img_pub
Rubriques
Publicité
Publicité
Redaction

Voici pourquoi Benkirane a critiqué Benmokhtar à la Chambre des conseillers

Benkirane tance publiquement son ministre de l'Education nationale, sur un thème tout à fait discutable: la francisation de deux matières dans deux filières techniques. Tout cela pour ça?

Voici pourquoi Benkirane a critiqué Benmokhtar à la Chambre des conseillers
Naceureddine Elafrite
Le 2 décembre 2015 à 14h59 | Modifié 2 décembre 2015 à 14h59

Mardi après-midi, séance de questions orales à la Chambre des conseillers. Le sujet est la protection sociale. Abdelilah Benkirane est à la barre. Il lit un document qui dresse le bilan de l’action du gouvernement qu’il dirige depuis 2012.

Son message principal est simple: impossible de faire du social si on n’améliore pas les finances publiques. Ce sont les économies sur les dépenses qui ont permis des mesures sociales désormais reconnues. Exemple: les dépenses de compensation.

Benkirane a un boulevard devant lui: jamais gouvernement n’avait eu un tel tropisme social. Soulever ce thème le valorise. Si on avait voulu le mettre en difficulté, il aurait été plus efficace de choisir d'autres thèmes comme le chômage, la parité, le projet de loi enterré contre les violences faites aux femmes, le projet de code pénal, ou même la politique touristique, domaine qui n'inspire pas Benkirane.

Il a donc rappelé, dans son bilan, l’état des finances publiques et des équilibres macro-économiques en 2012. Il a imputé les déséquilibres à son prédécesseur et plus particulièrement au fameux accord du 26 avril 2011 qui a coûté selon lui à l’Etat 13 MMDH en 2012 puis 4 MMDH par an.

Les conseillers et les présidents des groupes commentent la réponse du Chef du gouvernement et à son tour, il a droit à la parole pour apporter sa réponse. Le temps est partagé équitablement: 75 mn pour les conseillers, 75 mn pour le Chef du gouvernement.

Dans sa réponse finale, Benkirane improvise, c’est d’ailleurs là où il excelle. Son discours devient politique, la voix monte et descend, il joint le geste à la parole, il est volubile, et pour tout dire intarissable. Seul Benchammach qui préside la séance mettra un terme à sa fougue.

Bref, le voilà qui se lance dans la tirade sur le fait que depuis l’indépendance, tous ceux qui ont pu se défendre ont obtenu quelque chose, et ne sont restés sur le carreau que les plus pauvres et les plus démunis, en tous les cas ceux qui sont selon lui incapables de donner de la voix.

Il dira même que les puissants, de quelque bord que ce soit, se sont mis d’accord entre eux sur le dos des plus faibles.

Et, sans que l’on s’y attende, il regarde le ministre Benmokhtar sagement assis sur le banc du gouvernement et s’adresse à lui. "Au lieu de franciser des matières, il faut commencer par instaurer l’ordre et la discipline", dit-il en substance à son ministre. "C’est cela que veulent les étudiants, les élèves, les parents, les enseignants. Ils ne veulent plus de clientélisme ni le népotisme. Commencez par changer cela et après on discutera du reste."

"Savez-vous ce que signifie la politique?", continue-t-il. "C’est moi que Sa Majesté a désigné pour diriger le gouvernement et c’est moi qui suis responsable du climat social. Vous venez allumer les incendies avec la francisation de certaines matières d’enseignement. Sa Majesté aurait pu vous nommer Chef du gouvernement et il vous connaissait avant de me connaître. Tout cela dit sur un ton mi-figue, mi-raisin. Benmokhtar, sur le banc du gouvernement, souriait, sans que ce sourire puisse être décrypté. Enigmatique? Résigné? Amusé? Flegmatique?"

Pourquoi Benkirane a-t-il agi ainsi?

Médias 24 a posé la question à différents sources informées. Voici une reconstitution assez complète.

L'explication

L’enseignement secondaire marocain comporte 14 filières techniques. Deux filières souffrent d’un dysfonctionnement lié aux langues utilisées. Il s’agit de la filière dite tertiaire (sciences économiques et gestion) et la filière industrielle. Ces deux filières représentent au total 5% de l’effectif global d’élèves du secondaire.

Les dysfonctionnements en question ont été signalés par des rapports d’inspection ainsi que par l’analyse des résultats des élèves. Ils sont d’ailleurs notoires: il suffit d’interroger des élèves ou des étudiants, comme nous l’avons fait, pour s’en rendre compte.

L’enseignement technique n’a jamais été arabisé. Cela signifie que les matières techniques ou scientifiques sont toutes enseignées en français. Sauf les mathématiques (pour les deux filières signalées ci-dessus) et la physique (pour la filière industrielle). Or, ces deux matières apprennent aux élèves des notions qu’ils doivent utiliser dans d’autres matières qui, elles, sont enseignées en français. Par exemple, l’économie, les statistiques, la mécanique, l’électronique, l’informatique…

Le problème est évident. Il est posé en termes objectifs, sans idéologie.

Le Conseil supérieur de l’Education et de la Formation a d’ailleurs prévu dans sa stratégie l’enseignement de modules ou d’éléments de modules en français ou en anglais, sur le court terme.

Dans son plan d’action, le Ministère de l’Education nationale a intégré l’enseignement des mathématiques et de la physique en français, pour les deux filières techniques signalées ci-dessus.

Le 19 octobre, le ministre Rachid Benmokhtar a adressé un courrier aux directeurs des AREF (Académies régionales de l’éducation et de la formation) pour leur annoncer que les deux matières en question, pour les deux filières, seront enseignées en français à compter de la prochaine rentrée 2016-2017 et leur demander de s’y préparer.

S’en est suivie une polémique à forte connotation idéologique où les défenseurs de la langue arabe sont montés au créneau, accusant le ministre d’opérer une francisation rampante de l’enseignement. Comme si la langue arabe était menacée.

La polémique a-t-elle réellement atteint une température suffisamment élevée pour que l’on parle d’incendie? Difficile à dire. En tous les cas, au cours du mois de novembre, le Chef du gouvernement a adressé une lettre à son ministre de l’Education nationale:

1. Le Chef du gouvernement n’a pas été prévenu de cette initiative qui risque de provoquer des incendies.

2. Devant l’ampleur de la polémique, il lui demande de suspendre sa décision jusqu’à l’adoption de la loi-cadre sur l’Education.

Cette loi-cadre est en cours d’élaboration. Son objectif est de transformer la stratégie nationale 2015-2030 en un cadre juridiquement opposable à tout le monde, de sorte que le contenu de l’enseignement et sa qualité soient à l’abri des aléas de la politique et des changements de gouvernements.

Concernant la position de Abdelilah Benkirane, on ne sait pas quelle est la part de l’idéologie et quelle est celle du pragmatisme dans sa décision. En tous les cas, il a bien joué et il a publiquement recadré son ministre. Certains diront que c’est du populisme et qu’il n’avait pas à prendre les Marocains pour témoins.

Si vous voulez que l'information se rapproche de vous Suivez la chaîne Médias24 sur WhatsApp
© Médias24. Toute reproduction interdite, sous quelque forme que ce soit, sauf autorisation écrite de la Société des Nouveaux Médias. Ce contenu est protégé par la loi et notamment loi 88-13 relative à la presse et l’édition ainsi que les lois 66.19 et 2-00 relatives aux droits d’auteur et droits voisins.
Naceureddine Elafrite
Le 2 décembre 2015 à 14h59

à lire aussi

DGI. Facturation électronique : lancement en préparation, les détails avec Younes Idrissi Kaitouni
ECONOMIE

Article : DGI. Facturation électronique : lancement en préparation, les détails avec Younes Idrissi Kaitouni

Validation en temps réel, rôle central de la DGI dans la circulation des factures, intégration des systèmes d’information et contrôle renforcé des délais de paiement… La réforme de la facturation électronique se précise, avec un déploiement progressif et un écosystème en cours de structuration.

Réduction des effectifs d’ingénieurs chez Renault. Première réaction de Renault Maroc
ECONOMIE

Article : Réduction des effectifs d’ingénieurs chez Renault. Première réaction de Renault Maroc

En annonçant une réduction de ses effectifs d’ingénieurs dans ses centres de recherche et développement, Renault fait naître des interrogations au Maroc, où le groupe vient de lancer un nouveau centre d’ingénierie en 2025.

Dans le Haut Atlas marocain, l’Observatoire de l’Oukaïmeden se veut un hub scientifique mondial
Science

Article : Dans le Haut Atlas marocain, l’Observatoire de l’Oukaïmeden se veut un hub scientifique mondial

Derrière ses dômes blancs, l’Observatoire de l’Oukaïmeden s’est mué en quelques années en une véritable machine à découvertes. Fort de plus de 4.700 objets célestes identifiés et de collaborations internationales de haut niveau, il s’affirme désormais comme une infrastructure stratégique, à la croisée de la recherche, de la technologie et de la souveraineté scientifique. Et ce n'est qu'un début.

Dakhla : un mégaprojet de datacenters verts de 500 MW lancé pour asseoir la souveraineté numérique du Maroc
Régions

Article : Dakhla : un mégaprojet de datacenters verts de 500 MW lancé pour asseoir la souveraineté numérique du Maroc

Une convention entre plusieurs institutions publiques acte le démarrage des études chargées de fixer le modèle économique, la gouvernance et les modalités de financement du programme.

Coupe du monde 2026. Ce que disent les chiffres sur les retombées économiques
Football

Article : Coupe du monde 2026. Ce que disent les chiffres sur les retombées économiques

Le rapport de la FIFA et de l’Organisation mondiale du commerce sur la Coupe du monde 2026 donne une estimation des retombées économiques de la compétition, aussi bien dans les pays organisateurs qu’à l’échelle mondiale. Des projections qui se recoupent sur plusieurs aspects avec celles annoncées en vue du Mondial 2030.

Aéronautique : ministres et industriels attendus le 22 avril à l'EMI pour débattre de l’ambition d’un avion “made in Morocco”
Campus

Article : Aéronautique : ministres et industriels attendus le 22 avril à l'EMI pour débattre de l’ambition d’un avion “made in Morocco”

L’École Mohammadia d’ingénieurs (EMI) accueillera le 22 avril 2026 la 6ᵉ édition de la Journée nationale de l’aéronautique, un rendez-vous organisé par le club EMI Aerospace et consacré cette année au thème "Le Maroc, hub aéronautique : vers une intégration renforcée dans la chaîne de valeur mondiale".

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité