Chantier naval de Casablanca : Les Marocains exclus de facto de l'appel à la concurrence pour la concession?
L’ANP a lancé un appel à la concurrence internationale pour désigner le futur concessionnaire du chantier naval du port de Casablanca. Les critères de sélection mettent la barre très haut. Il serait étonnant qu'on opérateur marocain puisse être pré qualifié.
Le projet du chantier naval de Casablanca, en cours de réalisation depuis au moins 4 ans, a franchi plusieurs étapes importantes non sans difficultés, notamment lors de la phase relative à la conception même du chantier naval qui avait été modifiée à la demande des professionnels du secteur.
>> Lire aussi : La conception du nouveau chantier naval de Casablanca suscite de nouvelles critiques
Le schéma retenu consiste à créer un chantier naval disposant d'une forme de radoub de 240 mètres de longueur, d'une plateforme élévatrice d'une capacité de 5.000 tonnes, d’une darse équipée d'un portique à sangles d'une capacité de 450 tonnes, et de quais d'armement d'une longueur totale de 820 mètres linéaires.

Aujourd'hui, nous en sommes à l'étape du choix de l'exploitant.
L’Agence Nationale des Ports (ANP) a donc lancé au cours de ce mois de janvier 2019 un appel à candidatures en deux étapes en vue de confier la concession du nouveau chantier naval du port de Casablanca à un opérateur pour une durée envisagée de 30 ans.
Le futur concessionnaire sera en charge de l’aménagement, l’équipement, l’exploitation et l’entretien du nouveau chantier naval. La procédure se fera en deux étapes :
- Une phase de pré-qualification où 5 candidats maximum seront retenus.
- Une phase d'appel à la concurrence restreint durant laquelle les candidats pré-qualifiés devront présenter leurs offres en vue de la sélection du concessionnaire.
Le marché s’adresse aux candidats, personnes morales marocaines ou étrangères établies à l’international, agissant seules ou en groupement.
Les critères de sélection dans la première phase de pré-qualification suscitent des interrogations.
On n'a pas besoin d'être un expert pour constater que ce marché semble taillé sur mesure pour les grands opérateurs étrangers. Et pour cause, les critères de notation des candidats mettent la barre très haut par rapport aux réalisations du marché marocain.
Des critères privilégiant l'international ?
Il y a trois critères relatifs aux capacités techniques et financières.
Il est ainsi exigé des futurs candidats de justifier une «expérience directe en tant qu’exploitant de chantier de réparation navale ou de construction navale». Jusque-là rien d’anormal, sauf quand on s’attarde sur le détail de l’expérience exigée :
- Le nombre de chantiers navals exploités par le candidat depuis au moins le 1er janvier 2013 et qui disposent d’une forme de radoub d’une capacité minimale de 10.000 tonneaux de jauge brute (tjb).
- Le nombre de chantiers navals exploités par le candidat depuis au moins le 1er janvier 2013 et qui disposent d’un synchrolift (ou d’un dock flottant) d’une capacité minimale de 3.500 tonnes.
- Le volume total cumulé de réparations en tjb des chantiers navals en exploitation énumérés au deux premiers points (moyenne annuelle calculée sur les 5 dernières années 2013 à 2017).
Ce premier critère pèse 70% de la note finale d’admissibilité.
Le deuxième critère est relatif à la capacité de mobilisation de financements. L’ANP demande aux candidats de justifier "les opérations de mobilisation de financements réalisées pour l’aménagement, l’équipement, l’exploitation et l’entretien d’infrastructures dans le cadre d’une concession ou toute autre forme de partenariat public-privé réalisés durant les dix dernières années dont la valeur est supérieure à 10 millions d’euros (108 MDH)".
Le troisième et dernier critère est celui de la capacité financière. Les candidats sont appelés à renseigner le montant de leurs capitaux propres pour le dernier exercice.
Se constituer en groupement ?
Aucune entreprise marocaine ne peut prétendre répondre à ce marché. Ou du moins seule. La seule alternative pour les opérateurs marocains est de se constituer en groupement avec des entreprises étrangères.
La préférence nationale dans un secteur aussi stratégique risque d'en prendre un coup.
Sur quelles bases ces critères ont-ils été définis ? La stratégie navale marocaine vise-t-elle à privilégier les grands opérateurs étrangers pour la gestion du chantier naval casablancais ? Le Maroc va-t-il investir 3 MMDH (coût du projet) et offrir le marché national à un opérateur étranger?
Ces questions ont été soumises par nos soins à la directrice générale de l’ANP, Nadia Laraki, et au directeur du pôle stratégie et régulation, Sghir El Filali, sans retour de leur part pour le moment. Nous publierons leurs réponses si nous les recevons.
Il est vrai que la promotion des chantiers navals marocains auprès d’opérateurs étrangers a été l’un des piliers de la stratégie dans ce secteur présentée par Aziz Rabbah quand il était ministre de l’Equipement. Ce dernier voulait même calquer le modèle des industries automobile et aéronautique et leur logique des écosystèmes.
Cela dit, les professionnels marocains ont toujours estimé être en mesure de relever le défi de la gestion du projet casablancais.
Dans de précédentes déclarations données à Medias24 sur ce même sujet, des industriels avançaient : "nous sommes parfaitement capables de prendre en charge le nouveau chantier naval de Casablanca et même de le saturer. Les chantiers navals étrangers de la région Méditerranée-Atlantique sont déjà nos concurrents, puisque notre flotte elle-même y accède. Avec ces nouvelles infrastructures, nous deviendrons de plus sérieux challengers".
Affaire à suivre…
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