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CULTURE

“Much loved” de Nabil Ayouch: des professionnels s'expriment

Quelques extraits, diffusés sur la toile, auront suffi pour que "Much loved'' crée déjà le 'buzz'' et suscite de nombreuses réactions sur le film.  

“Much loved” de Nabil Ayouch: des professionnels s'expriment
Nizar Lafraoui (MAP)
Le 25 mai 2015 à 12h28 | Modifié 25 mai 2015 à 12h28

Aux frontières des questions de la liberté, de l'art, du rôle du septième art dans la société, du langage cinématographique et de l'éthique de l'image, la polémique enfle autour du nouveau film de Nabil Ayouch "Much Loved" (Azzine alli fik), ou plutôt autour des extraits diffusés sur internet.

Mais, ce qui caractérise cette polémique étalée dans les médias et les réseaux sociaux et alimentée aussi bien par le public que par l'élite des professionnels cinématographiques, des critiques et des cinéphiles, c'est qu'elle a précédé même la projection du film, qui a participé récemment au festival de Cannes, dans une des rubriques organisées en marge de la compétition officielle. 

Quelques extraits, diffusés sur la toile, auront suffi pour que 'Much loved'' crée déjà le "buzz" et suscite de nombreuses réactions sur le film et sur les problématiques posées par l'un des extraits qualifiés, selon l'angle de vue, tantôt de 'choquant'' tantôt d'''audacieux''.

Mais dans la plupart du temps, le débat n'a pas pu s'élever au-dessus d'un dialogue de sourds, sans aucune référence claire. Alors que certains approchent l'extrait au travers du prisme du droit sacré à l'expression artistique libre, au risque de se voir accusés de ramer en dehors du contexte social et historique, d'autres préfèrent interroger la valeur artistique, la raison d'être et le rôle cinématographique de l'extrait en question. Mais là aussi, l'on n'échappe pas à une autre 'accusation'', celle d'être pointé du doigt comme l'un ou l'autre qui ne fait qu'apporter l'eau au moulin des 'adversaires de la liberté, de la modernité et du cinéma''.

Après tout, l'essentiel des réactions insiste sur l'importance d'attendre la projection intégrale du film pour pouvoir se constituer un avis sérieux et fondé. Aussi, l'élite cinématographique, dans sa majorité, estime-t-elle que le vif du sujet n'est nullement lié aux questions de liberté et de création, mais plutôt aux choix artistiques du réalisateur, qui peuvent évidemment faire l'objet d'interrogations.

Une polémique aux frontières de la liberté et de la création


Pour le journaliste et critique de cinéma et de théâtre, Idriss Al Idrissi, la liberté est certes sacrée et intouchable, dans la mesure où Nabil Ayouch a tout le droit de produire ce qu'il veut (en dehors du soutien public limité par certains critères), mais en même temps le public a le droit d'accepter ou de rejeter le film.

Tout en reconnaissant qu'un avis général sur le film ne peut être constitué sans l'avoir vu en entier, Al Idrissi a considéré dans une déclaration à la MAP que les premières images sont bien révélatrices. Il n'a pas écarté que le producteur ait eu sciemment recours à ce procédé dans le cadre d'une stratégie marketing pour 'faire du bruit'' autour du film.

Pour ce qui est de l'extrait en question, qui jette la lumière sur l'univers, les codes et le langage des prostituées, et de la vision cinématographique qui se cache derrière, le critique a relevé que le cinéma "n'est pas une restitution stricte de la réalité, car le vrai créateur est celui qui a cette capacité de faire allusion, de traiter des problématiques diverses avec une touche intelligente et subtile''.

Idriss Al Idrissi n'a pas manqué de critiquer cette "polémique fabriquée'' qui a divisé les professionnels en deux clans, au lieu de les rassembler autour de débats sérieux qui promeuvent l'exercice cinématographique dans le pays, du moment où les critiques et les hommes de médias restent en principe contre l'interdiction.

Concernant une éventuelle sortie du film dans les salles, il a indiqué que le Centre cinématographique marocain (CCM) peut recourir à ses propres mécanismes dans des cas similaires, notamment en limitant l'accès aux projections du film aux plus de 16 ans ou en demandant au réalisateur d'apporter des modifications sur le montage.

D'autres critiques et observateurs cinématographiques assidus invitent à poser les "vraies questions'' sur la fonction du cinéma et de l'art, plutôt que de s'arrêter sur l'un ou l'autre extrait. 

Pour le critique Farid Zahi, "il faut que nous sachions ce que nous voulons'', car "le vrai art, cinéma, art plastique ou littérature soit-il, ne peut être objet de surenchère si nous voulons réellement trouver des remèdes efficaces à nos maux et non seulement des calmants''.

"L'art a besoin d'une liberté quasi-absolue'', a-t-il estimé dans une déclaration à la MAP, faisant remarquer à "quel point aujourd'hui nous craignons l'image plus que les générations précédentes qui étaient avides d'un cinéma prospère sans qu'elles aient eu l'occasion d'y accéder''.

A ses yeux, "nous redoutons le corps parce qu'il miroite nos problèmes sociaux. Nous tolérons qu'un journal consacre un dossier à la prostitution, mais ne le digérons pas quand il s'agit de cinéma''.

Adressant des critiques à ceux qui jugent le sujet du film et non son traitement, Farid Zahi a rappelé des pans du patrimoine arabe riche d'expériences audacieuses, comme celles D'Al Jahith et Al Ma'aari, et qui n'ont pourtant jamais été jugées.

Et les points de vue continuent de pulluler sur les pages des cinéastes, des critiques et du large public sur les réseaux sociaux. 

 
"Une provocation par le langage plutôt que par l'image"
 
L'acteur Mohamed Choubi, qui a préféré donner son avis sur le contenu de l'extrait publié sur You tube, a considéré qu'il "s'agit essentiellement d'images qui visent surtout à provoquer, du moment où leur mouvement a été ralenti pour que le langage prenne le dessus. Mais, en fin de compte, le langage utilisé est gratuit et ne sert nullement les personnages du film''.

"Je connais bien le professionnalisme de Nabil Ayouch et la force de ses images, mais cet extrait a été un raté, car cherchant le sensationnel et la provocation par le langage plutôt que par l'image'', a-t-il dit.

Le critique et réalisateur Abdelilah Jouahri, lui, dit ne pas comprendre cette avalanche de critiques de tous ceux qui s'improvisent critiques cinématographiques sans attendre la projection du film, se contentant de commenter des extraits tronqués de leur contexte général et qui ne servent, in fine, que l'aspect commercial du film.

Plus loin encore, le critique voit que la manière avec laquelle le film est commercialisé qu'elle va 'avoir des répercussions négatives sur le cinéma marocain qui paiera le prix fort, en créant un climat malsain plombé de tension et de rejet, qui favorisera des appels pour plus de tutelle sur la création et sur les visions artistiques des cinéastes, basées sur leurs convictions intellectuelles et culturelles propres''.

Abdelilah Jouahri a fait remarquer à cet effet que juste après l'avant-première du film lors de la 67e édition du festival de Cannes, de nombreuses pages sur les réseaux sociaux ont été le théâtre de critiques gratuites et de tentatives de mobiliser un grand nombre d'opposants de la création artistique marocaine.

En fin de compte, il pourrait s'agir d'un certain antagonisme intellectuel, qui est en soi un bon signe de la vitalité du corps artistique et professionnel qui pose des questions qui ne le concernent pas seulement en tant que secteur mais touchent plutôt aux fondements du projet sociétal. Toutefois, ce qui suscite l'inquiétude chez certains cinéphiles dans l'âme c'est que le débat dévie parfois, revêtant à certains moments des formes extrêmes croyant détenir la vérité absolue, rabaissant au passage tous les avis contraires.

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Nizar Lafraoui (MAP)
Le 25 mai 2015 à 12h28

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