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ECONOMIE

Boycott: Dans l'expectative, la filière laitière craint le pire

"L'argent du lait est la banque du petit agriculteur": au sein de la Fédération professionnelle, on ne cache pas ses craintes concernant l'avenir de la filière, en particulier pour les petits agriculteurs. Eclairage.

Boycott: Dans l'expectative, la filière laitière craint le pire
Zakaria Boulahya
Le 7 mai 2018 à 16h31 | Modifié 11 avril 2021 à 2h46

Une vidéo diffusée ce week-end sur les réseaux sociaux montre un éleveur se plaindre du recul de son activité en raison du mouvement du boycott. Largement relayée, cette vidéo ne ressemble pas tout à fait à une vidéo amateur. Des moyens professionnels semblent avoir été utilisés, mais par qui? Contactée par Médias24 à ce sujet, Centrale Danone ne nous a pas apporté de réponse au moment de la mise en ligne de cet article.

L'éleveur filmé, Abderrahmane El Idrissi de Sidi Zouine (région de Marrakech), déclare subir un préjudice depuis le lancement de la campagne. "En boycottant le lait, c’est aux agriculteurs que vous faites du mal. Vous n’avez pas pensé à nous…", peut-on notamment entendre dans la vidéo, où cet agriculteur se plaint de la cherté des intrants et affirme vendre sa production de lait à 4,10 DH le litre alors que ses charges mensuelles s’élèvent à quelque 150.000 DH.

Abstraction faite du degré de "spontanéité" de cette vidéo, la problématique de la cherté des intrants, notamment le fourrage pour bétail, a été soulevée par plusieurs petits producteurs. A côté d’autres problèmes d'ordre organisationnel.

Médias24 a pu interroger l’un d’entre eux en marge du SIAM 2018. Bouchaib Boumedienne, de la région de Settat, n’y va pas par 4 chemins : "Le petit producteur est le maillon faible de la filière laitière, nous demandons plus d’équité dans les rapports entre les différents intervenants de la filière".

Commercialisant son lait à 3,20 DH le litre, soit presque 1 DH de moins que le producteur de la première vidéo, Bouchaib Boumedienne fournit un éclairage intéressant : bien que les charges soient élevées, le vrai problème proviendrait d’un conflit d’intérêt entre les acteurs de la filière laitière. "Nous sommes accablés par les intermédiaires, notamment certaines coopératives. Ce sont ces personnes qui font baisser les prix d’achat pour donner des clopinettes aux producteurs. Mais à l’autre bout de la chaine, le lait est vendu aux citoyens au prix fort".

Afin d’y voir plus clair, Médias24 a pris attache avec la Fimalait, la fédération interprofessionnelle regroupant les acteurs de la filière laitière. Préférant s’exprimer sous le couvert de l’anonymat, une source sûre au sein du top management nie la présence d’intermédiaires ou de lobbies au sein de la filière.

"Le secteur comprend 1.950 coopératives de collecte de lait qui est intégralement livré aux agro-industriels pour valorisation. Il n’y a pas d’intermédiaires dans la filière. Par contre il existe un circuit informel échappant à tout contrôle, et qui revend le lait à des milliers de crèmeries à travers le Royaume. Il faut savoir que le risque sanitaire est bien réel pour le consommateur, et nous en appelons constamment aux pouvoirs publics pour mettre un terme à cette situation’’.

Le litre de lait entre 3,60 et 4,20 DH ?

Soit, mais qu'en est-il du prix d’achat ? Les petits producteurs perçoivent-ils le "juste prix" de leur labeur ?

"Le litre de lait est acheté auprès des producteurs entre 3,60 DH et 4,20 DH, en fonction de sa qualité. Celle-ci peut varier en fonction de certains paramètres comme le taux de matière grasse, qui peut diminuer en fonction de l’alimentation du bétail. Il faut dire aussi que certains producteurs essayent de grappiller quelques sous en écrémant le lait afin de revendre le beurre séparément. Il est normal dans ces conditions que le prix d’achat soit inférieur à la moyenne du marché", nous apprend-on auprès du top management de la Fimalait.

Mais ce n’est pas tout : "Lorsque les analyses font ressortir la présence de substances prohibées, le lait est tout simplement rejeté. Par exemple, lorsque des antibiotiques sont donnés sans contrôle à des vaches malades, on en retrouve des traces dans le lait. Ce qui affecte dans un premier temps les process industriels des usines, mais est surtout dangereux pour la santé humaine".

Au sein de la fédération professionnelle, on estime que le boycott repose sur une fausse polémique: "Il est malheureux de penser que le lait est cher au Maroc. Les producteurs, pour la plupart, rentrent à peine dans leurs frais. Et certains ne s’en sortent pas. Le coût des intrants, de la main-d’œuvre, de l’énergie,… tout a augmenté. D’un autre côté, les producteurs n’ont aucune prise sur le prix de vente public du lait, qui est fortement encadré par l’Etat".

Une chose est certaine : sur les réseaux sociaux, chez les petits commerçants, dans les cafés huppés ou populaires, le lait de Centrale Danone est indésirable. La campagne de boycott a fait tache d’huile et continue de se répandre dans toutes les strates de la société, y compris parmi les porteurs d’uniformes !

Wait and See

A ce stade, nul ne peut quantifier avec précision l’impact du boycott sur la filière laitière. Mais comme dans toute chaine, son point de rupture est celui de son maillon le plus faible – en l’occurrence le petit producteur...

"Nous commençons à avoir de très sérieuses craintes sur l’avenir des producteurs laitiers. Si la situation s’aggrave, il est très probable qu’ils ne soient plus en mesure de tenir leurs engagements, rembourser les crédits souscrits, faire vivre leur famille… N’oublions pas que, dans le monde rural, l’argent du lait est la banque du petit agriculteur, lui assurant un revenu chaque quinzaine, ce qui permet de faire face aux charges induites par ses autres activités agricoles. C’est tout un modèle économique qui est menacé", déplore-t-on auprès du top management de la Fimalait.

"Le pire, c’est que la filière laitière fonctionne selon un processus continu de production. Une vache n’est pas une machine que l’on peut arrêter pour mieux s’adapter aux aléas du marché. Il est nécessaire d’extraire le lait en sa totalité, sous peine de faire courir des risques aux vaches laitières".

A une dizaine de jours du Ramadan, la filière est dans l’expectative, sans aucune visibilité quant au dénouement de cette campagne de boycott. "On observe comment la situation va évoluer et, si nécessaire, nous prendrons nos dispositions", assure-t-on auprès de la Fimalait. Sauf qu’aucune mesure concrète n’a encore été arrêtée en ce sens…

Les chiffres du secteur

Le secteur du lait crée 460.000 emplois permanents et génère un chiffre d’affaires de 8 milliards de DH par an, selon le ministère de l'Agriculture.

En amont du secteur, on dénombre 400.000 exploitations laitières (dont 100.000 producteurs saisonniers). Les exploitations sont essentiellement localisées dans les bassins côtiers (Gharb, Doukkala, Chaouia, Souss massa). 82% des exploitations sont concentrées dans les zones irriguées en raison des potentialités de production (ressources fourragères).

En aval de la filière, on retrouve 1.070 centres de collecte de lait et 82 usines laitières dont le secteur privé représente 70%, selon la même source.

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Zakaria Boulahya
Le 7 mai 2018 à 16h31

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