Abdellah Marrakchi (SAGE) : “La fiscalité numérique peut devenir un véritable levier de compétitivité pour les PME marocaines”
À l’heure de la généralisation de la facturation électronique au Maroc, Abdellah Marrakchi, directeur Afrique francophone & Outremer de Sage, estime que les entreprises ont intérêt à voir cette réforme non comme une contrainte, mais comme une opportunité pour structurer leur gestion, gagner en productivité et mieux exploiter leurs données.
En direct du GITEX Africa Morocco, Médias24 a reçu Abdellah Marrakchi, directeur Afrique francophone & Outremer de Sage, pour évoquer un sujet stratégique pour les entreprises marocaines : la fiscalité numérique et sa transformation en levier de compétitivité.
Médias24 : Nous sommes en 2026, l’année de la généralisation de la facturation électronique au Maroc. Assiste-t-on à une simple mise en conformité technique, ou à une véritable mutation de la culture de gestion des PME marocaines ?
Abdellah Marrakchi : C’est une très bonne question. Avant d’y répondre, il faut planter le décor et contextualiser cette nouvelle disposition légale d’un point de vue macroéconomique.
Aujourd’hui, le digital bouleverse notre quotidien. Il ne se passe pas un jour sans qu’on entende parler d’intelligence artificielle, de cloud ou de data. Les premiers à l’avoir compris, ce sont bien entendu les gouvernements.
Par ailleurs, la facturation électronique est un mouvement mondial. Ce n’est pas un sujet nouveau. Les pays d’Amérique latine, comme le Brésil, le Chili, le Pérou ou le Mexique, l’ont mise en place dès 2006. Depuis, chaque pays confronté à des enjeux de collecte de recettes fiscales, notamment sur la TVA, s’est saisi du sujet.
Il y a donc, forcément, un objectif de recettes fiscales supplémentaires. Pour y parvenir, il n’existe que deux leviers : augmenter les taux ou élargir l’assiette fiscale.
Le Maroc, qui connaît aujourd’hui une dynamique économique importante, avec un positionnement de plus en plus affirmé comme hub africain, ne peut pas passer à côté d’une réforme aussi importante. C’est une urgence, et même un engagement pris auprès du FMI, qui s’inscrit dans notre feuille de route.
Concrètement, qu’est-ce que cela change ? Aujourd’hui, lorsqu’une entreprise fait du business avec un client, elle lui envoie une facture. Ses fournisseurs lui en envoient également tout au long de l’année. Puis, en fin d’exercice, au moment du dépôt des états comptables et fiscaux, elle télé-déclare l’ensemble des transactions réalisées. C’est ce qu’on appelle le post-audit : la DGI audite les états financiers des entreprises une fois l’année terminée.
Avec la facturation électronique, avant même d’envoyer une facture à son client, l’entreprise devra la faire viser auprès de la Direction générale des impôts. Et cela change totalement la donne. À terme, on ne fera plus de déclarations de la même manière, puisque l’ensemble des transactions réalisées avec les clients et les fournisseurs seront déjà déclarées auprès de la DGI.
- On parle donc d’une transformation en profondeur. Quel est aujourd’hui le niveau réel d’équipement des entreprises marocaines face à cette généralisation de la facturation électronique ? Sont-elles prêtes techniquement ?
C’est une question très pertinente, parce qu’une fois qu’on comprend cela, on peut avoir peur. Les entreprises se disent immédiatement : cela veut dire qu’il va falloir digitaliser l’ensemble des processus. Et la question qui s’impose est naturellement : est-on prêt ?
Aujourd’hui, au regard de ce que nous observons chez Sage, qui opère au Maroc mais aussi dans une trentaine de pays africains, je peux affirmer que le Maroc a une très grande longueur d’avance sur beaucoup de pays d’Afrique francophone, y compris en Afrique subsaharienne. En termes de maturité digitale, il y a un vrai avantage.
Il ne faut pas être naïf pour autant. Nous avons encore du retard par rapport à d’autres pays, notamment en Europe ou aux États-Unis, où les taux d’adoption du cloud, par exemple, sont beaucoup plus élevés. Mais c’est justement ce paradoxe — être en avance sur certains voisins et en retard sur d’autres — qui nourrit cette ambition d’accélération.
Les entreprises sont aujourd’hui de plus en plus sensibilisées à ces enjeux. Ce qui est intéressant, c’est que la DGI joue, d’une certaine manière, un rôle de locomotive. Elle a intégré de nombreux projets informatiques et systèmes d’information ces dernières années. À chaque nouvelle disposition légale — télédéclaration de l’IS, de l’IR, de la TVA, retenue à la source, délais de paiement — les entreprises sont poussées à se digitaliser.
Et il y a une vraie prise de conscience. Beaucoup découvrent finalement que ce n’est pas seulement une contrainte. Lorsqu’elles s’équipent en solutions de gestion, elles se rendent compte que cela leur permet aussi de structurer et d’organiser leurs process, de revoir toute leur chaîne de valeur, d’être plus performantes, plus productives, et in fine de booster leur croissance et leurs parts de marché.
- Ce qui freine souvent, c’est la manière dont cette réforme est perçue par les chefs d’entreprise, qui y voient une surveillance accrue. Vous affirmez, au contraire, qu’elle peut générer des gains de productivité et d’efficacité. Comment une PME qui passe du papier au digital gagne-t-elle concrètement en productivité au quotidien ?
C’est très simple. Nous avons déjà des cas concrets. Ce n’est pas la première fois qu’une obligation légale agit comme un levier de digitalisation.
Il ne faut pas être naïf non plus : l’objectif premier de l’État est bien d’avoir une transparence fiscale qui permette un environnement économique plus sain. On parle de délais de paiement mieux respectés, de justice fiscale, d’équité fiscale.
Mais pour les entreprises, l’intérêt est aussi très concret. Une entreprise qui fonctionne encore sur papier, c’est un peu comme conduire une voiture sans tableau de bord. Peut-on imaginer rouler sans connaître sa vitesse, son niveau d’essence ou la température du moteur ? C’est impossible.
Aujourd’hui, les voitures sont intelligentes, elles fournissent énormément de KPI et d’indicateurs, et offrent une assistance à la conduite. Pour une entreprise, c’est exactement la même chose. Lorsqu’elle gère son activité avec un outil, un système d’information, une solution de gestion, elle dispose d’indicateurs sur sa performance opérationnelle : est-ce que les équipes sont efficaces ? Comment se porte la relation avec les clients ? Quels clients achètent régulièrement ? Lesquels sont fidèles ? Sont-ils satisfaits du service rendu ?
Elle peut aussi suivre la santé de sa relation fournisseurs : peut-on compter sur eux ? Respectent-ils leurs délais ? Cette relation est-elle pérenne ? Peut-on aller plus loin, scaler ?
Toutes ces informations, les solutions de gestion permettent de les obtenir. C’est là qu’il faut changer de regard : ce n’est pas seulement une contrainte, c’est une opportunité. L’entreprise va être conforme sur le plan légal, mais elle va aussi pouvoir développer et structurer son business grâce à cela.
- Justement, ces solutions reposent aussi, en partie, sur l’intelligence artificielle. Chez Sage, vous avez lancé des assistants comme Sage Copilot. Comment cette IA aide-t-elle concrètement les dirigeants marocains dans leur quotidien ?
C’est très simple. Quand on parle de technologie, il y a bien sûr l’intelligence artificielle, mais pas seulement. Il y a aussi le cloud, la data, etc. Une fois qu’une entreprise structure sa donnée, c’est-à-dire qu’elle passe du papier au digital, elle se constitue un socle d’informations.
Finalement, l’intelligence artificielle, c’est quoi ? C’est du machine learning : des algorithmes qui apprennent, comprennent la donnée et la font parler.
Aujourd’hui, si vous demandez à un dirigeant quels sont ses dix meilleurs clients, lesquels achètent de moins en moins, quelles sont les zones géographiques où il peut développer davantage de business, quelle est la rotation de ses stocks, quels articles marchent bien ou moins bien, sur quels services les clients sont satisfaits ou non, cela représente énormément de sujets.
Pour prendre de bonnes décisions, il faut de la data, des informations structurées, capables de parler. Or tout cela est très chronophage, parce que la donnée est souvent dispersée entre les différents départements, pas toujours à jour, pas toujours organisée selon les mêmes repères.
L’IA permet justement de structurer tout cela. À travers un langage naturel, on peut poser ces questions à Copilot, qui va restituer des graphes, des tableaux, des indicateurs permettant de prendre des décisions.
Ce n’est pas pour rien que nous avons choisi le nom de Copilot. Le pilote de l’avion restera l’humain, les gestionnaires, les entrepreneurs. Mais à côté, il y aura Copilot, l’intelligence artificielle, qui structure, organise et propose des recommandations. La décision finale restera humaine.
C’est comme un vélo : si vous devez parcourir 30 kilomètres à pied, c’est long et fatigant. Si je vous donne un vélo, vous irez plus loin et plus vite. Copilot, c’est cela : permettre aux entreprises d’aller plus loin et plus vite.
- Toutes ces solutions ont un coût et peuvent paraître complexes. Comment Sage rend-elle cette transition plus accessible aux petites structures, qui peuvent être freinées à la fois par le budget et par la complexité ?
C’est en effet la question qui se pose une fois qu’on est convaincu de la pertinence du mouvement : comment faire, concrètement, et à quel coût ?
Bien entendu, nous avons pensé à cela. C’est la raison pour laquelle nous avons basculé vers une logique d’abonnement. Avant, le modèle classique reposait sur une licence plus un contrat. Beaucoup d’éditeurs fonctionnent encore ainsi, ce qui crée un frein à l’investissement à cause du ticket d’entrée.
Nous avons supprimé cette logique de licence. Aujourd’hui, il n’y a plus de licence à payer. L’usage d’un ERP devient accessible aux PME.
Tout à l’heure, nous parlions de l’intelligence artificielle. Les PME n’ont pas forcément les moyens de recruter un data analyst ou un directeur financier. Mais grâce à l’IA, elles peuvent bénéficier de ce type de capacité, à moindre coût, via un abonnement, comme un abonnement Internet ou téléphonique.
Nos solutions ont été pensées sur un modèle souscriptif, avec un abonnement annuel. Cet abonnement dépend du besoin réel de l’entreprise. Une très petite structure qui a besoin d’une simple solution de facturation aura un budget adapté. Une grande entreprise, avec des équipes plus étoffées et des besoins plus complexes, aura un budget différent.
Ce qui est intéressant, c’est que notre catalogue est à la carte. On peut commencer par les premières briques fonctionnelles dont on a réellement besoin. On a parlé de facturation électronique : cela peut démarrer par là. Puis on peut aller vers la gestion de stock, la facturation, la gestion des achats, la gestion financière, pour évoluer ensuite vers un ERP complet.
L’idée, c’est d’accompagner la croissance de l’entreprise, de lui permettre de scaler, et de répondre à chaque étape à ses besoins et à son budget.
- Avez-vous des exemples concrets de PME qui ont réussi à transformer ces contraintes fiscales en avantages compétitifs ?
Énormément. Cela me permet peut-être de rappeler quelques chiffres. Nous sommes sans doute le seul acteur logiciel à travailler sur l’ensemble de la pyramide. Nous avons des solutions adaptées aussi bien aux très petites entreprises qu’aux très grandes.
En Afrique, nous accompagnons plus de 15.000 clients, et nous avons de nombreuses success stories d’entreprises marocaines qui ont commencé très petites avec nous et qui sont aujourd’hui de belles réussites panafricaines, implantées au-delà du Maroc.
Cela rejoint ce que je disais au départ sur le rôle que joue le Maroc comme locomotive et comme modèle africain.
- Tout au long de cette édition, on l’a rappelé : la donnée est devenue l’actif le plus précieux pour une entreprise. Quel conseil donneriez-vous à un entrepreneur pour que sa fiscalité ne soit plus un centre de coût, mais devienne un véritable moteur de croissance ?
Il y a quelques années, on disait : data is the new oil. Aujourd’hui, certains disent même : data is the new air. Et l’air, quand on en manque, on suffoque. C’est pareil pour l’intelligence artificielle : elle ne vaut rien si elle ne dispose pas de la bonne donnée pour apprendre, comprendre et devenir plus intelligente.
Quelqu’un qui fonctionne encore sur papier a une donnée dispersée, non structurée, non organisée. Il ne pourra donc pas vraiment utiliser l’intelligence artificielle, alors même qu’elle devient incontournable.
Et tant que cette donnée n’est pas structurée, tant que cette richesse n’est pas organisée, on ne peut pas tirer parti de tout ce que le digital apporte. Dans ce cas, les obligations légales sont uniquement subies : on se contente de télédéclarer, d’être conforme, sans créer de valeur.
Alors qu’on pourrait faire l’inverse : ne pas attendre la généralisation de la facturation électronique pour s’y adapter, mais s’y préparer dès maintenant ; utiliser le cloud, s’entourer d’IA, disposer d’un Copilot à côté. Ainsi, le jour où la facturation électronique sera pleinement en place, l’entreprise sera déjà prête.
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