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Entre guerre et rigorisme, la vie quotidienne sous Daech

Daech. Le nominatif inspire dégoût, terreur et incompréhension chez ceux qui observent à distance. Mais qu’en est-il de ceux qui vivent sous son autorité? Quel est leur quotidien?

Entre guerre et rigorisme, la vie quotidienne sous Daech
Abdelali El Hourri
Le 3 décembre 2015 à 14h47 | Modifié 11 avril 2021 à 2h37

Assis dans un bureau devant un ordinateur, difficile pour un journaliste de donner une réponse qui ne soit pas superficielle. Mais en même temps, une immersion dans les zones contrôlées par l’Etat islamique équivaut généralement à un suicide.

Loin de toute envie suicidaire, Médias24 s’est contenté, à travers les articles rédigés par des sources jugées crédibles, de reconstituer le quotidien sous Daech. Nos sources sont notamment l'Observatoire syrien des droits de l'Homme, les activistes anti-Daech dans la ville de Raqqa et enfin les témoignages dans les forums syriens et irakiens.

L’adolescent sous Daech, tueur ou tué

L’adolescence, c’est difficile. Mais ça l’est d’autant plus sous Daech, qui considère comme éligibles au service militaire obligatoire tous les jeunes hommes de plus de 14 ans.

En plus de subir la guerre, ceux-ci y prennent donc part. N’en déplaise aux parents qui composent avec cette réalité. En tout état de cause, leurs fils seront soit tueurs soit tués.

Contester n’est pas une option, au risque de se voir infliger un panel de châtiments qui va de la confiscation des biens à la peine de mort, en passant par les divers supplices corporels dont "l’Etat islamique" a le secret.

Fort de ces milliers de combattants (de 20.000 à 50.000 selon les sources) plus ou moins expérimentés et dangereusement fanatiques, Daech étoffe ses rangs en ralliant les plus jeunes. Ces derniers, pour la seule ville de Raqqa en Syrie, représentent un potentiel de 100.000 mini-djihadistes.

Mais tous n’ont pas été ralliés de force, une grande partie de ces jeunes ont répondu spontanément à l’appel du "Califat", tandis que d’autres l’ont fait sous recommandation parentale.

"Je suis le père d’une famille composée de 11 personnes. Et je suis dans l’incapacité d’exercer un travail quelconque. Raison pour laquelle j’ai intégré mes trois fils à l’Organisation. Elle les paie 200 dollars mensuels chacun, sans parler de l’aide alimentaire", affirme un habitant de Raqqa, Abou Ali, interrogé par Raqqa-sl, considéré unanimement comme un site crédible.

Entre guerre et rigorisme, la vie quotidienne sous Daech

Entre guerre et rigorisme, la vie quotidienne sous Daech

Le cas de ce père n’est qu’un échantillon. Le même journaliste a interrogé 70 personnes. Pour 7% d’entre elles, Daech ou pas, l’essentiel est le gagne-pain. Tandis que 10% se disent contraints en raison de ressources financières limitées. "La faim" justifie les moyens. Pour leur part, 43% des personnes interrogées refusent de traiter avec "l’Etat islamique" qui, selon eux, comprend néanmoins de bonnes personnes. Enfin, 38% ont confié leur refus catégorique.

Là encore, ce n’est qu’un échantillon. Raqqa, la ville vitrine de Daech, compte environ 250.000 habitants.

Les enfants, des mini-espions

Sous Daech, l’âge de 14 ans est donc synonyme de majorité militaire. En dessous de cet âge, les enfants sont utilisés comme espions.

L’organisation terroriste dispose d’un service secret efficace, piloté par d’anciens hommes de main de Saddam Hussein. Ce service est divisé en plusieurs groupes, dont l’un se charge de récolter les renseignements à l’étranger, Al Amn Al KHariji, et l’autre se charge de la sécurité intérieure, Al Amn Al Dakhili.

Les enfants sont affectés aux bureaux de la sécurité interne. Dociles et malléables, ils sont facilement appâtés par des recruteurs qui, pour ce faire, utilisent de l’argent, parfois de simples bonbons. Le recrutement se fait dans les mosquées, à l’occasion des festivals, ou même dans les rues.

Formés et endoctrinés, les mini-espions opèrent jusque dans leurs propres maisons, contrôlant les moindres faits et gestes de leurs proches. Un père qui critique Al Baghdadi, une mère, une sœur ou une cousine qui n’observe pas les codes vestimentaires requis... tout ce qui est considéré comme déviant est rapporté à la hiérarchie.

Imaginez votre enfant de 11 ans qui vous regarde, vous scrute et vous épie avec non pas ses yeux, mais avec ceux de Daech. Car c’est ce que vivent bon nombre de familles à Raqqa et d’autres villes squattées par l’organisation.

Le témoignage de ce père est édifiant.

Les belles femmes aux Emirs, les moins belles aux subalternes

"Il n’y a pas de tâche plus grande pour la femme que d’être une épouse pour son mari." Ainsi décréta le code de conduite élaboré par "Katibat Al Khansa", le bataillon féminin de Daech chargé d’inspecter les femmes.

Selon le même code, intitulé "La femme au sein de l’Etat islamique: manifeste et études de cas", 16 à 17 ans est l’âge idéal pour le mariage, mais celui-ci est également toléré à 9 ans.

Sous Daech, quand une femme sort dans la rue vêtue d’un hijab coloré assorti d’un morceau de tissu blanc sous le niqab, c’est qu’elle désire se marier à un membre de l’Organisation. Une fois repérée par Katibat Al Khansa, celle-ci s’enquiert de la beauté de la candidate, avant de décider du futur époux. Les plus belles épousent les Emirs. Les moins belles se contentent des subalternes.

Le mariage se fait surtout par le bouche-à-oreille. Les belles célibataires sont repérées par des partisans de Daech, qui le notifient aux Emirs et leaders en quête d’amour radicalement halal.

L’intéressé se déplace alors chez la famille de sa future épouse, demande la main de cette dernière et fixe unilatéralement les conditions du mariage, y compris le montant de la dot. Tout cela sur fond de menaces implicites, rendant caduque toute tentative d’objection ou de négociation.  

Espérance de vie du mariage? Deux à trois mois. Lassé, le mari passe vite à la suivante.

Les "captives", produit de consommation

Lors d’une bataille ou suite à un bombardement, un combattant perd une main, une jambe ou un œil. Pour se consoler, il opte pour le mariage. Seulement, un djihadiste amputé ou borgne, ce n’est pas très attrayant. Et puis, n’étant qu’un simple soldat de degré inférieur, il n’aura pas la force de coercition d’un Emir. De ce fait, il se voit refuser toutes les demandes. 

Que faire?

Sous Daech, chaque blessé qui demande à être marié saisit un Emir. Ce dernier, de "sa haute bienveillance", lui désigne une épouse parmi les captives de guerres.

Considérées comme butin de guerre, les captives font l’objet d’un commerce juteux. Prix d’acquisition: 500 à 2.000 dollars américains chacune

La vente s’opère via les réseaux sociaux ou l’application Whatsapp. Les photos des femmes-marchandises y sont exposées avec leur propriétaire et le montant à payer.

Le corps de ces femmes est assimilé à celui des hommes. Nul besoin de se cacher sous un niqab, puisque la "Awra" de la captive n'est pas celle d’une femme libre. La première peut dévoiler les parties du corps que la deuxième est censée cacher.

Autrement dit, les captives mises en vente sont habillées de façon à ce que, comme tout bien de consommation, leurs caractéristiques essentielles soient exhibées. Histoire pour les futurs acquéreurs d’opérer un choix libre et éclairé.

Après achat, les captives, pour leur majeure partie des Yézedites, font office d’épouses, de bonnes, d’esclaves sexuelles, ou des trois en même temps.

Les femmes Kurdes, quant à elles, sont exclues de ce commerce, car considérées comme impropres à la consommation. Et pour cause, on leur prête une fâcheuse tendance à assassiner leurs propriétaires, avant de se suicider. A défaut d’être vendues, elles sont placées dans des prisons spéciales.

Fils de Jésus, ennemis du Califat

"Daech accuse la plupart des musulmans de mécréance ou d’apostasie. Que voulez-vous qu’ils fassent de nous, chrétiens?" Faussement naïve, cette question posée par un habitant de Raqqa recèle toute l’inquiétude ressentie par la communauté chrétienne sous l’égide du Califat.

Dès son arrivée à Raqqa, le 6 mars 2013, Daech en fait son quartier général et y impose la terreur. Les civils y sont astreints à un cortège de règles austères, moyenâgeuses et qui couvrent tous les détails de la vie quotidienne.

Les chrétiens ne dérogeront évidemment pas à ce système. Perçus comme des traîtres potentiels, ils se verront, en prime, imposer des contraintes additionnelles.

Ces contraintes, la "Djizia" ou l'impôt de capitation, en est l’illustration la plus connue. Toute famille de confession chrétienne est tenue de payer, pour chacun de ses membres hommes, un impôt proportionnel à son statut social.

Impôt dont elles doivent s’acquitter en Dinars d’or, la monnaie officielle de Daech: 4 dinars d’or pour les familles reconnues comme riches. 2 dinars d’or pour les familles à revenus moyens et un dinar d’or pour les plus pauvres.

On le sait: même étant une contrainte, la Djizia n’en produit pas moins des droits au bénéfice de celui qui s’en acquitte. En des termes plus clairs, quand un chrétien paie cet impôt, c’est en contrepartie de la protection que devra lui procurer Daech, notamment la garantie de la liberté de culte.

Or, dans la réalité, il n’en est rien. Les cloches des églises, dont le son retentissait autrefois au même titre que l’appel à la prière des mosquées, sont aujourd’hui réduites au silence. Et d’ailleurs, quelles églises? Pratiquement toutes ont été envahies par les membres de Daech, avant d’être réaffectées à un usage militaire ou sécuritaire.

A Raqqa, les chrétiens sont soumis aux mêmes codes vestimentaires que leurs homologues musulmans, dont le Niqab obligatoire pour les femmes. De même, il n’est pas permis de porter des signes religieux ostentatoires. Porter une croix est formellement interdit.

Avant sa conquête par l’Etat islamique, Raqqa ne comptait pas moins de 1.500 familles chrétiennes. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 25. L’arrivée du califat, avec le lot d’obligations qu’il a fait peser sur cette communauté, a poussé celle-ci à l’exode. Le peu de familles encore en ville le sont car elles n’ont pas pu la quitter, faute de moyens.  

L’école, usine à Baghdadi

L’école, sous Daech, est une usine destinée à produire les futurs Baghdadi. On y inculque aux élèves des grilles de pensées toutes faites, puisées dans la doctrine élaborée par Mohammed Ibn Abdelwahab, qui n’est autre que le père fondateur du "Wahabbisme". Un courant qui prône le retour à ce qu’il appelle l’islam "originel et authentique", et qui fait du Djihad la vertu suprême.

Dès son installation, "l’Etat islamique" s’est vite attelé à une "réforme" du système éducatif. Un système qu’il a voulu à son image. Priorité aux sciences religieuses, doctrinales et à la vie du prophète. La politique religieuse se substitue à l’Education nationale et la préparation physique, et le maniement des armes remplace l’Education physique.

Les langues, l’histoire ou la chimie sont considérées comme des matières secondaires. A l’instar des cours de mathématiques, où les leçons d’addition ont subi une modification pour le moins loufoque: le (+) est associé à la croix chrétienne, il est donc supprimé et remplacée par le (Z).  1 z 1 = 2.

Les cours sont transcrits dans des livres de qualité moyenne, mais très colorés. Le marketing est un autre talent que Daech utilise pour attirer la clientèle. Car les écoles sont payantes, et en devise américaine. 10 dollars par élève.

Filles et garçons étudient dans des classes distinctes. Al Ikhtilat (la mixité), c’est haram. Il en va de même pour les enseignants qui, par ailleurs, subissent une formation spéciale avant de pouvoir exercer. Ces derniers perçoivent un salaire mensuel qui va de 75 à 90 dollars, selon leur diplôme. Pas de quoi faire fortune.

Pour l’heure, l’école façon Daech n’a pas l’air d’enthousiasmer la population, surtout à Raqqa. En effet, seuls les enfants des partisans de "l’Etat islamique" y sont inscrits. D’ailleurs, la saison scolaire précédente n’a pas abouti, faute de l’absentéisme récurrent des élèves.

Le civil, prisonnier ou bouclier humain    

La liberté est l’état de l’être qui ne subit pas de contrainte. Les contraintes, sous Daech, sont à profusion.

Les zones contrôlées par "l’Etat islamique" sont, pour les civils, un enclos à ciel ouvert. Y circuler librement est impossible. Sans autorisation écrite des autorités, on ne peut pas quitter une ville ou une région.

Voyager hors du "territoire" de Daech, vers la Turquie par exemple, n’en parlons pas. Ce genre de déplacements ne peut faire l’objet d’aucune autorisation, puisque strictement interdit. Même quand il y a péril en la demeure

Le contrôle imposé par l'organisation est, certes, drastique, mais certains parviennent tout de même à s'évader.

S’évader, en effet, car l’organisation terroriste agit en vrai gardien de prison et veille à couper les zones qu’elle occupe du reste du monde. En atteste sa dernière décision, stipulant la fermeture de tous les cybercafés, ainsi que la suspension d’autres moyens de communication.

Pour un civil, survivre sous Daech est un art quotidien. Quotidien dont le caractère insoutenable s’est accentué depuis les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, suite auxquels la France a décidé d’intensifier les frappes aériennes visant les positions de "l’Etat islamique", dont les membres n’hésitent pas à prendre les civils comme boucliers humains.

Daech, le bourreau

L’Observatoire syrien des droits de l’Homme, l’organisation la plus crédible en territoire syrien, vient de publier un premier bilan humain de la présence de Daech en 17 mois de "califat".

Le bilan, forcément provisoire, s’élève à 3.591 tués. Ce sont des civils, des combattants de Daech ou des combattants du régime ou de l’opposition. Ce bilan concerne uniquement les zones syriennes dominées par Daech.

1.945 civils ont été exécutés dont 77 enfants et 103 femmes. Les modes d’exécution sont notamment la décapitation, le peloton (par balles), la lapidation… Le spectre est large, et en la matière, Daech sait se montrer imaginatif. En octobre 2015, un soldat de l’armée officielle a été écrasé vivant par un tank.

L’organisation signale aussi que certains condamnés ont été égorgés, jetés d’un immeuble de grande hauteur ou enfin brûlés vifs.

415 de ses propres membres ont été exécutés généralement pour espionnage, tentative de désertion ou pour avoir fui devant l’ennemi. Des cas de crucifixion ont également été rapportés.

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Abdelali El Hourri
Le 3 décembre 2015 à 14h47

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