Interview de Tarik Haddi, le capital-risqueur qui mise tout sur l'agriculture

Mouna Ettazy

| Le 13/2/2019 à 16:43

Ancien patron de la banque d'affaires du Crédit Agricole, Tarik Haddi gère depuis 2010 Azur Partners, une société de gestion de fonds de capital investissement dédiée à l'agriculture et à l'agro-industrie. Il nous parle de ce choix et de cette aventure si particulière, des rendements servis par les entreprises qu'il détient en portefeuille et des opportunités d'investissement dans le secteur. 

 

Tarik Haddi est un capital-risqueur pas comme les autres. Ancien patron de la banque d'affaires du Crédit Agricole du Maroc, il se lance en 2010 dans l'aventure du capital investissement en fondant la société Azur Partners. 

Pendant que ses confrères du métier focalisent leur action sur les secteurs de l'industrie, des services ou des nouvelles technologies, lui, choisit de s'adresser au secteur agricole. Une première pour une société de gestion indépendante.

Il monte ainsi un premier fonds de 30 millions de dirhams (Afoulki Invest), puis un second de 260 millions de dirhams (Nebétou Fund) et s'apprête à lancer d'ici mars, un troisième véhicule de 350 millions de dirhams (Azur Innovation Fund). De l'argent qu'il lève auprès d'institutionnels marocains et étrangers de haut rang : Crédit Agricole du Maroc, Mamda-Mcma, CIH Bank, BMCE Bank, Saham, Masen, Banque mondiale, la BAD, le hollandais DGGF ou encore l'allemdand KFW. 

Sa vocation : l'accompagnement de PME agissant dans l'agriculture ou l'agro-industrie, la valorisation des produits du terroir et l'accélération de leur développement à l'export. 

Un travail de fond sur une filière assez nouvelle pour le capital risque, mais qui rapporte gros comme nous le confie Tarik Haddi. 

Les TRI servis par la douzaine d'entreprises que ses deux premiers fonds accompagnent peuvent atteindre jusqu'à 20%... Loin, très loin des rendements des fonds "classiques". Par quel miracle ? Parole à l'intéressé. 

 

- LeBoursier :  Le capital-risque au Maroc est associé souvent aux secteurs des nouvelles technologies, à l'industrie et à l'innovation en général. Mais jamais au secteur primaire de l'agriculture. Azur Partners a dès sa création lancé deux fonds dédiés à l'agriculture. Pourquoi ce choix ?

- Tarik Haddi : Et pourtant l’agriculture peut être riche en innovations….

L’agriculture marocaine n’avait en effet recours qu'à des moyens de financements classiques : subventions publiques, crédits de campagne et crédits d’investissement essentiellement. Elle n’avait pas accès aux mécanismes du capital risque.

Or, le financement bancaire classique n’est pas adapté pour les premiers stades de vie des entreprises (early stage) ou pour l’innovation, puisqu'ils sont plus risqués. Pour pouvoir y accéder, il faut des garanties pour couvrir le risque .

Les mécanismes du capital risque permettent de corriger cette distorsion de marché, puisque les Fonds participent dans le capital de la société qui porte le projet et donc partagent le risque avec les promoteurs, dans le cadre d’une vision de développement à long terme. C’est ce qu’on appelle l'alignement des intérêts….

L’agriculture représente 15% du PIB et 46% des actifs de notre pays. C’est elle qui fait travailler la population rurale et assure l’équilibre urbain/rural. Elle a également un rôle important dans la sécurité alimentaire et le développement des territoires.

Compte tenu de cette importance multifonctionnelle, il était temps qu’elle ait aussi accès à ce mécanisme de financement.

Avec nos investisseurs, nous avons donc été les premiers à mettre les dispositifs du capital risque à la disposition de l’agriculture marocaine.

- La société a presque dix ans d’existence. Quelles sont vos principales réalisations dans le secteur ?

Nous sommes une société de gestion qui, tout en visant le rendement le plus élevé pour nos investisseurs, est constamment à la recherche du meilleur impact des fonds que nous structurons sur l’environnement global de notre pays et notamment sur les plans du renforcement des filières stratégiques pour la croissance et de la création d’emplois, de l'entrepreneuriat, l’innovation, la qualité, la gouvernance, la responsabilité sociale et environnementale…

A la création de Azur Partners, et dans le cadre du Plan Maroc Vert, nous avons lancé deux fonds à destination du secteur agricole, baptisés Afoulki Invest et Nébetou Fund.

Afoulki Invest a financé des projets innovants dans la filière des produits du terroir, spécialement dans la bio tech et la food tech. Nébétou Fund a financé pour sa part des projets structurants dans des filières agricoles stratégiques comme l’oléiculture et le lait.

Les objectifs en matière d’impact consistaient notamment à encourager la valorisation des sols pour privilégier l’arboriculture, au détriment des cultures annuelles plus exigeantes en eau et moins productives. 

Notre ambition en matière d’oléiculture par exemple est d’encourager une dynamique sectorielle qui nous permettrait de faire mieux, à court terme, que nos voisins tunisiens. Les Tunisiens ont réussi à planter le double de nos superficies pour l’oléiculture, avec presque 2 millions d’hectares. Alors que le Maroc a un potentiel bien plus important en termes de superficies.

Nous souhaitons également encourager des processus qualité qui nous permettraient d’exporter davantage. La Tunisie arrive à exporter 80% de sa production d’huile d’olive contre à peine 15% pour le Maroc.

Nous avons pu réaliser sur près de 700 hectares des investissements hydro-agricoles aux meilleures normes internationales avec des processus qualité rigoureux, élaborés en partenariat avec l’agropole Olivier de Meknès, qui nous ont permis de remporter le prix de la meilleure huile d’olive au monde à Paris en 2018, octroyé par l’AVPA (Agence pour la Valorisation des Produits Agricoles) pour la marque AKALYA de la société Ikhlas Maroc Vert.

- Combien d’entreprises avez-vous accompagnées depuis la création de votre société ?

Une douzaine d’entreprises a été accompagnée par Azur Partners depuis sa création, avec les deux premiers fonds.

Avec le fonds qui est en cours de construction, Azur Innovation Fund, qui devrait être opérationnel d'ici avril 2019, nous comptons passer à 20 projets.

Dans l’attente du closing de ce fonds, l’équipe de gestion a déjà commencé à sélectionner des projets, évaluer les équipes entrepreneuriales et challenger leurs business model.

- A combien se situe le rendement moyen de vos placements ? Est-il moins ou plus intéressant que les TRI servis dans d'autres secteurs ?

Compte tenu des cycles longs dans le secteur agricole, nous n’avons toujours pas fait de sortie, mais les projets dans lesquels on investit ont un taux de rendement facial de l’ordre de 20% par projet.

En termes de cessions, nous espérons un TRI de 15% net des frais de gestion du fonds. En face, le capital amorçage/ risque au Maroc dégage un TRI net de seulement 1%.

Le rendement du capital risque est globalement encore faible sur la place, en raison de la faible profondeur des portefeuilles de participation des fonds de capital risque. Sur les places plus matures, la taille des portefeuilles permet l’émergence d’entreprises à succès dont les plus values de cession absorbent les pertes sur les participations qui n’ont pas réussi à décoller et génèrent un rendement suffisant de l’ensemble du portefeuille.

Dans la conjoncture actuelle, l’agro-industrie pourrait offrir des TRI intéressants comparativement à d’autres secteurs. L’agriculture aussi, si elle est gérée d’une manière moderne et performante.

Mais encore une fois, on parle ici de rendements à long terme, compte tenu des cycles longs de l’agriculture: Il faut que les arbres poussent, qu’ils rentrent progressivement en production… Il faut aussi construire l’intégration industrielle. Et tout cela porte sur des processus longs.

- Vous avez participé au sauvetage du Bon Lait aux côtés du Crédit Agricole du Maroc et de Anwar Invest. Qu'est-ce qui vous a poussé à intervenir dans cette affaire  ?

Pour un Fonds à impact, c’était une belle opportunité de participer à la restructuration d’une entreprise structurante pour la filière lait de la région de Marrakech Safi.

La qualité de l’industriel partenaire, Anouar Invest, donne aussi toutes ses chances de succès au projet de restructuration.

Et c’est justement en raison de ses capacités réduites de gestion que la coopérative Le Bon Lait n’avait pas réussi à rentabiliser l’usine et celle-ci avait cessé toute activité en 2013, mettant aux abois près de 1.000 salariés et 20.000 éleveurs de la région qui n’avaient plus de débouchés pour leur lait.

- Comment se porte aujourd’hui l'affaire ? Le sauvetage a été réussi ?

Oui. Les nouveaux actionnaires et le nouveau management ont mis en place une gouvernance et des systèmes de contrôle de gestion aux meilleurs standards, un partenariat équitable et long-termiste avec les éleveurs de la région. Nous avons amélioré la qualité et certifié par l’ONSA l’outil industriel. De nouvelles marques ont été développées ainsi qu'une flotte de distribution qui permet aujourd’hui de couvrir tout le Maroc.

  >> Lire à ce sujet Le Bon Lait de nouveau sur les rayons, l’histoire d’un sauvetage industriel

- Les entreprises agricoles sont souvent des firmes familiales, opaques, non transparentes, pas très structurées... Comment un capital-risqueur peut-il naviguer dans ces conditions?

Effectivement ce n’est pas facile de structurer des entreprises familiales. Mais cela s'améliore avec le temps.

En finançant ces entreprises et en siégeant au niveau des conseils d’administration, les fonds d’investissement apportent les meilleurs pratiques en matières de transparence et de gouvernance, des méthodes et des process de contrôle interne et externe, des méthodes de contrôle de gestion, de suivi des impacts sociaux et environnementaux….

Le fait que des fonds d’investissement participent dans le capital de sociétés agricoles va sans nul doute permettre de structurer et de moderniser la gestion de l’agriculture au Maroc.

- Quels sont vos principaux bailleurs de fonds ? Sont-ils marocains, internationaux ou les deux ?

Nous mobilisons autour de notre vision des investisseurs marocains et internationaux de premier plan.

Le fait d’avoir des bailleurs de fonds internationaux permet de renforcer au passage le flux des investissements directs étrangers du Maroc, pour ensuite l’orienter vers le financement des filières stratégiques pour notre économie et en particulier les entreprises innovantes.

Notre nouveau Fonds Azur Innovation implique au niveau de son tour de table la Banque Mondiale à travers la CCG; DGGF, un fonds du gouvernement hollandais qui investit pour la première fois au Maroc; la Banque Africaine de Développement qui investit pour la première fois dans le capital risque marocain ainsi que l’institution de financement allemande KFW.

Bien sûr des institutions marocaines de premier plan accompagnent ce processus: la CCGCIH BankBMCE BankSaham mais aussi MASEN.

- Un capital-risqueur investit généralement sur un horizon qui ne dépasse pas les 7 ans. Dans l'agriculture, 7 ans, c'est à peine le cycle d'un olivier ou d'un pommier (qui a besoin de 4 ans pour donner ses premiers fruits). Comment gérez-vous ce paramètre ? Vos bailleurs de fonds vous suivent-ils sur des horizons aussi longs ?

Nos investisseurs sont conscients des exigences de ce secteur. Nous avons dans notre tour de table, par exemple, le CAM et la MAMDA qui accompagnent de tout temps le secteur agricole. Ce sont de vrais experts de cette activité et de ses cycles.

Et puis, j’ai l’intime conviction que pour les secteurs à fort potentiel de développement, à l’image de l’agriculture ou de l'innovation, le temps long sera un facteur différenciant pour les fonds d’investissement.

- Le Plan Maroc Vert arrive bientôt à son terme. Quelle évaluation faites-vous de cette stratégie ?

En donnant une vision coordonnée au secteur agricole, le plan Maroc Vert a été déterminant dans la structuration de nos Fonds.

Puis dans le cadre du Plan Maroc Vert, nous avons été concrètement soutenus notamment par le Crédit Agricole du Maroc et par l’Agence de Développement Agricole lors des premières étapes d'investissement des fonds.

Globalement, le Plan Maroc Vert est un succès indéniable notamment pour le volet production.

Nous attendons maintenant qu’il nous accompagne lors de la phase de la commercialisation et notamment à l’export. Des subventions plus importantes pour l’export de l’huile d’olive par exemple renforceraient la compétitivité des produits marocains face aux concurrents internationaux.

- Le Maroc est un pays agricole, à la production très diversifiée. Mais notre industrie agroalimentaire est à la traîne, ce qui réduit tout le potentiel de création de richesse et de valeur ajoutée dans cette niche de l'économie. De gros investisseurs comme la CDG commencent à peine à s'intéresser à l'agro-industrie pour rattraper justement ce retard et saisir les opportunités qui se présentent à l'export notamment. Que pensez-vous de ce paradoxe ? Est-ce qu'on pèche par manque d'initiatives entrepreneuriales ou par manque de financements ?

En ce qui concerne le financement en capital risque, le problème se résoudra grâce à l’effet de démonstration. Quand des fonds de capital risque auront réalisé des rendements intéressants dans ce secteur, les investisseurs seront encouragés à investir pour accompagner le développement de ce secteur.

- Qu’en-est-il du dealflow ? Est-ce qu’il y a suffisamment de projets à financer dans ce secteur ?

Il n’y a pas beaucoup d’initiatives entrepreneuriales et les structures familiales peinent à s’ouvrir aux capital-risqueurs, malgré quelques opérations d’envergure ces dernières années.

Avec l’arrivée des nouvelles générations d’entrepreneurs et la professionnalisation des équipes de gestion des fonds de capital risque, le mindset commence à changer et le recours aux fonds d’investissement devrait se multiplier dans l’agriculture et l’agro-industrie.

- Parlons un peu de capital investissement en général et de cet autre paradoxe soulevé notamment par le co-fondateur d'Amethis, Luc Rigouzzo, lors de la conférence annuelle de l'AMIC. Le Maroc a été le pionnier dans le continent, mais le taux de pénétration de l'industrie atteint à peine 0,04% du PIB, contre 0,16% en Afrique. Qu'est ce qui ne va pas selon vous ? 

Il faut remettre ce constat dans son contexte.

Historiquement le Maroc a été précurseur en matière de capital investissement sur le continent, les autres pays africains ayant enjambé cette vague de capital investissement quelques années après.

Puis le chiffre de 0,04% est biaisé, puisqu’il ne tient compte que des fonds d’investissement adhérents de l’AMIC. Beaucoup d’investisseurs en capital transrégionaux, et porteurs d’investissements importants au Maroc, n’adhèrent pas à l’AMIC.

En outre, compte tenu du besoin de rattrapage de nombreux pays africains, notamment en matière d'infrastructures, les projets d’investissement y ont été plus importants en volume qu’au Maroc.

Au Maroc, les investissements d’infrastructure, dans les télécoms par exemple, ont été essentiellement portés par les pouvoirs publics, assez tôt, ce qui a limité le recours aux fonds d’investissement pour leurs financements.

Par contre, là où je suis d’accord, c'est que quelques pays africains nous ont réellement dépassés dans le domaine du capital risque pour l’innovation.

Dans ce domaine, le Maroc est effectivement en retard, mais l’initiative Innov Invest portée par la CCG va créer les conditions du rattrapage rapide de la place Maroc.

- Luc Rigouzzo parle d'un problème dans l'ADN même de l'entreprise marocaine. Partagez-vous ce constat ?

C’est vrai que notre culture entrepreneuriale ne se prête pas aux grandes aventures industrielles. Mais les choses sont en train de changer avec l’arrivée de nouvelles générations d’entrepreneurs et les successions au sein de nos entreprises.

Pour accélérer ce processus, il convient de mettre en place les mécanismes, notamment financiers, pour inciter nos meilleurs diplômés des grandes écoles de se lancer dans l'aventure entrepreneuriale.

>>> Lire à ce sujet : Capital investissement : le paradoxe marocain expliqué par Luc Rigouzzo

À découvrir

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
lire aussi

Un proche vous offre cet article

Inscrivez-vous gratuitement pour lire cet article, habituellement réservé aux lecteurs abonnés.

Vous êtes déjà inscrit ? Se connecter