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MAROC-ESPAGNE : CRISE OUVERTE

L'Espagne ne pourrait pas aller plus loin que ce qui a été fait c'est-à-dire l'accueil sous une fausse identité du chef du polisario. Par contre, le Maroc a une marge très large d'action, sur le plan migratoire essentiellement mais pas uniquement.

MAROC-ESPAGNE : CRISE OUVERTE
Samir El Ouardighi
Le 18 mai 2021 à 20h48 | Modifié 19 mai 2021 à 9h19

Cela faisait plusieurs mois que les prises de position du Maroc donnent l'impression d'un changement majeur; un changement qui sur les questions essentielles, n'accepte plus les faux semblants, les ambiguïtés, les demi-mesures, les hésitations.

Les prémices étaient là depuis de nombreux mois, puis le 10 décembre, date de la proclamation américaine reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara, le ton de la diplomatie marocaine a vraiment changé. Il est plus exigeant. Sans perdre son sourire légendaire et énigmatique, Bourita est devenu plus tranchant.

En peu de mots, la diplomatie marocaine est devenue plus sûre d'elle. Et elle n'est pas dans l'escalade, contrairement aux apparences. Elle rend coup pour coup. Elle est dans la réciprocité. Et contrairement au voisin ibérique, elle prévient avant d'agir.

Au final, le Maroc n'a pas accepté le comportement inamical, voire hostile de l'Espagne qui a accueilli sous une fausse identité, le chef des séparatistes du polisario. Il l'a fait savoir à l'Espagne. Celle-ci n'a pas mesuré la gravité de la situation, ni la détermination du Maroc. Le Maroc l'a prévenue une dernière fois le 8 mai en annonçant que le Maroc prenait acte de la position espagnole et allait en tirer toutes les conséquences.

Jusqu'où pourrait aller chacun et quel pourrait être sa marge de manœuvre?

L'Espagne n'a qu'un seul levier: l'intégrité territoriale du Maroc.

Le Maroc a un levier principal: ouvrir les portes de l'émigration irrégulière (ou fermer les yeux); mais il en a d'autres aussi, y compris économiques.

Combien pèse cette émigration irrégulière? Facilement une vague de 100.000 personnes dès cet été, voire davantage.

En ouvrant les portes, le Maroc a rappelé à toute l'Europe et pas seulement à l'Espagne, qu'un voisin aussi bien situé, aussi coopératif, mérite un partenariat complet, réel et de bonne foi et non pas de coups de poignard dans le dos.

"A ce stade, ce n'est pas encore une crise migratoire"

A la question de savoir s’il fallait s’attendre à une aggravation de la pression migratoire dans le cas où le Maroc maintiendrait le relâchement à ses frontières, Mehdi Alioua, ancien président du GADEM (groupe anti-raciste de défense des étrangers et migrants) avance dans un premier temps que les évènements survenus à Sebta ne sont pas encore constitutifs d’une véritable crise migratoire.

"Ce n’est pas le cas car il s’agit d’une enclave espagnole à l’intérieur d’un territoire marocain avec des voisins marocains (et pas des migrants au sens propre du terme) qui vivent autour et qui avaient l’habitude de traverser depuis des décennies le grillage frontalier qui la sépare du Maroc.

"Une bonne partie des arrivants sont déjà retournés de leur propre gré au Maroc"

"Sachant que le point de passage est fermé depuis mars 2020, près de 10.000 personnes ont effectivement traversé la frontière mais une bonne partie sont revenus au Maroc de leur plein gré.

"Idem pour les 1.500 migrants expulsés à chaud de manière illégale dont beaucoup ont dû donner leur accord aux espagnols car il n’est pas possible d’expulser si vite autant de monde contre leur gré.

"Ceci-dit, il est évident qu’une bonne partie des Marocains transfrontaliers qui ont réussi à passer dans l’enclave espagnole avaient l’intention de migrer sur place ou plutôt vers la péninsule ibérique", avance le sociologue qui se dit cependant incapable d’estimer leur nombre.

"Si la situation s’éternise, 50.000 personnes pourraient tenter leur chance "

"Ainsi, si les autorités marocaines maintiennent leur relâchement, des dizaines de milliers de personnes pourraient tenter dans les prochaines semaines d’émigrer en plusieurs vagues successives.

"Si nous ne sommes pas encore dans une vraie crise migratoire, cela peut le devenir à terme sachant que de 30.000 à 50.000 Marocains (mineurs et adultes, hommes et femmes) se préparent chaque année à tenter leur chance pour aller s’installer soit en Espagne soit dans un pays européen.

"Idem pour les Subsahariens et autres nord-africains qui doivent être entre 20.000 et 30.000 individus à vouloir tenter également leur chance en passant chez le voisin ibérique.

"Pour de nombreux migrants, l’Europe est redevenue l’Eldorado rêvé"

"En fait, si le phénomène migratoire avait beaucoup reculé entre 2011 et 2016, à cause de plusieurs facteurs qui ont insufflé de l’espoir (amélioration des conditions économiques au Maroc, changement de Constitution et de gouvernement, campagne de régularisation des clandestins et fin de la crise en Europe), la situation s’est beaucoup dégradée au Maroc depuis 2017.

"Avec la fin de la crise mondiale qui a augmenté les besoins de main-d’œuvre étrangère en Europe et la croissance en berne au Maroc, nous sommes revenus à la case départ pour les flux migratoires.

"De plus, sachant que l’Espagne, la France et l’Italie ont besoin d’au moins 120.000 personnes pour récolter leurs fruits, de nombreux marocains de la ruralité attendent leur heure pour s’y installer.

"A terme une catastrophe migratoire n’est pas à exclure"

"Au vu de tous ces éléments, on ne peut donc pas exclure que des dizaines voire une centaine de milliers de personnes veuillent profiter de cette occasion pour passer en Espagne mais pour cela, il faudrait que le relâchement sécuritaire des agents marocains dure au moins un mois voire plus.

"De plus, si ces 50.000 migrants Marocains voire 80.000 avec les Subsahariens font passer le message à leurs proches qu’il s’en sortent mieux en Espagne, leur départ sera suivi en moins d’une année de plusieurs vagues migratoires et d’une véritable catastrophe migratoire difficile à quantifier.

"Dans ce cas de figure, le Maroc sera confronté lors de l’été prochain à une vague migratoire mixte (marocains, algériens, sénégalais …) sans précédent dans l’histoire contemporaine de la migration vers l’Espagne", conclut Alioua qui se dit incapable de prévoir la réaction des autorités ibériques.

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