Le PJD, ange ou démon?
ROUND-UP. Au terme de cette campagne, qui prend fin ce jeudi 3 septembre à minuit, Médias 24 consacre un article à chacun des deux partis qui occupent le devant de la scène et suscitent les passions, le PJD et le PAM. Ci-dessous, nous commençons par le parti de Abdelilah Benkirane.
>Un parti populaire.
A Sidi Bernoussi, Agadir, Tiznit, Lalla Mimouna, Dcheira Jihadiya, Oujda, Tanger, Benkirane fait vibrer les foules. Il nargue Chabat jusque dans son fief, Fès, où il réunit 20.000 ou 25.000 fans surexcités. Il est le seul parti politique marocain à pouvoir réunir autant de monde, presque partout au Maroc, sans faire de “recrutement“ de fans, et dans des espaces toujours ouverts.
Le PJD a réussi à créer un lien avec les électeurs, et selon une distribution socio-économique assez vaste. Le lien, il l’a créé, parce qu’il est apparu d’emblée comme différent.
L’ostracisation subie par son parti depuis sa naissance dans les années 80 jusqu’à 2011, en passant par le funeste 16 mai 2003 à Casablanca l’a finalement servi. En 2011, il est apparu comme un parti neuf, pas usé, ni compromis avec l’autoritarisme d’avant 1999.
Mais il a réussi à conforter son image en apparaissant comme sérieux et crédible. Les dirigeants du parti n’ont pas, pour la plupart, l’image d’opportunisme qui colle généralement aux politiciens.
>Un leader charismatique
Le discours du PJD est audible parce que son leader Benkirane est un orateur exceptionnel. Et qu’il a montré, par le verbe mais aussi par l’action, qu’il est proche des problèmes des couches défavorisées et de ceux qu’il appelle, “les plus faibles, ceux qui n’ont jamais su se défendre“.
Son tropisme social est réel. Et il a pris soin de ne jamais faire de promesses trop précises: la seule chose qu’il promet, c’est d’être sérieux. Une sorte de “faites-moi confiance, je ferai pour le mieux“.
Il le rappelle constamment: le gouvernement qu’il préside a baissé les prix des médicaments, instauré une allocation pour les veuves démunies, élargi le champ de l’AMO, augmenté le SMIG et les bourses des étudiants, et va instaurer une couverture santé universelle…
>Un parti anti-corruption
Le PJD s’est positionné comme le leader de la croisade anti-corruption et un parti aux mains propres. Son allié le plus proche est le PPS, ce qui montre, aux yeux des dirigeants des deux partis, qu’au stade actuel, l’idéologie passe au second plan et que ce qui est prioritaire, c’est la moralisation de la politique, une moralisation qui réhabiliterait le travail politique et accroîtrait la participation.
Le tropisme social de Benkirane et sa défense de l’intégrité sont réels. Ce ne sont pas des postures politiques.
>Un parti réformateur
Le chef du PJD a un trait de caractère: lorsqu’il est convaincu de la justesse d’un point de vue, il fonce comme un bulldozer, quelles que soient les difficultés et les risques.
C’est le cas pour les diplômés chômeurs, qui faisaient un sit in permanent devant le parlement. C’est Benkirane et lui seul, qui a mis un terme à ce problème, en faisant preuve d’une intransigeance totale. Pour accéder à la fonction publique, seul le concours sera pris en compte. Aucun accès direct ne sera possible. Le seul bémol, c’est qu’il a refusé d’exécuter l’accord d’avril 2011 signé par son prédécesseur et relatif aux diplômés chômeurs. Pour nous, il a eu tort, car le droit prime toute considération.
Dans le même ordre d’idées, il a mis fin aux grèves des communes (52 semaines consécutives de grèves) et à toutes les grèves sauvages qui pouvaient paralyser les services publics comme la santé ou l’enseignement.
C’est le cas aussi pour la compensation. Il a supprimé les subventions aux produits pétroliers et il a supprimé la structure des prix. Les prix sont désormais libres. La conjoncture internationale a été propice au gouvernement, puisque les cours internationaux n’ont jamais autant baissé.
Benkirane répète avec jubilation qu’il a supprimé des subventions qu’aucun gouvernement n’avait osé toucher. Que dira-t-il lorsque les prix repartiront à la hausse ?
La suppression des subventions se poursuivra. Le sucre est programmé pour 2016. Pour le gaz butane, la décision de principe est prise mais la formule n’a pas été trouvée (ciblage des couches démunies par une aide directe) ni la date fixée.
Il y a encore beaucoup à dire sur les réussites de ce gouvernement donné en exemple. Et lorsqu’on signale à Benkirane que le bilan économique et financier honorable a été obtenu grâce aux ministres RNI, il a cette réponse: “oui et alors ? ils font bien partie de ce gouvernement, et je suis fier de les avoir avec moi. Je ne prétends pas régler tous les problèmes moi-même“.
Benkirane continuera sur les réformes, car il en est convaincu. Il lancera la réforme de la retraite dans les prochains mois. Il est également en train de donner à la santé publique les moyens de devenir plus performante, plus efficace. La couverture santé universelle va voir le jour. Rarement un gouvernement aura eu un bilan économique et social aussi performant.
>Le PJD n’a pas tous les pouvoirs, Dieu merci.
Le PJD a réussi beaucoup de choses, mais il n’a pas tout réussi, nous y reviendrons plus loin.
Une lecture attentive de la Constitution permet de voir que la plupart des champs stratégiques échappent aux choix gouvernementaux: l’enseignement, le transport aérien, l’énergie, les phosphates, les ports, les médias publics, le champ religieux,…
Et c’est mieux ainsi. Ces secteurs, comme les médias audiovisuels, ont été mis à l’abri des aléas partisans. On a en quelque sorte empêché le PJD de commettre de grosses erreurs dans les champs les plus importants.
Nous disons cela en pensant par exemple à l’enseignement ou au champ religieux. Certes, le PJD revendique les révisions idéologiques qu’il a faites. Mais même avec ces révisions, la maîtrise du champ religieux par Imarat Al Mouminine, a évité tout risque d’excès. Et rassuré les Marocains et les partenaires étrangers. Sans l’arbitrage du Roi, ses orientations stratégiques, sans Imarat Al Mouminine, jamais le PJD ne serait aujourd’hui ce qu’il est.
>Un parti qui s’est démocratisé, mais pas libéralisé.
Le PJD se présente comme un exemple de démocratie interne et il a raison. Il est démocratique, dans son fonctionnement interne. Pour ce qui concerne l’extérieur, il ne s’est pas libéralisé et donne parfois (souvent ?) l’impression de ne pas accepter l’avis contraire.
>Une compétence, une expertise qui n’ont pas été prouvées, des erreurs de casting.
Le PJD n’a pas fait ses preuves dans la gestion d’une grande ville. Et, sur le plan gouvernemental, les résultats ne sont pas toujours probants de la part de ses ministres.
Citons ce qui est positif: le ministre PJD qui fait l’unanimité et qui recueille le respect de tous, pour son travail et pour ses qualités humaines, est le ministre du Budget, Driss Azami Idrissi, candidat par ailleurs à la région Fès-Meknès.
Lahcen Daoudi est également un ministre respecté, qui a fait de bonnes choses. Il se présente aux régionales de Beni Mellal-Khénifra.
Les deux quitteront le gouvernement s’ils sont élus à la présidence des régions qu’ils convoitent.
>La religion est-elle la seule source de morale?
Le PJD se présente comme un parti de probité et d’engagement au service de l’intérêt général. Rien n’indique le contraire, mais est-ce suffisant? L’intégrité devrait aller de soi et c’est la compétence, l’expertise qui devraient être recherchées.
Et surtout, pourquoi la religion serait-elle la seule source de morale? Si nous acceptons ce postulat (que la religion est la seule source de morale), nous ouvrons la voie aux surenchères, aux interprétations, à la dictature des oulémas et nous infantilisons l’humain.
En d’autres termes, est-il nécessaire d’être (ou de paraître) pieux pour être intègre?
>Un parti musulman, islamique, islamiste, à référentiel islamique?
Quelle est la limite entre l’individuel et le collectif? Entre ce qui est immuable et ce qui est évolutif dans la religion?
Le PJD est différent des partis islamistes du monde arabe. Il n’est pas frériste et selon nos recherches, ne l’a jamais été et n’a jamais été inféodé à cette confrérie. Tout en ne niant pas l’influence des idéologues des Frères, comme Sayyed Qotb.
Cela étant dit, le PJD est donc un parti islamiste nationaliste et pragmatique, qui rappelle un peu le modèle turc, toutes proportions gardées. Son leader Benkirane a le sens de l’Etat et de l’histoire du Maroc et inscrit son action dans les frontières nationales, pas dans une perspective internationaliste comme ses “frères“ orientaux ou maghrébins.
Le PJD a sa propre compréhension de l’Islam qui déteint parfois sur ses prises de positions publiques:
-le projet de réforme du code pénal, une mouture décevante: le projet contient de vraies avancées comme les peines alternatives, mais il est une évolution, pas une révolution. Autrement dit, il n’est pas du tout dans l’esprit moderne et avancé de la Constitution de 2011;
-le projet de loi sur les violences faites aux femmes: il n’a jamais vu le jour et selon nos sources, c’est une certaine vision de la relation hommes-femmes, qui emprunte davantage au patriarcat qu’à l’Islam, qui est à l’origine de ce blocage;
-les prises de position sur la culture, les spectacles, les concerts de JLo, la plainte avortée auprès de la Haca, avaient créé une ambiance de stigmatisation alors que seule la loi devrait pouvoir être invoquée, surtout de la part du parti qui dirige le gouvernement.
Au final, il faudrait que le PJD donne une réponse claire à la question: la femme est-elle l’égale de l’homme? Et il ne la donnera pas.
On peut lui retourner un reproche similaire: le PJD n’a pas été créé par l’administration mais il est au moins tout aussi sulfureux. Dans sa jeunesse, le parti ou certains de ses militants ont été soupçonnés d’avoir flirté avec la violence.
Le parti argue aujourd’hui de ses révisions idéologiques. En réalité, le mot clé de tout cela est la normalisation. Le parti a été normalisé parce qu’il a effectué ses révisions. Mais aussi parce que le Roi Hassan II a été visionnaire et a vu venir la vague avant tout le monde. Et enfin, parce que le Roi Mohammed VI a élaboré une constitution avancée et a veillé, en exerçant ses prérogatives constitutionnelles, politiques et religieuses, à ce que le PJD ne dépasse jamais certaines limites.
>Pour résumer.
Le PJD est un parti populaire, porté par un leader charismatique. Son bilan économique au gouvernement est excellent, mais il n’est pas que le sien. Sur la gestion locale, il n’a pas encore fait ses preuves. Et son projet de société, sa conception de la culture, des libertés individuelles et des relations hommes-femmes correspondent davantage à une autre époque qu'à notre siècle.
à lire aussi
Article : Mines. Où se concentre la nouvelle richesse minière du Maroc ?
Porté par la flambée des cours des métaux et la mise en service de nouveaux sites miniers en 2025, le secteur minier marocain hors phosphates a accéléré sa cadence. Alors que le plan gouvernemental vise à atteindre 15 milliards de DH à l’horizon 2030, le secteur est d’ores et déjà en passe de franchir le cap historique du milliard de dollars de revenus dès cette année. Tour d'horizon complet.
Article : Label Vie-Retail Holding. Les dessous d’une fusion inédite qui veut redessiner le retail marocain
C’est une opération peu commune sur la place casablancaise : Label Vie, société cotée, doit être absorbée par Retail Holding, sa maison mère non cotée, appelée à devenir la nouvelle entité boursière du groupe. Derrière ce montage technique, l'ambition est plus large : transformer un ensemble d’enseignes en plateforme intégrée, capable de peser davantage au Maroc comme à l’international.
Article : Avec le Waldorf Astoria, Rabat veut changer de rang dans le tourisme haut de gamme (opérateurs)
L’arrivée du Waldorf Astoria marque un tournant dans le repositionnement touristique de la capitale, estiment la ministre de tutelle ainsi que les présidents, actuel et ancien, des CRT de Casablanca et de Rabat. Entre montée en gamme, attractivité accrue et effet d’entraînement sur l’ensemble du secteur, ce projet cristallise de fortes attentes chez les opérateurs concernés.
Article : Dans son bras de fer avec la BMCI, Abdelmalek Abroun obtient la suspension d’une saisie immobilière
Premier effet tangible du redressement personnel de Abdelmalek Abroun : le tribunal de commerce de Rabat a suspendu une vente aux enchères engagée par la BMCI sur un bien immobilier du dirigeant du groupe Abroun Gold TV Sat. Détails exclusifs.
Article : Au port de Casablanca, la congestion s’aggrave et inquiète toute la chaîne logistique
Au port de Casablanca, la congestion s’est installée dans la durée, entraînant une forte hausse des coûts pour les opérateurs et des temps d’attente particulièrement élevés pour les navires. Selon des sources jointes par nos soins, le phénomène est désormais visible à l’œil nu, avec des files qui débordent largement du périmètre portuaire. Le point.
Article : Football. La Ligue professionnelle et le casse-tête juridique de l'interdiction de déplacement des supporters
Après les incidents survenus en marge de plusieurs rencontres, la Ligue nationale de football professionnel (LNFP) a décidé de restreindre les déplacements de supporters visiteurs lors des prochaines journées de Botola. Présentée comme une réponse sécuritaire à la recrudescence des violences, cette mesure soulève aussi une question juridique sensible : jusqu’où une instance sportive peut-elle limiter la liberté de circulation des citoyens ?