Les inégalités accentuent la sous-représentation électorale des milieux populaires (ouvrage)
Dans « Clivages politiques et inégalités sociales – Une étude de 50 démocraties (1948-2020) », les chercheurs et économistes Thomas Piketty, Amory Gethin et Clara Martínez-Toledano analysent les changements qui ont jalonné cinquante démocraties de la planète, depuis la seconde moitié du XXe siècle, à travers le prisme des urnes et des profils socio-économiques des électeurs.
Dans cet ouvrage de 624 pages, publié aux éditions du Seuil le 1er avril dernier, Thomas Piketty, Amory Gethin et Clara Martínez-Toledano montrent comment les partis politiques occidentaux font converger vers eux les plus riches et les plus diplômés, au détriment des classes populaires qui ne se sentent réellement représentées par aucune formation politique. C’est d’ailleurs l’une des conclusions qui ressort de l’ouvrage : auparavant, les parties de droite s’attiraient les votes des électeurs les plus riches et les plus diplômés, tandis que ceux de gauche réunissaient les classes populaires, avec des niveaux de revenus et d’études plus faibles.
Les classes populaires ne se sentent plus représentées
Or, voilà qu’aujourd’hui les rouages électoraux se présentent sous la forme d’un « système d’élites multiples », ainsi que l’écrivent les trois économistes dans leur ouvrage, relayé notamment par le journal Libération. Le clivage s’opère entre niveau d’études et niveau de revenus : les plus diplômés ont tendance à voter à gauche, et les plus riches à droite. C’est ce qu’explique Clara Martínez-Toledano au journal Libération : « D’après nos analyses, la grande majorité d’entre elles [les démocraties occidentales, ndlr] ont évolué vers un système d’élites multiples : alors que les moins diplômés et les moins riches votaient à gauche dans les années 50-60, on observe aujourd’hui une déconnexion entre diplôme et revenu. Aux Etats-Unis, 70% des diplômés de master et 76% des diplômés de doctorat ont voté pour Hillary Clinton en 2016, contre 51% des diplômés de licence et 44% des diplômés du secondaire. »
Et les classes populaires ? Elles n’ont tout bonnement plus aucun parti pour les représenter, à tel point qu’elles finissent par se retrancher dans l’abstention. « On observe un net déclin de la participation électorale, dans une grande majorité de pays occidentaux au cours des dernières décennies. Ce déclin a été fortement concentré au sein des classes populaires : en France, les 50% d’électeurs les moins aisés ont eu une probabilité plus faible de participer aux élections de 2017 de 12 points de pourcentage, alors qu’ils participaient autant aux élections que le reste de la population dans les années 50-60 », explique Thomas Piketty.
Un constat que l’économiste explique en partie par la mise en place progressive de systèmes d’« élites multiples » contre, initialement, des systèmes de partis dits « classistes », c’est-à-dire des partis qui représentaient des classes sociales. « Dans un système où chaque coalition politique représente une forme d’élite particulière, il n’est pas surprenant que les électeurs les plus défavorisés se sentent exclus de la représentation démocratique et ne voient pas d’intérêt à participer aux rendez-vous électoraux », poursuit Thomas Piketty.
Dans son analyse, Clara Martínez-Toledano estime que les partis de gauche ont échoué dans leur entreprise de séduction et de conviction des couches précaires et défavorisées. « Dans les démocraties occidentales, si les partis identitaires, anti-immigration, obtiennent les votes des moins aisés et des moins diplômés, c’est aussi parce que les partis de gauche n’ont pu les convaincre. C’est à eux que revient l’effort politique de remettre la question des classes sur la table, pour ne pas attirer que les votes des plus diplômés. »
Elle cite le cas du Portugal et de l’Irlande, « les deux pays occidentaux qui se conforment le moins au modèle du système d’élites multiples », où la crise financière de 2008 a été particulièrement brutale « et où le vote de classe s’est exacerbé » : « On peut l’expliquer par une forte polarisation gauche-droite, et par le fait que les partis de gauche, qui ont beaucoup lutté contre les discours austéritaires, se sont placés sur le terrain de la classe. Les moins diplômés ont donc soutenu ces formations politiques qui prenaient en compte leur situation. »
La jeunesse précaire privilégie les partis conservateurs et anti-immigration
Le clivage se joue également au niveau éducatif, en particulier dans les nouvelles générations. « Les jeunes sont globalement plus diplômés que par le passé, et ils sont légèrement plus enclins à voter à gauche dans les démocraties occidentales. Mais on constate aussi un fort clivage éducatif au sein des nouvelles générations : les jeunes sont plus diplômés en moyenne, mais les inégalités sont plus frappantes. La jeunesse la moins favorisée va se tourner vers les partis conservateurs et anti-immigration. Le clivage gauche-droite ne disparaît donc pas vraiment. Il se complexifie, dans la mesure où des clivages identitaires s’ajoutent aux clivages sociaux », analyse de son côté Amory Gethin.
« L’âge n’a pas d’effet sur la division droite-gauche, mais il en a sur le choix des partis, abonde Clara Martínez-Toledano. Cette situation, qui apparaît dans un grand nombre de démocraties et notamment en Europe, ressort particulièrement en Espagne : alors que les générations nées entre les années 50 et 70 votent plutôt pour les partis traditionnels, à savoir le Parti socialiste espagnol (PSOE) et le Parti populaire (PP), les générations suivantes soutiennent les nouveaux partis : Podemos à gauche, le parti libéral Ciudadanos, et Vox à l’extrême droite. »
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