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ECONOMIE

Ralentissement du crédit bancaire: un signal d'alarme qui n'arrête pas de clignoter

Bank Al-Maghrib a revisé encore une fois sa prévision de croissance du crédit bancaire en 2018. Pour Abdellatif Jouahri, il y a une atonie de la demande qu'il s'agit de mieux cerner lors d'une réunion avec les banques et le secteur privé prévue à la rentrée. Pour les banquiers sondés par Médias24, la problématique est complexe: allongement des délais de paiement, essoufflement de certains secteurs d'activité, retard de certaines réformes, ralentissement du pouvoir d'achat...

Ralentissement du crédit bancaire: un signal d'alarme qui n'arrête pas de clignoter
Souhail Nhaili
Le 27 juin 2018 à 17h50 | Modifié 11 avril 2021 à 2h47

Le crédit bancaire peine à redémarrer. Bank Al-Maghrib, qui a tenu la semaine dernière son deuxième conseil de politique monétaire le reconnaît. Et la Banque centrale ne cesse de revoir à la baisse ses prévisions de croissance du crédit.

Alors qu’elle tablait, au quatrième trimestre 2017, sur une progression de 5% des prêts au secteur non financier en 2018, cette prévision a été ramenée à 4,5% en mars dernier puis à 4% il y a une semaine.

L’évolution du crédit bancaire (secteur financier compris) sur les quatre premiers mois de l’année a été de +2,6% en glissement annuel. Cette timide progression laisse penser que l'objectif annuel de 4% ne sera pas forcément atteint.

En 2017, BAM tablait, jusqu’a mois de décembre, sur une hausse annuelle du crédit au secteur non financier de 4,5%. Finalement, la progression a été de +3,8% à cause d’un repli inattendu des financements aux entreprises, notamment publiques.

L’année 2018 risque fort de s’achever sur les mêmes taux de progression de ces dernières années: +3,8% en 2017, +3,9 en 2016, +3,8% en 2014…, l’année 2015 ayant connu une chute exceptionnelle de 0,3%. On restera donc loin des taux de croissance à deux chiffres qui prévalaient jusqu’en 2011.

Pourtant, plusieurs mesures ont été entreprises pour relancer le crédit bancaire et in fine la croissance économique.

D’abord, BAM a abaissé son taux directeur à deux reprises au cours des dernières années: de 2,75% à 2,50% en décembre 2014 puis à 2,25% en mars 2016. Cette révision s’est répercutée sur les taux débiteurs appliqués par les banques à la clientèle.

Aucun feedback du gouvernement sur la relance du crédit

En janvier 2016, une commission tripartite (BAM-CGEM-GPBM) s’était réunie pour étudier les raisons du ralentissement du crédit. Plusieurs mesures ont été décidées pour soutenir le financement des entreprises en général et des TPME en particuliers.

«Nous suivons de très près le respect des engagements des uns et des autres. Le système bancaire a accompli pas mal de choses», a déclaré Abdellatif Jouahri lors du dernier conseil de politique monétaire.

Allusion faite à la communication aux entreprises de leurs notations bancaires et la motivation des refus d’octroi des crédits que les banques commencent à appliquer. «La notation est communiquée verbalement car par écrit, cela peut comporter des risques juridiques», ajoute le wali de BAM.

Il y a aussi la structuration des relations entre les banques et les entreprises selon une approche sectorielle. «L’accord entre l’association de l’industrie du textile avec les banques est en train d’être actualisé. Deux autres accords sont en train d’être discutés pour les secteurs du BTP et de l’immobilier», précise M. Jouahri.

Concernant les TPME, des comités régionaux devaient être créés par BAM, la CGEM, le GPBP, Maroc PME et la CCG pour remonter les problématiques rencontrées par les entreprises et engager les actions à entamer pour améliorer leur accès au financement.

«Sur les 12 régions du Maroc, 10 comités ont été mis en place, Agadir-Guelmim et Laâyoune-Dakhla ayant été regroupés. Ces comités ont tenu 11 réunions à ce jour», note le wali de BAM.

Ce dernier souligne aussi le rôle joué par le Fonds de soutien à la TPME créé par la Banque Centrale. «Ce fonds a traité plus de 600 dossiers, représentant plus de 50.000 emplois et presque 3 milliards de DH. Avec le financement bancaire de 1,5 MMDH, ce sont 4,5 MMDH qui ont été mis à la disposition des TPME», avait-il rappelé en mars dernier.

Cela dit, la commission tripartite a également adressé, en juin 2016, un mémorandum au chef du gouvernement, l’appelant à entreprendre ou à accélérer plusieurs réformes. A ce jour, Abdellatif Jouahri affirme n’avoir reçu aucun feedback du gouvernement.

Sur les réformes demandées, seule la restitution par l’Etat du crédit TVA au secteur privé a été entamée en février dernier.

Une réunion à la rentrée pour mieux cerner les raisons de l'atonie

En tous les cas, malgré les avancées réalisées, les résultats se font attendre. «On voit qu’il y a un certain attentisme du côté de la demande», avance le wali de BAM. La situation intrigue les autorités monétaires. «Nous même, nous voulons actualiser nos informations pour comprendre pourquoi cette atonie persiste», ajoute-t-il.

Une réunion de la commission tripartite devait avoir lieu avant le Ramadan pour faire le point sur la situation. Elle n’a pas eu lieu, entre autres en raison des élections d’un nouveau président de la CGEM. Selon M. Jouahri, elle devrait se tenir à la rentrée.

En attendant, pour les banquiers sondés par Médias24, ce sont surtout la conjoncture économique morose, la situation financière dégradée des entreprises, le retard de certaines réformes et la faible efficacité de l’action publique qui font que la demande ne reprend pas et que le crédit reste atone.

«Aucun banquier ne refusera de financer un projet d’investissement bancable ni de prendre en charge les besoins de trésorerie d’une entreprise saine. Le problème réside moins au niveau de l’offre qu’au niveau de la demande. Les problématiques de l’accompagnement et de la communication pour les entreprises (ndlr, notation bancaire, assistance, justification du refus…) font l’objet de grands efforts menés actuellement par les banques et les résultats commencent à se faire sentir», tranche le patron d’une banque de la place souhaitant rester anonyme.

Pour l’un de ses confrères, la croissance des activités non agricoles au Maroc se redresse mais à un rythme très lent, ce qui explique la faible progression des crédits. «Ce n’est pas l’inaccessibilité du financement qui freine la croissance. Il y a d’autres facteurs», ajoute-il.

Selon les projections de BAM, la croissance des activités non agricoles devrait s’établir à 3,2% en 2018 et à 3,5% en 2019, après 2,7% en 2017.

Pour les banquiers, aussi bien les ménages que les entreprises sont dans une situation peu favorable, ce qui explique ces niveaux de croissance économique et ceux du crédit bancaire.

La demande intérieure, composée principalement de la consommation des ménages, connaît un ralentissement depuis quelques années, en raison d’une quasi-stagnation du pouvoir d’achat. «Quand les revenus des ménages s’améliorent, cela renforce leur capacité d’endettement», rappelle un des directeurs sondés pour qui la croissance de 5,4% de l’encours du crédit à la consommation à fin avril est une prouesse dans la conjoncture actuelle.

Le crédit immobilier pèse plus de 30% des financements bancaires

Le financement de l’immobilier, dont l’encours affiche une croissance de 3,5% en glissement annuel, obéit à d’autres contraintes. Au delà du niveau de prix et de la capacité d’endettement qui peuvent expliquer le ralentissement du crédit sur ce segment, les banques ont satisfait au cours des dernières années l’essentiel de la demande solvable.

«La population qui manifeste toujours un grand besoin en matière de logement a besoin de mécanismes de financement adaptés qui peinent à se développer», explique un spécialiste du financement immobilier.

A cela s’ajoute la surexposition du secteur bancaire sur celui de l’immobilier, avec un poids de plus de 30% de l’encours total du crédit bancaire, ce qui limite le potentiel des banques sur ce segment. «Pour que le crédit immobilier puisse continuer à croître, il faut, en plus d’une demande solvable, que toutes les autres catégories de crédit se développent. Autrement dit, il faut une croissance économique générale», ajoute-t--il.

Du côté des promoteurs immobiliers, les difficultés de plusieurs grands groupes les ont amenés à engager des processus de désendettement et de réduction volontaire de l’activité. En outre, pour tous les promoteurs, le ralentissement du rythme de commercialisation entraîne un allongement du cycle d’exploitation, ce qui n’est pas sans incidence sur l’octroi de financements. Sans parler des restrictions adoptées par les banques pour maîtriser le risque d’impayés (en termes de localisation, de standing et de taux de commercialisation des projets).

L'allongement des délais de paiement, principale problématique des entreprises

Pour les entreprises non financières privées, l’allongement des délais de paiement reste la principale problématique actuellement. «Cet allongement dégrade la structure financière des entreprises et les empêche de développer leur activité. Nous les avons accompagnées pendant longtemps mais nous ne pouvons continuer au risque d’accroître notre risque d'impayés», affirme le directeur de banque.

A fin avril, les crédits de trésorerie des entreprises non financières privées affichent une baisse de 2,7% sur une année. Un baisse expliquée par le ralentissement de l’activité mais surtout par le refus des banques de renouveler les lignes de financement des entreprises dont la structure du bilan est sensiblement déséquilibrée.

La nouvelle loi sur les délais de paiement n’est toujours pas en vigueur, faute de décrets d’application.

Le crédit à l’équipement a, lui, progressé de 7,7%. Mais pour les banquiers, ce sont surtout certains gros dossiers de financement d'investissements qui expliquent cette évolution.

L’investissement privé peine à redécoller à cause, outre l’allongement des délais de paiement (plus de 150 jours), à d’autres problématiques dont, entre autres, l’accès des TPME aux marchés publics et le faible impact des stratégies sectorielles sur leur développement. Pour les banquiers, plusieurs secteurs sont essoufflés qu'il s'agit de relancer.

Les pistes de relance

On le voit, la relance du crédit bancaire, et donc de l’économie, est une question très complexe, multidimensionnelle. Elle exige une forte implication des pouvoirs publics pour accélérer les réformes, soutenir davantage le secteur privé, favoriser la création d’emplois et de richesses. Les représentants des entreprises appellent notamment à :

- Accélérer l’entrée en vigueur de la loi sur les délais de paiement et veiller à son application,

- Régler définitivement le problème du butoir de TVA,

- Appliquer la préférence nationale et le quota de 20% dédié aux TPME dans le cadre des marchés publics,

- Ajuster les stratégies sectorielles et améliorer le rendement des investissements publics,

- Accélérer la signature et l’exécution des contrats programmes pour certains secteurs comme le BTP et l’agroalimentaire,

- Repenser le modèle du logement subventionné et donner un nouveau souffle au secteur de l’immobilier,

- Adapter et renforcer les mécanismes de garantie pour le financement des particuliers,

- Créer un fonds de restructuration dédié aux entreprises en difficultés conjoncturelles ainsi que d’un mécanisme de garantie pour le financement du besoin de fonds de roulement,

- Accélérer l’adoption de la loi sur les sûretés mobilières,

- Renforcer les incitations à l’investissement.

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Souhail Nhaili
Le 27 juin 2018 à 17h50

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