Maroc-Égypte : le grand écart commercial qui plombe un partenariat stratégique
Les deux chefs de gouvernement se sont rencontrés au Caire, les accords ont été signés, les discours ont célébré l'amitié. Mais derrière les mots, un chiffre s'impose : le Maroc exporte dix fois moins vers l'Égypte qu'il n'en importe. Ce déséquilibre brutal n'est pas le fruit du hasard – il est en partie la conséquence d'un protectionnisme égyptien bien huilé que Rabat commence, enfin, à attaquer frontalement.
Le 6 avril 2026, l'Égypte et le Maroc ont tenu au Caire la première session de leur Comité de coordination et de suivi. Les deux chefs de gouvernement, Aziz Akhannouch et Mostafa Madbouly, ont supervisé une série d'accords couvrant plusieurs secteurs.
L'ambiance était au beau fixe. Les chiffres, eux, racontent une autre histoire. Les deux parties sont convenues d'assouplir les procédures douanières et de faciliter la circulation des marchandises et des capitaux. Une promesse qui, si elle se concrétise, serait une première — car jusqu'ici, le marché égyptien s'est révélé être l'un des plus difficiles d'accès pour les exportateurs marocains.
Un déficit de 10,7 milliards de DH, l'anomalie en chiffres
Pour mesurer l'ampleur de l'anomalie : sur 11,4 milliards de DH d'échanges en 2025, le Maroc n'exporte que 1,6% du total. Le déficit commercial s'établit à 10,7 MMDH.
À titre de comparaison, c'est un ratio que l'on observerait entre un pays développé et un petit marché émergent — pas entre deux économies africaines qui se revendiquent partenaires stratégiques.
Certes, la structure de l'économie égyptienne peut expliquer une partie de ce déficit, mais une autre partie ne peut pas être attribuée à de simples facteurs économiques. Elle renvoie à l'existence de barrières à l'entrée et à une forme de protectionnisme dissimulé.
Le registre GOEIC : l'arme administrative du protectionnisme égyptien
Le dispositif le plus redoutable est discret, technocratique, et donc difficile à attaquer en frontal. Il s'agit du système de registre des usines et des marques géré par la GOEIC, instauré par le décret ministériel égyptien 43 de 2016.
Ce texte dispose que plusieurs catégories de produits ne peuvent être dédouanées que si elles proviennent d'usines ou de détenteurs de marques enregistrés dans ce registre — avec à la clé des exigences documentaires lourdes et la possibilité d'inspections sur site.
Le résultat est un filtre administratif qui, sans jamais interdire formellement l'accès au marché, le rend suffisamment complexe et coûteux pour décourager une grande partie des exportateurs étrangers. Derrière le discours du libre-échange, l'Égypte a accumulé au fil des années des contentieux répétés liés à des pratiques de dumping sur plusieurs produits, en plus de ces barrières administratives.
Une percée en 2025, mais encore insuffisante
La pression marocaine a commencé à porter ses fruits — et les chiffres le confirment.
Lors d'une réunion début 2025 entre les ministères de l'Industrie des deux pays, six points d'accord ont été actés, dont deux décisifs :
-Déployer tous les efforts pour augmenter le volume des exportations marocaines, en particulier les automobiles ;
- Allouer un Fast Track côté égyptien pour accélérer l'accès des produits marocains.
Les résultats sont là. Les exportations totales vers l'Égypte ont bondi de 754,9 millions de DH à 1,6 MMDH, soit une hausse de 106,7%.
Les exportations automobiles, cœur des discussions, ont progressé de 253,3% pour atteindre 492,8 MDH. Mais il serait imprudent de crier victoire. Ces 492,8 MDH d'automobiles exportées vers l'Égypte représentent à peine 0,4% des exportations totales du secteur automobile marocain.
L'Égypte, avec ses 118 millions de consommateurs, reste l'un des plus grands marchés d'Afrique — et le Maroc n'y est encore qu'un fournisseur marginal. Le 4 mai 2025, au Forum d'investissement égypto-marocain du Caire, le ministre égyptien Hassan El Khatib avait lui-même indiqué que les chiffres actuels ne reflétaient pas le potentiel des exportations marocaines vers l’Égypte. Un aveu diplomatiquement formulé, mais qui dit tout.
Un déséquilibre structurel qui ne se corrigera pas en un sommet
La session du Caire du 6 avril a posé les bases. Mais personne ne devrait attendre des miracles à court terme.
Une partie du déséquilibre commercial est structurelle : l'Égypte conserve un avantage de coût réel dans plusieurs secteurs intensifs en main-d'œuvre, sous l'effet combiné de salaires bas, d'une forte dépréciation de la livre et d'un soutien public massif aux exportations.
La contrainte macroéconomique égyptienne joue aussi un rôle. Le FMI souligne que les paiements d’intérêts, en partie en monnaie étrangère, absorbent environ 73% des recettes publiques, réduisant considérablement la marge de manœuvre budgétaire.
Dans ce contexte, toute hausse des importations accroît la pression sur des réserves de devises que le Caire surveille de près — ce qui donne au protectionnisme égyptien une logique de survie, pas seulement d'opportunisme commercial.
Le vrai test pour ce partenariat ne sera pas le nombre d'accords signés, mais la capacité du Maroc à imposer, dans la durée, un accès symétrique à un marché qui a longtemps joué le jeu du libre-échange à sens unique.
REPÈRE : QU'EST-CE QUE LA GOEIC ?
La General Organization for Export and Import Control est l'organisme égyptien qui gère le registre des usines et marques étrangères autorisées à exporter vers l'Égypte. Son rôle officiel est le contrôle qualité ; son effet pratique est de constituer un filtre d'entrée pour les produits importés.
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