Crise économique. Abdellatif Jouahri sonne l’alerte au Parlement

Pour le Wali de Bank Al Maghrib, la relance internationale sera très lente et ne commencera réellement qu’à partir de 2023. En attendant, le Maroc doit travailler sur sa résilience et sortir de la logique du sapeur-pompier. Il appelle à une série de grandes réformes pour sortir le pays de l’impasse et lui éviter la faillite si une nouvelle crise se déclenche dans l’avenir.

Crise économique. Abdellatif Jouahri sonne l’alerte au Parlement

Le 24 novembre 2020 à 13h34

Modifié 10 avril 2021 à 23h04

Pour le Wali de Bank Al Maghrib, la relance internationale sera très lente et ne commencera réellement qu’à partir de 2023. En attendant, le Maroc doit travailler sur sa résilience et sortir de la logique du sapeur-pompier. Il appelle à une série de grandes réformes pour sortir le pays de l’impasse et lui éviter la faillite si une nouvelle crise se déclenche dans l’avenir.

Invité ce mardi 24 novembre à la Commission des finances de la première chambre pour s’exprimer sur la politique monétaire et les mesures prises par Bank Al Maghrib pour contrer les effets de la crise, Abdellatif Jouahri a livré d’abord un bilan de la situation économique et monétaire. En rappelant l’ensemble des mesures déployées par les pouvoirs publics et la Banque centrale pour amortir le choc.

Fonds Covid, aides directes, report des échéances de crédits, financements garantis par la CCG, baisse du taux directeur, refinancement bancaire, assouplissement des règles prudentielles… Le Wali a fait le tour de toutes les meures déployées et a donné un bilan de ce qui a été fait jusque-là. Notamment pour les crédits distribués aux entreprises dans le cadre de la garantie de l’Etat.

Mais au-delà des chiffres, ce sont les commentaires et l’analyse de Jouahri de la situation qui ont été les plus marquants.

La relance internationale ne commencera qu’en 2023

Abdellatif Jouahri reconnaît par exemple que malgré toutes ces mesures, le Maroc n’est pas encore sorti de l’auberge. Le pays vit une lourde récession, selon lui, avec une grande montée du chômage dont le taux est passé à 12,7%, avec un taux de 46,7% pour les jeunes urbains entre 15 et 24 ans. « C’est un point noir », note Jouahri, qui annonce aux députés qu’il ne faut pas compter sur une reprise rapide de l’économie.

« La relance internationale ne commencera qu’à partir de 2023 », prévient Abdellatif Jouahri, qui rappelle que le monde évolue dans le brouillard et que le seul mot qui revient dans tous les rapports des institutions mondiales est « l’incertitude ».

Forte récession (entre 5,8 et 7,2% selon les prévisions), pertes d’emplois (plus de 580 000 postes détruits), augmentation du déficit budgétaire à 7,9% (prévision BAM), explosion de l’endettement du Trésor public (de 65 à 76% du PIB)…, Jouahri dresse un tableau noir de l’économie marocaine. Et appelle les députés à prendre les leçons de cette crise.

« A Bank Al Maghrib, nous pensons qu’il faut prendre les leçons de cette crise pour améliorer notre système de santé, réduire les fragilités économiques de la population, intégrer l’informel, régler le problème de la faiblesse du tissu productif et la prédominance du cash dans l’activité économique… », lance Abdellatif Jouahri.

En gros, le plus important selon le Wali, c’est le renforcement de la résilience du pays.

Sortir de la logique du sapeur-pompier

« Il faut accélérer le rythme des réformes et en lancer de nouvelles pour renforcer notre résilience économique et sociale pour permettre au pays de répondre aux futures crises. On a fait jusque-là la politique du sapeur-pompier. On doit sortir de cette logique. Il faut qu’on retravaille notre structure économique et sociale pour donner de l’immunité à notre économie et notre société », explique-t-il.

Sans cette résilience, cette immunité à construire, les mêmes causes produiront les mêmes effets, ajoute Jouahri. « Et les effets futurs peuvent être pires que ceux d’aujourd’hui », prévient-t-il, faisant allusion à l’instabilité de l’environnement international et à la crise climatique qui nous guette. « On est déjà en stress hydrique. Le choc climatique, on y est déjà. On le voit un peu partout dans le pays », alerte le Wali de Bank Ak Maghrib.

« Le secteur privé doit se reprendre »

Dans son intervention, Jouahri a pointé aussi la faiblesse du tissu productif. Et le rôle que joue le privé dans l’économie. « Nous avons fait un gros travail dans le cadre de l’Observatoire de la TPME pour avoir une idée sur la structure de nos entreprises. Imaginez que nous avons trouvé que le pays ne compte que 500 grandes entreprises ! », déplore Jouahri.

Pour lui, le secteur privé doit travailler sur sa compétitivité. Et améliorer sa productivité. « Le privé doit sortir de la logique du mur des lamentations », lance Jouahri.

Même pique envoyée aux syndicats. « Quand on me dit dialogue social, je dis qu’il faut en face de la productivité. Notre mentalité doit changer radicalement. Ce qui nous attend est très difficile ».

Il est temps de changer de priorités

Pour Jouahri, le pays doit changer ses priorités, et investir massivement dans le capital humain, clé de la future résilience : « l’éducation, la santé et la couverture sociale doivent être nos priorités. Ces sujets ne sont plus un tabou aujourd’hui, y compris chez les institutions internationales », explique-t-il.

Autres priorités selon Jouahri : l’amélioration de la gouvernance et la reddition des comptes à laquelle aucun responsable public ne doit échapper, quel que soit son rang ou son poste.

« La Commission spéciale sur le modèle de développement qui finalise actuellement son rapport prendra certainement en compte ces données », espère-t-il.

Abdellatif Jouahri a essayé également pendant son intervention de répondre à ses détracteurs qui critiquent son conservatisme monétaire et le qualifient de prisonnier de la période du PAS.

« On dit que je suis prisonnier du PAS, certains disent même que je suis esclave des équilibres macroéconomiques… Oui, je l’assume. Car j’ai vécu cette période. Et je ne veux pas que mon pays la revive encore une fois. Quand vous êtes responsable d’Etat, et vous partez voir vos créanciers qui vous envoient un sous-chef de service pour vous dire ce qu’il faut faire et ne pas faire, vous êtes traumatisé. Je rentrais chez moi en ne voulant qu’une chose : manger du pain et des olives et ne plus retourner chez ces gens. On a passé un quart de siècle pour retrouver nos équilibres et notre indépendance. Je ne veux pas que mon pays retombe dans ça. Quitte à ce qu’on me traite d’esclave des équilibres macroéconomiques… », lance Jouahri.

« Sans équilibres budgétaires, on court à la faillite », ajoute-t-il, avant d’exposer sa vision des équilibres macroéconomiques qui ne se résument pas selon lui à la réduction des dépenses.

« Quand je dis qu’il faut veiller aux équilibres, je ne vise pas la réduction des dépenses, mais leur priorisation. On ne peut pas tout faire, nos ressources sont limitées. On doit donc investir dans les priorités que nous devons fixer ».

Pour Jouahri, travailler sur la résilience en développant le capital humain, le secteur de l’éducation, la santé, la justice, la gouvernance, la compétitivité des entreprises tout en maintenant les équilibres macroéconomiques est la recette qui permettra au Maroc d’accéder à l’émergence. « C’est comme cela qu’on pourra reconstruire du lien social, la confiance et le vivre-ensemble. Et on est capable de le faire », lance-t-il. 

Après cet exposé applaudi par l’ensemble des députés, Jouahri a interagi au final avec les questions des membres de la commission des Finances qui ont tourné autour des problématiques du financement de l’entreprise, du rôle de Bank Al Maghrib, de la planche à billet comme solution de financement du Trésor ainsi que de l’inflation qui reste trop basse pour un pays comme le Maroc.

« Nous avons un problème de dirigeants »

Sur le rôle de BAM, et sa politique monétaire qui se concentre sur le contrôle de l’inflation, sans prendre en compte l’encouragement de l’emploi et de la croissance, Jouahri a répondu que toutes les actions que mène la banque centrale visent les entreprises. Et l’entreprise, c’est l’emploi, dit-il. « L’emploi, c’est mon travail au quotidien. On a ouvert toutes les vannes à l’entreprise pour sauvegarder et créer des emplois ».

Et si les entreprises n’accèdent pas au financement, comme l’ont soulevé certains députés, ce n’est pas forcément la faute des banques.

« Je connais bien le secteur bancaire. J’étais moi-même président de banque. Et je peux vous dire que si des entreprises n’accèdent pas au financement, c’est souvent à cause de l’information financière. Les PME ont trois bilans, un pour le fisc, un pour la banque et un pour le patron qui est le seul à connaître la véritable situation de son entreprise. Tant que ce problème n’est pas réglé, les banques ne peuvent pas accorder des crédits à tout va. Je ne défends pas les banquiers, mais je vous décris la réalité du terrain. Et si vous avez des dossiers de financements propres qui n’ont pas abouti, donnez-les-moi. Le métier d’une banque, c’est d’accorder des crédits. Et aucun chat ne fuit la fête… », lance-t-il.

Le Wali pointe également le problème de « confiance », qui freine l’investissement privé et le développement du pays. « Le premier problème dans notre pays, c’est la qualité des dirigeants et du capital humain, que ce soit au niveau politique ou au niveau des entreprises publiques et privées. Comment voulez-vous qu’un investisseur fasse confiance en cette économie quand il voit que les politiques se chamaillent à longueur de journée ? Il faut parler d’abord politique… ».

La structure du secteur privé pose également problème selon le Wali de Bank Al Maghrib. Selon lui, il y a eu un changement profond dans la nature de l’investisseur privé que l’on a pas encore étudié et analysé de manière sérieuse. « Au Maroc, nous avons essentiellement des entreprises familiales. Avant, ces familles investissaient, prenaient des risques. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Le capital marocain est en train de changer. Il faut analyser les choses en profondeur, pour pouvoir prendre des mesures d’ordre politique, fiscale, et constituer des ensembles résilients comme en Corée du Sud ou en Turquie ».

« La corruption est le principal frein à notre développement »

Abdellatif Jouahri explique également que les problématiques de l’entreprise ne sont pas liés au financement. « Le financement, c’est la chose la plus simple. Quand vous voyez les rapports de la Banque mondiale, ce qui ressort comme principal frein à l’entreprise, c’est d’abord la corruption, l’administration, la fiscalité, le foncier. Le financement ne vient qu’en dernier obstacle ».

Ainsi, pour améliorer la résilience de l’économie, Jouahri explique aux députés qu’il faut d’abord régler ce problème de la corruption qui gangrène le pays.

« Je suis gouverneur de Bank Al Maghrib. Et souvent, quand je fais appel à des prestataires pour faire des travaux chez moi, la première chose qu’on me demande, c’est de savoir si je veux une facture ou pas. Voilà la réalité que vous devez tous connaître. La corruption, c’est la négation de l’Etat de droit. Et elle bat son plein. Et c’est le premier handicap à notre développement », lance-t-il.

« Si vous ne résolvez pas l’équation politique, la gouvernance, le capital humain, rien n’évoluera », tranche-t-il.

Et cela concerne aussi les syndicats, explique Jouahri, qui doivent changer de mentalité et penser avant tout à la compétitivité des entreprises au lieu des petits avantages qu’ils peuvent tirer à chaque round de dialogue social. « J’ai reçu un patron de syndicat suédois. Je lui ai posé une question sur ses priorités. Il m’a dit :  «C’est la compétitivité. Car c’est le seul moyen qui nous permet de sauvegarder les emplois et d’améliorer leurs conditions » », raconte-t-il.

Le Trésor n’a pas besoin de Bank Al Maghrib pour se financer

Autre question posée à Jouahri et qui fait débat : la planche à billets. Ou la possibilité pour BAM de financer directement l’Etat en ces temps de crise. Et l’attachement de Abdellatif Jouahri à l’indépendance vis-à-vis de l’Etat et au ciblage d’un taux d’inflation inférieur à 2%. Une politique monétaire que certains économistes et députés critiquent, la qualifiant de contre-productive en ces temps de crise.

Là aussi, Jouahri a répondu avec beaucoup de gouaille affirmant d’abord que l’Etat n’a pas besoin d’un financement exceptionnel de Bank Al Maghrib. Et que le sujet ne se pose même pas.

« Quand les banques me demandent des liquidités, je ne sais pas ce qu’elles font avec. Elles peuvent souscrire à des bons de Trésor et financer ainsi l’Etat. Sauf que quand je suis les adjudications, je vois que le Trésor ne prend qu’une petite partie de la demande exprimée par les banques. Ce qui me montre que l’Etat n’a pas besoin de cet argent. Pourquoi voulez-vous donc que je le finance directement ? Le Trésor se finance de manière normale. Le jour où il se bloquera, là c’est un autre sujet. Mais on est loin de ce cas de figure », explique-t-il, excluant ainsi toute ouverture d’un canal direct entre la banque centrale et l’Etat.

Quant à l’inflation, Abdellatif Jouahri campe toujours sur sa position qu’il a exprimé à plusieurs reprises, affirmant qu’il n’a pas de bouton magique pour faire monter l’inflation.

« L’inflation, c’est l’activité économique qui la crée, pas moi. Et c’est le HCP d’ailleurs qui m’envoie les chiffres de l’inflation sur lesquels je n’ai aucun contrôle. Les outils que j’ai me permettent simplement de juguler l’inflation : quand le taux monte, je dois agir pour le baisser. Et quand ça baisse trop, je dois agir pour le faire monter un peu. Mais la formation des prix, ce n’est pas moi qui la contrôle, car cela se joue dans l’économie réelle », précise-t-il. 

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