Une lecture du programme du RNI : les plus et les moins
Le RNI présente un programme social dense, chiffré, ambitieux. Voici notre lecture, avec les PLUS et les MOINS.
L'essentiel
- Le format est sobre et lisible : trois priorités, douze mesures. C'est déjà une rupture avec les pavés programmatiques des éditions précédentes
- Plusieurs bonnes idées figurent dans le texte : indexation des aides sur l'inflation, épargne pour le secteur informel, autoproduction solaire, régime des travailleurs saisonniers
- Mais nombre de ces mesures auraient pu être mises en œuvre entre 2021 et 2026, pendant le mandat sortant du même parti
- Les grands chiffres sur l'emploi (un million de postes, chômage sous 9%) ne sont adossés à aucun mécanisme crédible
- Au final, les prochaines élections se joueront moins sur les promesses financières que sur la confiance. Et c'est là que le bilan pèse le plus lourd.
Les détails
Pour un parti membre de la coalition qui a formé le gouvernement, le programme électoral est déjà un exercice difficile. A fortiori lorsqu'il s'agit du parti qui a dirigé le gouvernement.
En arrière-plan des nouvelles promesses, on verra inévitablement l'ombre de son bilan.
Le RNI reconduit, en les amplifiant, les engagements sociaux de son propre mandat sortant.
Les chiffres sur l'emploi (1 million de postes, chômage sous 9%) ne sont pour le moment adossés à aucun mécanisme nouveau.
Les plus
→ Le format. Les engagements du RNI sont résumés en trois priorités et 12 mesures. Cela change des pavés que l'on a vus au cours des élections législatives de plusieurs éditions depuis 2011. L'un de ces pavés faisait 550 pages. Donc, le format court est le bienvenu.
→ Indexer les aides sociales sur l'inflation : une bonne idée. Mais à partir de quel seuil d’inflation l’indexation serait-elle déclenchée ? Pour le moment, ce n'est pas indiqué. Selon le parti, cette mesure concernerait environ 4 millions de ménages, soit près de 12 millions de Marocains, dont plus de 5,5 millions d'enfants.
→ La création d'un compte d'épargne simplifié, accessible depuis un téléphone mobile ou via des guichets de proximité, destiné principalement aux travailleurs du secteur informel. Ce dispositif comporterait un volet d'épargne disponible à tout moment et un second compte bloqué pendant 24 mois, bénéficiant d'un rendement supérieur à celui du marché et d'une contribution de l'État de 0,25 dirham pour chaque dirham épargné.
→ Autoproduction d'énergie : le parti propose un programme national d'autoproduction d'électricité grâce aux panneaux solaires, sans apport financier initial des ménages, le remboursement devant être assuré progressivement par les économies réalisées sur la facture électrique. Toutefois, signalons que l'autoproduction d'électricité est un ancien projet que le parti aurait pu faire aboutir pendant le dernier mandat 2021-26. Cette mesure est excellente si elle venait à être appliquée, mais elle sonne comme un rattrapage.
→ Santé publique : généralisation des groupements sanitaires territoriaux d'ici 2027, la mise en place du médecin de famille, le déploiement de près de 5.000 agents de santé en milieu rural, l'augmentation de la densité médicale de 30 à 45 professionnels pour 10.000 habitants à l'horizon 2030, l'achèvement des CHU d'ici 2029, la réhabilitation de 1.600 établissements de soins primaires, la création de 200 nouvelles structures dans les zones sous-dotées ainsi que le déploiement de 100 unités médicales mobiles. Le parti prévoit également un numéro national d'urgence médicale (141), douze services régionaux du SAMU et la généralisation progressive du tiers payant dans le secteur public.
Certaines de ces mesures auraient pu et dû être mises en place au cours du mandat qui s'achève.
→ Remplacer l'actuelle indemnité pour perte d'emploi par une "allocation de retour à l'emploi", dont la durée passerait de six à douze mois.
Celle-ci représenterait 70% du salaire de référence, avec un plafond porté à quatre fois le SMIG et un assouplissement des conditions d'éligibilité, ramenées à 520 jours de cotisation sur trois ans au lieu de 780 actuellement.
→ Un régime spécifique pour les travailleurs saisonniers, leur garantissant les mêmes droits sociaux que les salariés permanents (assurance maladie, retraite, allocations familiales et allocation de retour à l'emploi saisonnier) dans des secteurs comme le tourisme, l'agriculture, la pêche, la culture ou encore le BTP.
→ La création d'un fonds de prêts productifs sans intérêt destiné à accompagner les porteurs de projets et à favoriser l'autonomie économique des bénéficiaires. Cette mesure figure parmi les douze engagements structurants récapitulés dans le programme.
Quelques-unes de ces promesses manquent de précision. Mais l'idée générale est bonne.
Les évidences
→ Une hausse du SMIG, l'alignement du SMAG sur le SMIG et la revalorisation des retraites.
→ Accélérer les grands projets hydrauliques, notamment les barrages, les transferts d'eau entre bassins et le dessalement de l'eau de mer.
→ Le développement de solutions de proximité, comme la collecte des eaux pluviales, l'appui à l'irrigation localisée et des dispositifs spécifiques pour les zones souffrant de stress hydrique.
→ La généralisation des écoles et collèges pionniers à l'horizon 2028, puis des lycées pionniers d'ici 2031.
→ Réduire de moitié le décrochage scolaire. Déjà prévu et annoncé.
Ce qui mérite vraiment débat
Le crédit d'impôt pour les frais de scolarité pouvant atteindre 5.000 dirhams par an et par enfant pour contribuer aux frais de scolarité. C'est une idée qui a pas mal circulé depuis quelques années.
Est-ce une bonne idée ou une fausse bonne idée ? Cette mesure s'adresse évidemment aux couches moyennes qui inscrivent leurs enfants dans des cursus scolaires privés. Proposer un crédit d'impôt est une manière de reconnaître implicitement que l'État a failli en matière d'éducation, ce qui est le résultat de plusieurs décennies de politiques d'éducation inefficaces. Ce n'est donc que justice à l'égard des familles concernées. Cependant, ce genre de mesures s'avère généralement, à l'usage, inflationniste. Il renforce en effet la demande et donc provoque peut-être une nouvelle hausse des tarifs scolaires.
Les moins
→ Baisser le chômage à 9% d'ici 2031 : Est-ce vraiment faisable, dans un contexte de changement climatique, sécheresse, menaces liées à l'IA, frilosité des investissements privés? La baisse du taux de chômage serait réalisée grâce à une enveloppe de 15 milliards de DH et à un taux d'investissement porté à 33% du PIB. Aucun mot, à notre connaissance, au sujet de la faiblesse de l'investissement privé.
→ Créer un million d'emplois : Reprendre une promesse qui n'a pas pu être tenue, ce n'est pas très sage. Le RNI détaille la répartition de ces emplois : les grands chantiers liés à la Coupe du monde 2030 (100.000 emplois), le tourisme (100.000), l'agriculture et le monde rural (150.000), l'industrie (300.000), l'artisanat et les services (100.000), et les métiers du numérique (250.000). Le programme prévoit également une politique active de soutien à l'emploi visant près de 250.000 insertions professionnelles par an, tout en ciblant les travailleurs du secteur informel et les jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET). Cela reste vague, imprévisible et semble difficile à réaliser dans une conjoncture qui s'annonce difficile.
Les absents du programme
→ La Samir et son redémarrage : l'État est un acteur et pas un spectateur. On ne peut se cacher derrière l'indépendance de la Justice. L'État est le principal créancier. Il peut récupérer entre 15 et 40 milliards de DH si la raffinerie était vendue. Il peut également la nationaliser par compensation de créances. La faire redémarrer, ce serait donner au pays des emplois ainsi que de la valeur ajoutée industrielle.
→ L'IA : une vague historique qui présente des opportunités et des menaces, et en face aucune stratégie crédible ou vision crédible.
→ Les jeunes : principale richesse du pays et que l'on peine à mobiliser.
→ La lutte contre la corruption.
Au final
Le RNI promeut la vision d'un "État accompagnateur", une idée intéressante. Mais les deux leviers principaux de son programme sont des chiffres et de l'argent. Les chiffres découragent la critique et donnent l'impression d'une bonne maitrîse des situations.
Par quel levier concret le parti entend-il générer 300.000 emplois industriels ? Comment 250.000 emplois numériques seront-ils créés sans réforme profonde et rapide de la formation professionnelle et universitaire, et sans vraie stratégie numérique que le Maroc attend toujours depuis une dizaine d'années? Le programme ne le dit pas. Il annonce des destinations sans décrire les chemins.
Notons également que le parti déplace la cible vers les couches moyennes (crédit d'impôt) après avoir appliqué les directives royales en matière d'aide sociale.
Les prochaines élections se joueront sur la moralité et la confiance des électeurs. Ce sont les deux clés, autant ou davantage que les promesses financières, qui feront l'élection.
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