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Paradoxe. Ramadan est souvent plus difficile pour ceux qui ne jeûnent pas

Personne ne s'intéresse au quotidien difficile des non jeûneurs qui ont besoin de s’alimenter pendant le ramadan. Des témoignages de ceux qui mangent en cachette, recueillis par Médias 24, prouvent qu’ils sont très nombreux, même si la société et la loi ne font rien pour leur faciliter la vie.

Paradoxe. Ramadan est souvent plus difficile pour ceux qui ne jeûnent pas
Samir El Ouardighi
Le 13 juin 2016 à 13h26 | Modifié 13 juin 2016 à 13h26

Lorsqu’on se promène dans l’espace public ou que l’on visite des espaces de bureaux, on a l’impression que 100% des Marocains jeûnent. Ou presque.

En réalité, beaucoup d’entre eux ne jeûnent pas. Et ce, pour des raisons parfaitement licites au regard de l’orthodoxie musulmane.

Tentons une estimation:

-les Marocains qui ont moins de 15 ans dépassent 28% de la population. Ceux de plus de 75 ans, représentent 2,5%.

-la population qui souffre de diabète représente 1,5 million de personnes, soit 4,4% de la population.

-on peut ajouter ceux qui passent des examens, souffrent d’autres maladies chroniques invalidantes ou nécessitant des prises de médicaments en journée, les personnes qui voyagent, les femmes enceintes, celles qui sont en couches, celles qui allaitent…

On peut donc estimer, sans exagération aucune, que 30% à 40% de la population marocaine ne jeûne pas, pour des raisons parfaitement licites.

En principe et si l’on veut appliquer correctement les préceptes de l’islam, on devrait non seulement tolérer ces dé-jeûneurs, mais les aider à faire face aux contraintes de la vie quotidienne, car il y va de leur santé.

La réalité est malheureusement différente.

Sollicités par Médias 24, plusieurs non jeûneurs nous ont fait part de leur obligation de raser les murs pour boire ou manger, malgré leurs raisons légitimes et impérieuses de rompre le jeûne pendant la journée.

Un diabétique, sexagénaire, a déclaré être chanceux, car lorsqu’il était encore en activité, il pouvait se nourrir à l’abri des regards indiscrets dans son bureau de responsable d’une administration.

Selon lui, ses collègues souffrant de la même pathologie n’ont d’autre choix que de s’enfermer dans les toilettes pour s’alimenter à intervalles réguliers et ne pas se justifier devant d’éventuels regards courroucés et risquer la désapprobation sociale et publique.

Sachant que le Maroc compte 1,5 million de diabétiques, pourquoi aucun d’entre eux n’est visible dans l’espace public, alors que leur alimentation est une question de vie ou de mort?

Alors qu’elle est enceinte (presque à terme), une jeune femme nous affirme préférer sortir de son travail pour se nourrir et nourrir l’enfant qu’elle porte, plutôt que de “gêner“ ses collègues.

“Dans la rue, c’est pire, car une fois que je buvais de l’eau dans ma voiture, on m’a dit: est-ce que tu vas mourir si tu attends de boire ou de manger chez toi, sans provoquer ceux qui sont de bons pratiquants“?

Certains de nos interlocuteurs soutiennent que leurs collègues sont plus tolérants dans le secteur privé et que ce n’est pas le cas de ceux de la fonction publique, qui scrutent tout comportement “suspect et répréhensible“. Il n'y a évidemment aucun moyen de vérifier cette accusation.

Même les étrangers (non musulmans) résidents au Maroc depuis leur enfance ne se sentent pas autorisés à manger en public. Un grand promoteur immobilier déclare à Médias 24 qu’il évite soigneusement de boire dans la rue, pour ne pas avoir à subir des remarques désobligeantes.

Pour ces «déviants», les toilettes qui connaissent un pic de fréquentation pendant le ramadan permettent de se cacher des regards, mais peuvent s’avérer surveillées par des esprits dogmatiques.

Si les femmes en période de menstruation évitent d’afficher leur état pour des raisons compréhensibles de pudeur, elles refusent surtout d’être désignées du doigt et d’avoir à se justifier.

Malgré les températures très élevées de ce début de ramadan, le spectacle d’une future maman se désaltérant dans la rue paraît peu probable, tant la volonté de ne pas choquer a pris le pas sur les obligations physiologiques.

Cela ne semble d’ailleurs pas poser de problèmes aux autorités, qui ont fait coïncider, contre toute logique d’efficience, la date du premier jour des examens du baccalauréat avec celle du ramadan.

Sur les plus de 400.000 futurs bacheliers, une bonne partie devra sans doute s’arranger clandestinement pour concilier efficacité, chaleur et abstinence alimentaire.

Pour Fettah Bennani, président de l’association Bayt El Hikma, interrogé par Médias 24, l’intolérance qui prévaut au Maroc à l’égard des non-jeûneurs est le résultat d’une crispation identitaire, qui s’amplifie depuis l’arrivée du PJD aux affaires en 2011. Il n‘hésite d’ailleurs pas à comparer le phénomène réactionnaire marocain à la «lepénisation des esprits» qui se passe en France.

«La grande majorité des non jeûneurs respecte les jeûneurs, mais à l’inverse, certains jeûneurs méprisent ceux qui ne s’acquittent pas de cette obligation religieuse. Du coup, même ceux qui ont de bonnes raison de s’alimenter se voient obligés de sauter des repas, y compris au prix de leur santé».

Notre interlocuteur pense que la dictature imposée par les jeûneurs procède de l’article 222 du code pénal, qui a formaté des générations d’intolérants capables de faire leur justice face aux «déviants».

Bennani milite pour la suppression des peines privatives de liberté pour ceux qui mangent en public et leur remplacement par de simples amendes. Cette phase de transition permettra à terme de les convaincre d’apparaître au grand jour sans violences verbales ni physiques dans l’espace public.

En conclusion, entre la maladie, le stress que cela provoque et la sous-alimentation, le ramadan est certainement plus difficile pour ceux qui ne jeûnent pas et qui ont besoin de s'alimenter pour des raisons de santé, que pour ceux qui en bonne santé, ont choisi de respecter le jeûne.

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Samir El Ouardighi
Le 13 juin 2016 à 13h26

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