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Khalid El Kadiri: le Maroc a besoin d'une banque de développement

L'air du temps est aux changements. Le Roi a lancé la réflexion sur le nouveau modèle de développement et plus récemment, en ouvrant la session parlementaire, il a appelé à une plus grande efficacité des banques dans le financement de l'économie, entre autres les PME.

Khalid El Kadiri: le Maroc a besoin d'une banque de développement
N. E.
Le 31 octobre 2019 à 14h53 | Modifié 11 avril 2021 à 2h43

Le propos du Roi concerne les petites structures qui n'ont pas de capacité de négociation suffisante vis-à-vis du secteur bancaire: auto entrepreneurs, PME exportatrices, contribuables tombés dans l'informel...

Le gouvernement pour sa part a été très réactif. Un fonds de garantie destiné à l'appui à ces nouveaux mécanismes sera créé en 2020 et sera doté de 2 MMDH pour la première année. Des mécanismes particuliers, en cours d'étude par le GPBM, Bank Al Maghrib et le ministère des Finances, seront en place dès le démarrage de la nouvelle année.

Khalid El Kadiri connaît bien la question puisqu'il avait dirigé la CDG puis la BNDE au détour du siècle. Dans l'entretien ci-dessous, il estime que la mise en place d'une banque de développement apporterait une contribution décisive à la dynamique économique et aux PME.

Médias24: Lorsque vous étiez à la tête de la BNDE, il était déjà question à l'époque d'une banque qui devait aider les PME... Quelles leçons tirer de cette époque?

Khalid El Kadiri: Le discours royal devant le parlement m'a paru vraiment très fort et il m'a rappelé immédiatement que Sa Majesté avait déjà pris position sur le même sujet il y a 18 ans, en 2001. Je me suis donc dit que le Maroc, faute d’une bonne exécution et d’une réactivité suffisantes, perd assurément beaucoup de temps.

Cela signifie que nos gouvernements n’ont pas eu la persévérance, ni suffisamment de volonté, pour faire aboutir des dossiers aussi importants pour le développement du Maroc.

Comme chacun le sait, le moteur de la croissance soutenue, c’est l’investissement. Lorsque j'étais à la tête de la CDG, nous avions lancé ce que nous avions appelé à l'époque "Club de l’investissement", auquel nous invitions des banquiers, des universitaires, des ministres... Je m'étais rendu compte que nous n'avions pas au Maroc un portefeuille suffisamment garni de projets à proposer à d’éventuels investisseurs, nationaux ou étrangers. Pas nécessairement les grands projets, mais des petits projets apportés par le secteur privé.

J’étais toujours habité par cette problématique lorsque j’'ai été nommé à la BNDE en 2001. J’ai trouvé cette banque de développement dans un état déplorable. Pour moi, il fallait bien sûr la redresser mais également mettre à profit le savoir-faire accumulé depuis près de 40 ans.

Après des études approfondies, l’idée fut justement de dédier le savoir-faire de la BNDE, banque spécialisée dans le financement de l’investissement, au soutien des PME. L’idée et le projet dans ses grandes lignes avaient été transmis à Sa Majesté qui m’avait donné son accord et l’avait notifié au gouvernement.

Malheureusement au bout de deux ans, j’ai constaté la mort dans l’âme que les freins étaient trop importants et que le projet n’avait été accepté que du bout des lèvres par l'administration et par le gouvernement de l'époque. Il n’a donc pas été lancé.

J’ai préféré démissionner.

 -Il y avait quand même eu pas mal de mesures prises en faveur des PME à cette époque, au début des années 2000.

-Dans les années qui ont suivi, des mesures partielles et très échelonnées dans le temps ont été prises pour la Caisse centrale de garantie, Bank al Amal et Bank Addamane, ce qui leur enlevait beaucoup d’efficience.   

Aujourd’hui, justement, Sa Majesté veut des mesures fortes en faveur des PME. Ce que j’avais proposé à l’époque. J’ai l’impression que si le gouvernement et l’administration de l’époque avaient fait leur travail, le Maroc aurait gagné beaucoup de temps.

-En quoi consistait votre projet ?

-Il s’agissait de faire de la BNDE une banque de la PME-PMI, qui n’aurait fait que du cofinancement, en partenariat avec les banques de la place, en vue de mutualiser les risques. Une part de l’actionnariat de la BNDE aurait d’ailleurs été laissée à ces banques pour qu’elles se sentent totalement impliquées.

On s’était rendu compte qu’à l’époque déjà, il y avait pas mal de lignes de crédit qui étaient domiciliées dans diverses banques qui provenaient par exemple, de la KFW allemande, de l'Union européenne, de l’AFD, ou d’autres. Ces lignes de crédit n’étaient pas utilisées, ou pas en totalité. Cela, parce que les banques n’y trouvaient aucun intérêt, ça ne leur rapportait rien du tout. Le public ne savait même pas qu’il y avait ce type de crédits.

Il aurait suffi de canaliser toutes les lignes vers cette entité.

En plus de ces lignes, il fallait des garanties, adosser ces crédits à un organisme de garantie.

Car évidemment, les banques de la place sont tenues par les règles prudentielles et elles ne peuvent pas accorder des crédits sans se protéger. C’est pour cela que nous avions insisté pour que la Caisse Centrale de Garantie soit intégrée dans le projet présenté pour que, dès le départ, BNDE et CCG accordent de pair cofinancement et garantie.

La BNDE aurait été chargée en plus, et c’est important, des missions de conseil et d’accompagnement. Notre tissu de PMI-PME est tellement fragile, manquant d’expérience, d’encadrement, de moyens techniques. Il faut accompagner les promoteurs en termes d’études de marché, d’émergence de l’entreprise, de comptabilité, de fiscalité, etc.

 -Qu’en serait-il maintenant ?

-Il faut que les banques privées fassent l’effort de dédier des équipes pour aller au-devant des clients et les accompagner. 

-Dans quelle mesure le taux d’intérêt est-il important ?

-Il l’est. Les taux doivent être convenables pour les PME, compte tenu de leur structure et de leurs capacités.

L’idéal, c’est que les financements soient accordés à des taux plus bas que le taux du marché. Le temps que l’entreprise puisse avancer, se relever éventuellement, en tous les cas se développer.

Aujourd’hui, on le sait, ceux qui obtiennent les meilleurs taux, ce ne sont pas les petits, ce sont les entreprises de grande taille.

Je pense qu’il faudrait orienter un certain type de ressources vers ces financements.

-Par exemple ?

-Comme cela se fait partout ailleurs dans le monde, mobiliser des ressources à moyen et long terme, peu onéreuses, au profit des PME.

En France, par exemple, il y avait les Codevi, ce sont des fonds qui viennent des caisses d’épargne et une partie de ces fonds sont affectés à ces financements, sans marge pour le collecteur. En Allemagne, c’est le cas de la KFW.

-Au Maroc, ce serait quel organisme?

-Ça pourrait être les fonds de la caisse d’épargne dont une partie serait canalisée vers les PME.

Bref, il faudrait qu’il y ait des ressources qui soient mobilisées et qui soient du moyen ou du long terme, et enfin qui ne soient pas trop chères.

- Faut-il baisser le taux directeur de la banque centrale ?

- Si on arrive à mobiliser les ressources pas chères telles que celles de la caisse d’épargne, ce ne sera pas nécessaire. Sinon, oui, il faudrait le faire.

-Le problème général des PME, c’est surtout l’insuffisance des fonds propres.

-Absolument, cela peut faire partie des objectifs du nouveau système.

-Ce n’est pas facile de donner des crédits sans garanties, c’est loin des canons de la pratique quotidienne sur la place.

-Il faut accepter dès le départ qu’il y ait un taux de sinistralité important. Si on ne l’accepte pas, ce n’est pas la peine d’y aller. Avec le temps, il ira en diminuant. C’est arrivé partout dans le monde. Si les banques continuent à se protéger en demandant des garanties réelles, on ne le fera jamais.

Pour que le schéma soit complet, il faut que l’Etat déblaie le terrain en faisant des études, en préparant des portefeuilles de projets, en aidant les promoteurs de PME à avoir des idées porteuses : aider à identifier les secteurs dans lesquels on peut investir, les types d’investissements… Ce que l’ODI (Office du développement industriel) avait fait à un certain moment.

A titre d’exemple, l’Italie l’a fait et ça a donné d’excellents résultats. Tous les grands pays ont leurs banques de développement, donnent des aides aux PME. La France a créé récemment Bpifrance, sa Banque publique d’investissement.

L’Etat doit encore s’impliquer fortement dans l’économie. Les mécanismes du marché ne peuvent pas tout faire. Par exemple, nous avons lancé des stratégies touristiques et nous avons construit de nombreux hôtels. Mais une grande partie de la valeur ajoutée est allée à l’étranger : du bois d’Indonésie, de la céramique d’Espagne, des sanitaires d’ailleurs… Il aurait fallu un accompagnement, une organisation, nous avons donné nos propres marchés à d’autres pays.

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N. E.
Le 31 octobre 2019 à 14h53

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