Séismes. Pourquoi le Maroc veut changer les règles de construction
Alors que le secteur du BTP tourne à plein régime au Maroc, la sécurité des constructions redevient une question centrale. Relancée par le séisme d’Al Haouz, l’actualisation du RPS 2000, le règlement marocain de construction parasismique, doit ouvrir la voie à des règles mieux adaptées aux réalités marocaines, des matériaux aux pratiques de chantier. Voici ce qu’il faut en savoir.
L’actualisation du règlement de construction parasismique RPS 2000 (version 2011) représente un chantier prioritaire pour le ministère de l'Aménagement du territoire national, de l'urbanisme, de l'habitat et de la politique de la ville.
Actuellement, une enquête nationale auprès des professionnels est en cours jusqu'au 5 mai 2026. Son objectif est de préparer le projet de révision du RPS en concertation avec les professionnels et les scientifiques.
D’une importance capitale pour le secteur du bâtiment, cette révision vise non seulement à dresser le bilan des règles en vigueur depuis plus d'une décennie, mais surtout à doter le Maroc des meilleures pratiques mondiales en matière de construction.
Pour éclairer les enjeux de cette réforme et comprendre la nécessité d'appliquer des normes techniques, nous avons échangé avec le professeur Nabil Mekaoui, expert international en génie parasismique. Titulaire d’un doctorat en génie parasismique de l'Université de technologie de Toyohashi (TUT) au Japon et enseignant à l’École Mohammadia d’ingénieurs (EMI), cet expert participe activement aux consultations entourant ce projet en tant que membre de l’équipe d’experts marocains chargée de l’étude relative à la préparation de l’actualisation du RPS 2000 version 2011.
Normes techniques et sécurité : un enjeu de vie ou de mort
Actuellement, le secteur de la construction connaît un développement important au regard du grand nombre de chantiers ouverts, tant pour l'habitat que pour les infrastructures. D’où la nécessité de disposer d'outils techniques efficaces pour contrôler, évaluer et garantir la sécurité du bâti et des ouvrages.
"La réglementation technique assure les exigences minimales en matière de stabilité mécanique de la construction et de ses fondations, de confort thermique et acoustique, de durabilité et d’empreinte carbone. Sans réglementation technique, le champ d’action des professionnels n’est pas structuré, et ces exigences minimales ne sont pas forcément garanties", explique Pr. Mekaoui.
Malgré l’existence d’une réglementation parasismique, de nombreuses contraintes persistent. Au-delà de l’aléa sismique, le manque de rigueur ou le contournement de ces règles engendre de nombreuses conséquences dramatiques. Ces défaillances, souvent liées à des fraudes sur les matériaux ou à de graves négligences dans l’application des normes, peuvent avoir des conséquences sérieuses.
Les exemples ne manquent pas. C’est le cas des effondrements récents dans plusieurs villes, dont le plus récent à Fès, qui a causé 22 morts.
À ces drames s’ajoutent les cas très répandus de bâtiments de type économique ou social présentant une qualité de construction médiocre, entraînant pour de nombreux habitants des problèmes d’inconfort thermique, de nuisances acoustiques, d’infiltrations d’eau ou encore de fissures structurelles.
Le Pr. Mekaoui s’interroge d’ailleurs avec pertinence : "Combien de bâtiments au Maroc se sont effondrés en cours de construction ou durant leur période d’exploitation ? Combien de citoyens souffrent d’inconfort thermique, de nuisances acoustiques ou d’infiltrations d’eau dans leur habitation ? Tous ces exemples justifient le besoin d’une application stricte et rigoureuse de la réglementation technique dans le secteur de la construction au Maroc".
Pourquoi l’actualisation du RPS est-elle plus que jamais d’actualité ?
Sur le terrain, cette exigence de survie repose entièrement sur une expertise humaine et technique pointue. Le passage de la théorie réglementaire à la réalité du chantier est un processus complexe dont le garant ne peut être que l'ingénieur de génie civil.
"La mise en œuvre du contenu technique du règlement parasismique est essentiellement une mission de l’ingénieur en génie civil qui a les prérequis nécessaires, qu’il opère dans un bureau d’études techniques, dans un bureau de contrôle technique ou dans un laboratoire d’étude et d’essais", souligne notre interlocuteur.
La responsabilité de ce professionnel est double : il doit d'abord modéliser le risque, puis concevoir la parade. "Il doit évaluer l’action du tremblement de terre de référence sur les éléments porteurs du bâtiment (fondations, murs, poteaux, poutres, planchers…), tout en assurant une conception structurale sécuritaire", détaille-t-il, avant d'ajouter que ce processus s'affine ensuite : "Le dimensionnement de ces éléments porteurs se fait avec des règlements complémentaires".
Or, ces règlements complémentaires posent aujourd’hui question. Pour le béton armé, les ingénieurs marocains recourent majoritairement à l’Eurocode 2 ou au BAEL ; pour les structures en acier, à l’Eurocode 3 ou au CM66. "Ce sont des règlements techniques français utilisés jusqu’à présent au Maroc pour des raisons historiques. Néanmoins, leur adaptabilité aux matériaux et aux modes constructifs locaux devrait être remise en cause", précise Pr. Mekaoui.
Cette dépendance historique, combinée à l’évolution des connaissances scientifiques, explique pourquoi l’actualisation du Règlement de Construction Parasismique (RPS 2000 version 2011) est devenue une urgence. Le séisme d’Al Haouz du 8 septembre 2023 a cruellement rappelé les limites du texte actuel où de nombreuses constructions traditionnelles et modernes ont montré des vulnérabilités structurelles, malgré l’existence d’une réglementation.
L’enjeu est donc triple :
- Intégrer les nouvelles données sismologiques issues du séisme de 2023 ;
- Mieux adapter les normes aux matériaux locaux (béton, acier, mais aussi terre crue et pierre) et aux pratiques constructives marocaines ;
- Renforcer le rôle et la formation des ingénieurs pour une application effective sur le terrain.
Un cadre structurant plutôt qu'une contrainte financière
Faut-il voir dans la multiplication des normes techniques un frein à la construction ? Pour de nombreux maîtres d'ouvrage, l'application stricte de ces règles est souvent perçue, à tort, comme une contrainte lourde en termes de coûts et de moyens.
"Non, la réglementation technique structure l’acte de bâtir, elle ne le limite pas. Elle met à la disposition des professionnels concernés les critères techniques à respecter pour assurer le seuil minimal de sécurité et de confort pour l’occupant du bâtiment", a tenu à souligner notre interlocuteur.
Loin d'entraver la créativité architecturale ou technique, ce cadre normatif constitue au contraire un véritable levier, selon le professeur Nabil Mekaoui. "Grâce à cette réglementation technique, les professionnels peuvent concevoir et innover dans le cadre de processus structurés, uniformes et fiables", assure-t-il.
Rappelons que le séisme d’Al Haouz du 8 septembre 2023 a relancé un débat passionné sur la résistance des différents matériaux de construction. Certains ont pointé du doigt les bâtiments traditionnels en pisé, en terre crue ou en pierre, les présentant comme intrinsèquement fragiles, tandis que d’autres ont défendu leur potentiel lorsqu’ils sont correctement mis en œuvre.
Dans ce contexte, le Pr. Nabil Mekaoui, expert en génie parasismique et enseignant-chercheur à l’École Mohammadia d’Ingénieurs (EMI), tient à recentrer le débat sur l’essentiel : ce n’est pas le matériau qui pose problème en soi, mais la manière dont il est utilisé et dimensionné.
"Tout matériau peut être étudié et faire l’objet d’essais expérimentaux pour évaluer ses propriétés. Une fois ces derniers bien évalués, on peut dimensionner des éléments de structure avec ce matériau de telle façon à ce qu’ils résistent aux charges appliquées. Donc la question n’est pas le matériau, mais ce qu’on construit avec ce matériau. Pour cela, il nous faut des règlements techniques pour bien dimensionner ces éléments porteurs du bâtiment. Durant le séisme d’Al Haouz 2023, même des bâtiments en béton armé se sont écroulés, pas uniquement ceux en pisé ou en pierre", conclut l’expert.
L’intérêt d’une réglementation technique efficace et régulièrement actualisée apparaît alors avec une clarté incontestable. L’actualisation en cours du RPS constitue aujourd’hui des leviers indispensables pour une construction résiliente, durable et adaptée aux réalités marocaines.
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