Khosrokhovar: “Ces jeunes pensent qu’il faut punir la société”
Directeur de recherche à l'IHESS de Paris, Farhad Khosrokhavar a publié "La Radicalisation", en décembre 2014.
C'était quelques semaines avant les attentats de Charlie-Hebdo et de l’Hyper Cacher.
Le Franco-Iranien Farhad Khosrokhavar (1948, Téhéran) est un auteur prolifique, qui a notamment étudié le cas des enfants martyrs "volontaires" iraniens, durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).
Nous l’avons joint un peu plus de deux semaines après les attentats de Paris et de Saint-Denis du 13 novembre dernier. Extraits.
Médias24: Quelle est l’origine de ces jeunes kamikazes et terroristes?
Farhad Khosrokhavar: Vous savez que jusqu’en 2013, l’écrasante majorité des jeunes qui s’engageaient dans le jihadisme en France étaient des jeunes des banlieues. Mohamed Merah en 2012, Khaled Kelkal en 1995, sans oublier Mehdi Nemmouche ou encore les frères Kouachi et Coulibaly. Surtout des jeunes des banlieues. C’est à partir de 2013 que l’on voit un afflux des classes moyennes vers la Syrie. Il y a une diversification des formes de radicalisation et de jihadisme.
"Ces jeunes pensent qu’il faut punir la société"
On le voit aussi dans ce qui s’est passé le 13 novembre, avec quelques membres du groupe qui ne sont pas des banlieues. Il y a un entrepreneur qui tenait un café à Molenbeek; il y a un ancien conducteur de la RATP, la régie des autobus parisiens. Cela relève de la diversification que j’avais décrite dans des articles dès janvier 2015, au moment des attentats de Charlie-Hebdo.
On sait maintenant qu’il y a des jeunes des classes moyennes et des jeunes des banlieues. Ce qui les anime dans leur combat, une fois qu’ils ont été en Syrie -avant c’était d’autres pays comme l’Algérie, le Pakistan ou le Yémen-, c’est la haine de la société. Ils pensent que ce sont des sociétés hérétiques et des sociétés mécréantes et qu’il faut les punir.
La France est visée pour ce qu’elle représente et pour la laïcité. En Égypte et en Tunisie, ils visent les touristes et ce sont des pays proches de l’Occident. En substance, il y a une dimension de nouvel État, qui a une capacité à mettre en place un certain nombre d’attentats beaucoup plus sophistiqués qu’auparavant. Al Qaïda ne pouvait pas monter des opérations de ce genre. Al Qaida n’avait ni les moyens financiers, ni le personnel pour le faire.
Actuellement, au sein de Da'ech il y a 25.000 jeunes qui sont venus de l’étranger, dont 5.000 Européens. Ce sont ces jeunes qui organisent le service Internet et de communication, qui font les travaux les plus sophistiqués pour Da'ech, qui a des moyens qui n’ont rien à voir avec ceux d'Al Qaïda.
"Ces jeunes viennent de sociétés hyper-sécularisées, où il n’y a plus de politique"
On est dans des sociétés hyper-sécularisées où il n’y a plus de politique, où il n’y a plus d’utopie politique.
Avant, il y avait une utopie républicaine, des utopies marxistes et communistes. Tout cela a disparu. L’absence d’utopie fait que beaucoup de jeunes se rabattent vers l’islam jihadiste, lequel, ne l’oublions pas, a une dimension anti-impérialiste.
-Mais le jihadisme de Da'ech n'a-t-il pas également une dimension impérialiste?
-Oui, mais il ne se présente pas comme cela. Il n’est pas perçu comme tel, même s’il projette une forme d’impérialisme vis-à-vis des autres pays musulmans. Pour le moment, comme c’est un État neuf, il a une certaine virginité et exerce une certaine forme de prestige sur les esprits des jeunes. C’est, si vous voulez, comme en 1917, lorsque l’Union soviétique est née. Cela a eu un impact sur le monde entier. Les musulmans pensent que Da'ech est la renaissance du califat.
-Quelles sont les étapes de la transformation de ces jeunes?
-Pour les jeunes des banlieues, il y a d’abord le fait de vivre dans ces cités ghettos, dans des familles décapitées, faites de pères absents et démissionnaires. Ils donnent dans la déviance, deviennent des voleurs et des braqueurs. Ils se retrouvent en prison, récidivent et une fois en dehors de la prison, ils ont la révélation. Ils deviennent des nouveaux musulmans born again, avec une adoption de la religion sous une forme radicale et jihadiste.
Une fois sortis de prison, ces jeunes font le voyage initiatique, sauf dans très peu de cas. Amedy Coulibaly, apparemment, n’est pas allé en Syrie ou en Afghanistan, mais il a été influencé par Djamel Beghal et les frères Kouachi, dont l’aîné était allé au Yémen. Ils apprennent à manier les armes, à fabriquer des explosifs et surtout, ils apprennent à déshumaniser l’adversaire. Et quand ils sont de retour, ils peuvent tuer facilement. Le voyage, c’est l’apprentissage de la cruauté, lors duquel on constitue des groupes, pour tuer sans remords.