Il y a un an la Samir
RECAP. Ce 4 aout 2015, personne ne pouvait imaginer qu’une année plus tard, la Samir serait en liquidation. Dans quelle situation sera-t-elle le 4 aout 2017? Retour sur une année pleine de rebondissements.
L’histoire de la descente aux enfers est impossible à raconter. Il faudrait un livre. Plusieurs tomes. La Samir, c’est l’opacité (de la gestion), l’aveuglement (des banques, des petits porteurs, de l’Etat), la faiblesse de la gouvernance, l’arrogance, la fuite en avant, le surendettement, toutes sortes de défauts connus des milieux d’affaires, mais que l’on ne voit que lorsque l’entreprise est en difficulté.
Il y a un an, Baâmar (DG) et Al Amoudi (président et actionnaire de référence détenant les deux tiers du capital) étaient courtisés. Aujourd’hui, ils ne posent plus les pieds au Maroc. Baâmar a vendu la plus grande partie de ses biens et s’est installé à Jeddah, en Arabie Saoudite.
Al Amoudi, propriétaire d’une société suédoise, Corral Petroleum, a racheté la Samir dans les années 90, avec des crédits bancaires, qu’il a remboursés avec les dividendes. Ensuite, il s’est mis à transférer les dividendes. Il n’a pas mis un kopeck dans l’affaire et il a gagné plusieurs milliards de DH transférés en devises.
En fait, c’est comme si les banques marocaines avaient payé cette privatisation, qui fut une erreur, puisque le manque à gagner en dividendes fut nettement, très nettement supérieur à ce qui a été encaissé. Exactement comme pour la poule aux œufs d’or, Maroc Telecom. Mais le budget de l’Etat avait un pressant besoin d’argent à l’époque.
Selon des sources internes de l'entreprise, qui ont suivi son évolution pendant au moins une quinzaine d’années, la Samir a été jusqu’à récemment, une sorte de microcosme du Maroc économique des années 60- 80. Gestion informelle, gabegie, chiffres approximatifs, voire maquillés, générosité vis-à-vis de l’environnement immédiat, capacité de séduction pouvant mobiliser les loyautés et susciter les silences,…
La Samir a réellement gagné de l’argent après sa privatisation. Puis elle a utilisé sa trésorerie pour effectuer les investissements imposés par le cahier des charges. Puis a emprunté pour résoudre ses difficultés de trésorerie. Puis elle a consolidé les prêts. Contracté d’autres emprunts. A tapé ses propres fournisseurs (cela s’appelle pudiquement un préfinancement): “vous me vendez du brut et vous m’avancez du cash pour m’aider à tourner, après je vous paie lorsque j’aurais vendu“.
Elle a fini par déclarer des dividendes fictifs. On a bien vu, malgré les chiffres enjolivés, que“ la Samir était dans la tourmente“. Cela n’a pas empêché les investisseurs et les financiers de continuer à injecter du cash. Lorsque vous avez un petit impayé, vous recevez un huissier envoyé par votre banque. Lorsque votre dette est colossale, c’est le PDG de la banque qui vous appelle et qui se déplace. C’est vous qui tenez la banque et pas l’inverse.
Le 4 août 2015, Médias 24 annonce l’arrêt du raffinage, car la société n’arrive plus à s’approvisionner en matières premières, plus personne n’acceptant de lui faire crédit. Un ministre sollicité par texto avant la publication, nous appelle au téléphone: “Vous allez créer des remous, laissez tomber ce sujet“. Hélas, l’information est déjà en ligne.
Fin septembre, l’auteur de ces lignes croise deux cadres de haut niveau, représentant deux sociétés connues de gestion de patrimoine et de conseil en Bourse. Les deux sont catégoriques: “Al-Amoudi est très riche, il est solvable, il a de la surface. Probablement des lecteurs de Forbes, qui classe le supposé tycoon, 60e fortune arabe. Il n’est pire aveugle que celui qui refuse de voir.
En tout cas, ou bien il n’est pas fortuné ou bien il est riche et veut continuer à “pomper la Samir“ sans débourser un cent. Dans les deux cas, il est fautif.
Al-Amoudi ne se démonte pas. Il accuse l’Etat, multiplie les promesses (c’est un récidiviste en matière d’engagements sans suite), fait pression sur tous les créanciers, sans succès. Il annonce une augmentation de capital, convoque une AGE, fait entériner cette augmentation de capital. Mais cela ne marche pas. Il annonce un recours devant la CIRDI, mais jusqu'à ce jour, il n'a rien déposé.
En cet automne 2015, ni les banques, ni les créanciers (dont la douane) n’acceptent de lui faire crédit. Où l’on voit à quel point les banquiers peuvent être versatiles et devenir frileux. Médiatisation, émotion, syndicats: et hop, on coupe tout.
Les chiffres commencent à tomber. Ils sont effarants, bien plus lourds que ce qui est marqué sur le bilan. Une source gouvernementale de haut niveau nous annonce 43 à 45 milliards de DH de dettes, dont 14 à 15 MMDH à l’égard de l’Etat [12,3 MMDH à l’égard de la douane].
On se pose des questions sur la certification des comptes. Sur la protection des actionnaires minoritaires. Les saisies se multiplient. La douanen qui a émis des ATD (avis à tiers détendeur) refuse de les lever tant qu’Al-Amoudi n’a pas apporté de cash. La seule promesse ne suffit plus.
En décembre, deux coups de théâtre:
1-Al-Amoudi annonce qu’il n’y a aura pas d’augmentation de capital.
2-Contre l’avis de ses conseillers, il dépose une requête devant le tribunal de commerce, pour susciter une procédure de règlement à l’amiable.
Las, ce fut l’erreur colossale. La procédure s’est retournée contre lui. Le tribunal a ordonné une expertise, réalisée par trois experts indépendants, laquelle a conclu à une situation irrémédiablement compromise et a dressé un bilan accablant pour le management.
En toute logique, le tribunal de commerce a prononcé la liquidation le 21 mars 2016, qu’il a ensuite confirmée en appel. Al-Amoudi a déposé un recours en cassation.
L’histoire de la Samir est pleine d’enseignements. On en entrevoit quelques uns. Mais c'est loin d’être terminé. La liquidation a peu avancé. Plusieurs intervenants évoquent une démission de l’Etat. Les syndicats réclament le retour de celui-ci. Au moins deux candidats à la reprise se sont manifestés. Et l’on se demande si la seule justice suffira à sauver les meubles et les intérêts du Maroc.
Quant à tous ceux qui ont vécu sur le dos de la bête, on verra bien jusqu’où ira la justice. Rendez-vous dans un an, pour un nouveau bilan.
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