abord d’ordre intérieur.
A moins que la junte algérienne n’ait l’intention, comme l’y autorise depuis peu un amendement constitutionnel, de se lancer dans un conflit armé à l’extérieur de ses frontières ou plus prosaïquement que ces énormes achats militaires ne génèrent à leurs donneurs d’ordre des commissions faramineuses …
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