Dominique Bocquet: «Il ne faut pas que la colocalisation soit un fourre-tout»
Dominique Bocquet, Contrôleur général économique et financier au ministère des finances français, intervenant lors de la conférence du CDS le 26 avril 2013, présente la colocalisation comme une révolution productive.
Alors que Dominique Bocquet confie que la colocalisation était plutôt un acte politique au tout début du quinquennat de François Hollande, dès le 14 juillet 2012, le thème des colocalisations a été lancé comme un élément majeur de la relation bilatérale entre les rives nord et sud de la méditerranée.
« Ce geste politique a été suivi du lancement de l’étude qui a d’abord été confiée aux deux corps de l’Etat que sont le contrôle général économique et financier auquel j’appartiens et le Conseil général de l’économie, de l’industrie et de la technologie », poursuit Contrôleur général économique et financier, précisant que ces deux corps ont mobilisé 6 personnes afin de décortiquer les différentes filières industrielles et analyser comment, du point de vue de l’intérêt de la compétitivité de notre économie, nous pouvions jouer cette carte de la colocalisation.
Dès le 1er mars, une seconde étape de cette mission a été engagée, qui a été l’objet d’une lettre de mission adressée par Nicole Bricq, Ministre du Commerce extérieur, à Dominique Bocquet et qui portait sur l’élaboration de monographies pays du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Lybie et de l’Egypte.
En quoi les colocalisations sont-elles une révolution productive ?
L’étude dont il est question, et dont les conclusions seront arrêtées dans les prochains mois par le gouvernement français, part de l’idée que « parce qu’elles introduisent le partage des tâches au cœur même de l’acte de production et qu’elles font franchir à l’internationalisation de l’économie une nouvelle étape qualitative, les colocalisations sont une révolution dans l’acte de produire ».
Dominique Bocquet précise à ce sujet que les colocalisations concernent en pratique l’industrie manufacturière, c'est-à-dire l’aéronautique, l’automobile et le textile auxquelles peuvent être ajoutées les industries agroalimentaires et pharmaceutiques. De même que les services dans le cas des services à forte teneur de savoir faire comme l’hôtellerie ou les délégations de service public car elles mobilisent des intrants particuliers.
Dominique Bocquet précise en outre qu’il faut bien définir les colocalisations et les distinguer des investissements directs. D’autant que les colocalisations supposent de réunir non seulement les conditions pour l’investissement direct, qui consistent à créer une filiale ou un opérateur industriel… mais demandent encore plus de confiance et de stabilité.
En effet, poursuit le Contrôleur général économique et financier : « chaque élément de la chaine de valeur va dépendre des autres et un atelier à Casablanca peut bloquer toute la réalisation d’un produit qui y fait appel. Donc la colocalisation demande une grande confiance mutuelle mais crée encore plus de liens car les deux opérateurs sont sur le même bateau ».
Comment faire des colocalisations l’objet de politiques publiques ?
La mise en place de politiques publiques est une question difficile car l’idée de colocalisation part de vision moderne et antiprotectionniste qui fait confiance au jugement des entreprises. Par conséquent, souligne Dominique Bocquet, il ne faudrait pas avoir une politique qui aboutisse à être dirigiste et où l’Etat, notamment l’Etat français, veuille s’ingérer dans les décisions des entreprises.
+ + + C’est d’ailleurs sur la manière d’opérationnaliser les colocalisations en termes de politiques publiques que Dominique Bocquet a été amené à apporter des suggestions et il propose comme premier élément de méthode de distinguer entre l’amont et l’aval de l’investissement :
- En amont, tant que l’investissement n’a pas eu lieu, c’est très important que les entreprises soient libres et que l’Etat français n’intervienne pas.
- En aval, ce problème n’existe pratiquement pas et les entreprises ne voient en général que des avantages et des convergences avec la coopération française.
+ + + Le deuxième point de méthode adressé par Dominique Bocquet est que la colocalisation est un levier de compétitivité et que son objectif est de créer de l’emploi à la fois en France et au Maroc, c’est en cela que les colocalisations se distinguent des délocalisations. Cependant, il précise que cet objectif de compétitivité ne peut être atteint de façon défensive, lorsqu’une entreprise française est en difficulté. Ce qui fonctionne le mieux, ce sont les colocalisations offensives, ce qui a conduit à une recommandation qui n’était pas évidente au départ qui est de mettre l’innovation au cœur de la démarche de colocalisation.
+ + + Le troisième point de méthode de Dominique Bocquet consiste en la capacité d’agir ensemble. Une énorme différence peut être alors faite si dans un secteur donné les entreprises travaillent et agissent de manière groupée, unissent leurs forces pour dialoguer, réfléchir ensemble à leur écosystème, et si elles se retrouvent géographiquement.
+++ Le quatrième point de méthode énoncé par Dominique Bocquet consiste à associer les PME à ce processus car elles sont créatrices d’emplois et permettent un métissage entre les deux pays.
D’ailleurs, en partant d’une séance de travail avec Thierry De Margerie, PDG d'AlstomMaroc, qui lui a suggéré de mettre l’accent sur l’importance de la maitrise des process de production par les PME, Dominique Bocquet a été amené à réfléchir à ce qui a été fait en France il y a une vingtaine d’année lorsqu’ont été créées des aides au conseil aux pme. « On pourrait très bien imaginer que les PME engagées dans des colocalisations bénéficient de soutien pour mieux acquérir les process », conclue d’ailleurs Dominique Bocquet à ce propos.
Colocalisation : les pièges à éviter
Dominique Bocquet a en outre affirmé qu’il faut insister sur les points de méthode et a listé quelques pièges à éviter « pour que les fruits passent la promesse des fleurs » :
+++ Le premier des pièges de la colocalisation est qu’on en fasse un concept fourre tout.
+++ Le deuxième piège dans lequel il ne faudrait pas que les Marocains soient pris consiste à croire que parce qu’on va travailler ensemble tout va être réglé ensemble. Pour Dominique Bocquet, il faut trouver des modalités de partenariat et de dialogue et c’est au niveau des secteurs, des clusters, des groupements d’entreprises que ce dialogue qu’il sera le plus efficace. C’est là qu’il est possible de faire une passerelle entre les politiques publiques, les actions collectives et les investisseurs.
+++ Si nous voulons faire du partage de valeur ajoutée, ce ne sont pas les autorités françaises qui vont dire aux Marocains dans quelle partie de la chaine ils devront s’investir. Mais peut-être que les entreprises françaises le feront. Il faut donc que les Marocains s’emploient, et ils le font avec brio depuis le début de la décennie 2000, à avoir une idée très claire de leurs métiers mondiaux et il faut qu’à l’intérieur de chaque chaine de valeur le Marocain ait une idée de ce qu’il peut faire, de qui est bien pour lui ou moins bien.
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