Hausse du SMIG : la demande de report de la CGEM mal accueillie

La proposition faite par le patronat de reporter la deuxième revalorisation du SMIG actée dans l'accord du dialogue social d'avril 2019 a été mal accueillie, notamment par des économistes, des politiques et des syndicats.

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Hausse du SMIG : la demande de report de la CGEM mal accueillie

Le 01 juin 2020 à 19:35

Modifié le 01 juin 2020 à 20:57

La CGEM a dévoilé, jeudi 21 mai, sa proposition de plan de relance de l'économie soumise au Comité de veille économique.

Ce plan a été bien accueilli par le gouvernement. Dans son communiqué post-conseil d'administration du jeudi 28 mai, la CGEM souligne que Mohamed Benchaâboun, ministre de l'Economie et des Finances et président du CVE, l'a félicitée pour sa proposition de plan de relance de l'économie et a déclaré que “ce plan réalisé selon une approche bottom-up constitue un référentiel extrêmement riche et un outil de travail pour tous les secteurs”.

La CGEM bénéficie aussi d'un soutien royal en ce qui concerne la relance de l'économie. Reçu par le cabinet royal, le Président de la CGEM a déclaré dans le même communiqué que “Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l'Assiste, suit de très près les actions en cours et soutient le secteur privé. Il a, à ce titre, donné ses Hautes Instructions pour une mobilisation forte de l'État pour accompagner les opérateurs économiques pour la réussite de cette reprise”. 

La CGEM se trouve ainsi confortée dans son action et ses propositions et ce aux plus hauts niveaux de l'Etat. Mais, parmi ses propositions de mesures de relance et de soutien aux entreprises, il y en a une qui ne manquera pas de créer une polémique : le report de la deuxième revalorisation du SMIG (5% prévue en juillet 2020 après les 5% de 2019) actée dans l'accord du dialogue social conclu par les partenaires sociaux (Etat-CGEM-Syndicats) en avril 2019.

Les arguments et la position de la CGEM

Lors d'une conférence de presse en ligne organisée le mercredi 27 mai, la CGEM a justifié sa demande ainsi : "Nous demandons le report à une date ultérieure de cette hausse du Smig car nous sommes actuellement dans une logique de préservation des emplois et des entreprises".

Autre argument avancé : "la CGEM a pris trois engagements, à savoir une hausse du SMIG de 5% en juillet 2019, de 5% supplémentaire en juillet 2020 et une hausse des allocations familiales. Le gouvernement et les partenaires sociaux se sont engagés à promulguer avant fin 2019 la loi organique sur la grève et le décret sur les contrats à durée déterminée et de lancer les consultations pour l'amendement du code du travail. La CGEM a tenu deux engagements sur trois, alors que le gouvernement et les partenaires sociaux n'en ont tenu aucun. Dans ce contexte et dans un souci d'équilibre et parce que les entreprises traversent une crise sans précédent, nous demandons le report de cette augmentation jusqu'à ce que les autres parties remplissent leur engagements".

Notons que les discussions autour de cette proposition de report n'ont pas encore été entamées avec le gouvernement, avait affirmé Chakib Alj, président de la CGEM, le mercredi 27 mai.

Les arguments avancés par le patronat posent plusieurs problèmes, selon des observateurs et parties prenantes contactés par Médias24, qui ont mal accueilli cette proposition qu'ils jugent "maladroite".

Mais avant de les exposer, il faut reconnaître deux choses :

- L’Etat n’a pas respecté ses engagements concernant la loi organique sur la grève, les amendements du code du travail et les CDD. Ces réformes devaient être actées avant fin 2019 selon l’accord. Elles sont toujours en discussion.

- Le patronat est un syndicat qui défend les intérêts de ses membres. Il est donc légitime de ce point de vue qu’il essaie de protéger les intérêts des entreprises. C’est son rôle.

Mais la proposition de report du relèvement du SMIG ainsi que l’argumentaire déroulé pour la justifier sont vus comme une « maladresse » par plusieurs sources contactées par Médias24. Voire, « une tentative maladroite de pression» pour d’autres sources.

Les arguments des détracteurs

D’abord sur le plan du principe : Quand l’Etat déroule une politique de relance keynésienne, comme demandé par la CGEM, le soutien par l’argent public vise d’abord à réinjecter de la vie dans les entreprises, à soutenir la production, à relever l’offre. Mais la finalité ne s’arrête pas là. Car ce soutien de l’offre doit se transmettre aux ménages, à travers des créations d’emplois, la revalorisation de salaires, de la redistribution de revenus, pour revitaliser in fine la demande et la consommation. C’est le fameux cercle vertueux recherché actuellement par toutes les économies du monde et qui répondra le mieux à cette crise du Covid-19, qui est au fond un choc aussi bien de l’offre que de la demande.

En demandant 80 à 100 milliards de dirhams pour soutenir l’appareil productif, tout en refusant de relever le SMIG à la date programmée, la CGEM donne l’impression qu’elle veut le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière… Et ne montre pas une certaine volonté de participer avec l’Etat au grand effort de soutien de la demande, nécessaire à une bonne relance économique et sociale.

Economiste conservateur, foncièrement libéral, qui ne croit pas en les recettes keynésiennes, ni en l’utilité d’un SMIG dans une économie, Nabil Adel confirme pourtant cette impression. « Si le patronat demande 100 milliards de dirhams pour la relance, il faut qu’il offre des contreparties. Et ces contreparties doivent être d’abord sociales. Ces milliards ne doivent pas servir à gonfler les profits des entreprises, mais à améliorer les conditions et la situation des travailleurs », explique-t-il.

Nabil Adel va encore plus loin, et estime que les contreparties doivent aller au-delà de l’amélioration des revenus des salariés : « Si l’Etat allonge des milliards pour le secteur privé, celui-ci doit s’engager sur des objectifs de croissance, de création de valeur, d’emplois, de recettes fiscales… Là, on a l’impression que le patronat veut du soutien public mais sans prendre aucun engagement ni d’ordre social ni d’ordre économique », précise-t-il.

L’ex-ministre du Budget sous Benkirane, Idriss Azami El Idrissi se dit lui aussi « choqué » par cette proposition de la CGEM.

« Le patronat se respecte. Autant que l’employé. Mais je trouve scandaleux qu’on demande un engagement énorme de l’Etat sur un plan de 100 milliards de dirhams dans un contexte budgétaire difficile, et qu’on vienne faire marche arrière sur un engagement pris qui vise à améliorer le pouvoir d’achat des ménages », nous dit-il.

Pour lui, au-delà de ce qu’il appelle « un faux pas que le patronat doit vite réparer », cette proposition de report du relèvement du SMIG « envoie un signal négatif aux Marocains en ces temps où la solidarité doit primer ». Un signal qui risque de « saper le moral du capital humain, élément central pour l’entreprise et pour la relance de l’économie ».

D’autant, détaille-t-il, qu’un relèvement de 5% du SMIG ne coûterait pas grand-chose par rapport aux montants que le patronat demande. « Je n’ai pas le chiffre exact des salariés au SMIG, mais ils doivent représenter autour de 50% des salariés inscrits à la CNSS au grand maximum. C’est deux fois rien par rapport aux 100 milliards que la CGEM exige ».

Le SMIG est actuellement à 2 698 DH. Il doit monter en juillet à 2 832 DH s'il n'y a aucun report. Soit une augmentation de 134 dirhams. Si on considère comme le suppose l’ancien ministre du Budget que les smigards représentent 50% des inscrits à la CNSS, soit une population de près de 1,8 million de personnes, ce relèvement de 5% devrait coûter au grand maximum une charge supplémentaire de 3 milliards de dirhams par an pour l’ensemble du secteur privé.

Cela grèverait certes les marges des entreprises, déjà mises à mal par la crise, mais quand on demande un soutien massif par l'argent public, on doit offrir quelque chose en contrepartie. Sans oublier les effets d’entraînement que ce relèvement du SMIG aurait sur toute l’économie.

Chantage ou démarche légitime ?

Ceci étant dit, la CGEM, qui reste un syndicat qui défend ses intérêts, a peut-être raison de mettre sur la table des dossiers comme la réforme du code du travail, la loi organique sur la grève et la question des CDD. Des réformes qui traînent depuis des années et sur lesquelles l’Etat et les syndicats ont pris un engagement ferme en avril 2019, avec la promesse de tout régler avant la fin de l’année. Un engagement qui semble ne pas avoir été respecté jusque-là, car aucune de ces réformes n’a abouti à ce jour.

La CGEM est-elle dans son droit légitime de défense de ses intérêts ou tente-t-elle de faire du chantage aux pouvoirs publics pour les pousser à accélérer le rythme de ces réformes ?

« L’économie, c’est des rapports de force. Et ces rapports sont actuellement en faveur du patronat. Car la relance passera par lui. Je ne considère pas cela comme du chantage. Le chantage, c’est quand tu exiges par ta position de force des choses qui dépassent les engagements pris par l’autre partie. Il se trouve aujourd’hui que l’engagement de l’Etat n’a pas été respecté. Ce n’est donc pas du chantage à mon avis, mais une simple négociation », estime l’économiste Nabil Adel.

Un ancien membre de la CGEM, qui a requis l’anonymat, nous explique que cela est un exercice « normal » et « assez banal » de négociation, mais qu’il « sera malheureusement mal perçu en ces moments où la solidarité doit primer » : « Un patron de la CGEM subit des pressions énormes de la part de ses membres. Sa mission, c’est d’obtenir le maximum. De négocier au mieux pour l’intérêt des fédérations sectorielles, dont certaines sont intraitables. On ne lui demande pas de faire des cadeaux à l’Etat, mais d’en tirer le maximum. Je pense donc que c’était une erreur de communication de sortir avec cette proposition aujourd’hui. Cette mesure devait être d’abord discutée avec les pouvoirs publics en toute sérénité, avant de communiquer une décision finale à l’opinion publique », estime notre source.

Nabil Adel pense d’ailleurs que le relèvement du SMIG sera bien opéré. « Par cette sortie, les patrons essaient juste de marquer le coup, de mettre la pression sur les pouvoirs publics pour avoir un engagement ferme sur les réformes du code du travail et la loi sur la grève. Surtout qu’on rentre dans une année électorale où comme on le sait il sera difficile pour les politiques de trancher sur ce genre de réformes… ».

Des avis que ne partagent pas le président du groupe parlementaire du PJD, qui est au cœur de la machine législative et qui suit de près le dossier de la réforme du code du travail, la loi organique sur la grève et les autres engagements pris dans le cadre du dialogue social de 2019.

« Ce n’est pas honnête de dire que l’Etat n’a pas tenu ses engagements. Ces réformes traînent au moins depuis la Constitution de 1996. On ne pouvait pas les régler en quelques mois. Et la CGEM sait très bien que ces dossiers avancent. Les discussions  avec les différentes parties n’ont pas cessé depuis l’année dernière, et le rythme s’est accéléré. Le gouvernement a pris un engagement ferme, et il le respectera, malgré les quelques réticences que montrent les syndicats », tient-il d’abord à préciser.

D’où, dit-il, son incompréhension de cette volte-face du patronat, qu’il qualifie de « tentative de chantage maladroite ». « Ce n’était pas le moment d’entrer dans ce genre de calculs, d’user de rapports de force pour négocier et essayer de tirer le maximum. C’est une tentative de chantage maladroite. Si on était dans une situation normale, j’aurais compris la démarche. Mais là, on passe tous par une situation difficile. Et l’Etat a déjà consenti beaucoup d’efforts pendant ces deux derniers mois pour soutenir les entreprises et les ménages. On espérait que cet esprit de solidarité allait se poursuivre, qu’on travaillerait tous ensemble pour remettre l’économie et le pays sur les rails…», tonne-t-il.

 L’UMT en alerte

Le secrétaire général de l’UMT Miloudi Moukharik confirme les propos de M. Azami au sujet des engagements pris en 2019. Il nous apprend ainsi que tous les engagements pris par les syndicats dans le cadre de l’accord de 2019 sont respectés :

- Le décret sur les CDD a été, selon lui, préparé par le ministère du Travail et validé par les syndicats. C’est au gouvernement de le publier au B.O.

- Les consultations pour l'amendement du code du travail ont été lancées, comme convenu, et avancent.

- Idem pour la loi organique sur la grève, dont un premier projet a été présenté et qui est aujourd’hui en discussion au sein d’une commission dédiée pour faire converger les positions de chacun.

« Reporter le relèvement du SMIG sous prétexte que nous n’avons pas tenu nos engagements est un raisonnement simpliste. Cela montre que le patronat veut simplement profiter de la crise pour se dérober de ses responsabilités. Cette décision a un soubassement essentiellement mercantiliste », explique-t-il.

L’UMT s’oppose ainsi à tout report du relèvement du SMIG. Son secrétaire général nous décrit d’ailleurs sa « stupéfaction » quand il a appris la nouvelle. Car selon, lui, la CGEM n’en a informé personne.

« En temps de crise, les relations interprofessionnelles ne doivent pas être marquées par l’adversité, mais par la concertation. La CGEM devait d’abord nous consulter et nous informer de cette décision. On aurait pu l’écouter et même essayer de proposer des solutions de rechange, des alternatives. Nous comprenons la situation de certaines entreprises, mais les salariés ne doivent en aucun cas subir les conséquences de cette crise. Beaucoup d’entre eux ont été licenciés, remplacés par des intérimaires, ou se sont retrouvés au meilleur des cas avec l’indemnité de la CNSS. La situation est déjà difficile pour la majorité des salariés du privé », explique-t-il.

Cette proposition de report du relèvement du SMIG vient compléter, selon lui, une batterie de mesures et de demandes « pour le moins bizarres », nous confie-t-il.

« Nous avons appris par exemple que la CGEM a adressé un mémorandum au CVE et au Chef du gouvernement, demandant de décréter le chômage partiel pour toutes les entreprises et la réduction des salaires de tout leur personnel de 50%, jusqu’à la fin de cette crise, c’est-à-dire pour une durée d’un an », nous assure-t-il.

Il nous informe ainsi que ces mesures, demandées par le patronat au CVE et au gouvernement, ainsi que cette dernière proposition de report du relèvement du SMIG seront bientôt discutées avec le Chef du gouvernement. Et que son syndicat s’y opposera farouchement.

Hausse du SMIG : la demande de report de la CGEM mal accueillie

Le 01 juin 2020 à20:16

Modifié le 01 juin 2020 à 20:57

La proposition faite par le patronat de reporter la deuxième revalorisation du SMIG actée dans l'accord du dialogue social d'avril 2019 a été mal accueillie, notamment par des économistes, des politiques et des syndicats.

La CGEM a dévoilé, jeudi 21 mai, sa proposition de plan de relance de l'économie soumise au Comité de veille économique.

Ce plan a été bien accueilli par le gouvernement. Dans son communiqué post-conseil d'administration du jeudi 28 mai, la CGEM souligne que Mohamed Benchaâboun, ministre de l'Economie et des Finances et président du CVE, l'a félicitée pour sa proposition de plan de relance de l'économie et a déclaré que “ce plan réalisé selon une approche bottom-up constitue un référentiel extrêmement riche et un outil de travail pour tous les secteurs”.

La CGEM bénéficie aussi d'un soutien royal en ce qui concerne la relance de l'économie. Reçu par le cabinet royal, le Président de la CGEM a déclaré dans le même communiqué que “Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu l'Assiste, suit de très près les actions en cours et soutient le secteur privé. Il a, à ce titre, donné ses Hautes Instructions pour une mobilisation forte de l'État pour accompagner les opérateurs économiques pour la réussite de cette reprise”. 

La CGEM se trouve ainsi confortée dans son action et ses propositions et ce aux plus hauts niveaux de l'Etat. Mais, parmi ses propositions de mesures de relance et de soutien aux entreprises, il y en a une qui ne manquera pas de créer une polémique : le report de la deuxième revalorisation du SMIG (5% prévue en juillet 2020 après les 5% de 2019) actée dans l'accord du dialogue social conclu par les partenaires sociaux (Etat-CGEM-Syndicats) en avril 2019.

Les arguments et la position de la CGEM

Lors d'une conférence de presse en ligne organisée le mercredi 27 mai, la CGEM a justifié sa demande ainsi : "Nous demandons le report à une date ultérieure de cette hausse du Smig car nous sommes actuellement dans une logique de préservation des emplois et des entreprises".

Autre argument avancé : "la CGEM a pris trois engagements, à savoir une hausse du SMIG de 5% en juillet 2019, de 5% supplémentaire en juillet 2020 et une hausse des allocations familiales. Le gouvernement et les partenaires sociaux se sont engagés à promulguer avant fin 2019 la loi organique sur la grève et le décret sur les contrats à durée déterminée et de lancer les consultations pour l'amendement du code du travail. La CGEM a tenu deux engagements sur trois, alors que le gouvernement et les partenaires sociaux n'en ont tenu aucun. Dans ce contexte et dans un souci d'équilibre et parce que les entreprises traversent une crise sans précédent, nous demandons le report de cette augmentation jusqu'à ce que les autres parties remplissent leur engagements".

Notons que les discussions autour de cette proposition de report n'ont pas encore été entamées avec le gouvernement, avait affirmé Chakib Alj, président de la CGEM, le mercredi 27 mai.

Les arguments avancés par le patronat posent plusieurs problèmes, selon des observateurs et parties prenantes contactés par Médias24, qui ont mal accueilli cette proposition qu'ils jugent "maladroite".

Mais avant de les exposer, il faut reconnaître deux choses :

- L’Etat n’a pas respecté ses engagements concernant la loi organique sur la grève, les amendements du code du travail et les CDD. Ces réformes devaient être actées avant fin 2019 selon l’accord. Elles sont toujours en discussion.

- Le patronat est un syndicat qui défend les intérêts de ses membres. Il est donc légitime de ce point de vue qu’il essaie de protéger les intérêts des entreprises. C’est son rôle.

Mais la proposition de report du relèvement du SMIG ainsi que l’argumentaire déroulé pour la justifier sont vus comme une « maladresse » par plusieurs sources contactées par Médias24. Voire, « une tentative maladroite de pression» pour d’autres sources.

Les arguments des détracteurs

D’abord sur le plan du principe : Quand l’Etat déroule une politique de relance keynésienne, comme demandé par la CGEM, le soutien par l’argent public vise d’abord à réinjecter de la vie dans les entreprises, à soutenir la production, à relever l’offre. Mais la finalité ne s’arrête pas là. Car ce soutien de l’offre doit se transmettre aux ménages, à travers des créations d’emplois, la revalorisation de salaires, de la redistribution de revenus, pour revitaliser in fine la demande et la consommation. C’est le fameux cercle vertueux recherché actuellement par toutes les économies du monde et qui répondra le mieux à cette crise du Covid-19, qui est au fond un choc aussi bien de l’offre que de la demande.

En demandant 80 à 100 milliards de dirhams pour soutenir l’appareil productif, tout en refusant de relever le SMIG à la date programmée, la CGEM donne l’impression qu’elle veut le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière… Et ne montre pas une certaine volonté de participer avec l’Etat au grand effort de soutien de la demande, nécessaire à une bonne relance économique et sociale.

Economiste conservateur, foncièrement libéral, qui ne croit pas en les recettes keynésiennes, ni en l’utilité d’un SMIG dans une économie, Nabil Adel confirme pourtant cette impression. « Si le patronat demande 100 milliards de dirhams pour la relance, il faut qu’il offre des contreparties. Et ces contreparties doivent être d’abord sociales. Ces milliards ne doivent pas servir à gonfler les profits des entreprises, mais à améliorer les conditions et la situation des travailleurs », explique-t-il.

Nabil Adel va encore plus loin, et estime que les contreparties doivent aller au-delà de l’amélioration des revenus des salariés : « Si l’Etat allonge des milliards pour le secteur privé, celui-ci doit s’engager sur des objectifs de croissance, de création de valeur, d’emplois, de recettes fiscales… Là, on a l’impression que le patronat veut du soutien public mais sans prendre aucun engagement ni d’ordre social ni d’ordre économique », précise-t-il.

L’ex-ministre du Budget sous Benkirane, Idriss Azami El Idrissi se dit lui aussi « choqué » par cette proposition de la CGEM.

« Le patronat se respecte. Autant que l’employé. Mais je trouve scandaleux qu’on demande un engagement énorme de l’Etat sur un plan de 100 milliards de dirhams dans un contexte budgétaire difficile, et qu’on vienne faire marche arrière sur un engagement pris qui vise à améliorer le pouvoir d’achat des ménages », nous dit-il.

Pour lui, au-delà de ce qu’il appelle « un faux pas que le patronat doit vite réparer », cette proposition de report du relèvement du SMIG « envoie un signal négatif aux Marocains en ces temps où la solidarité doit primer ». Un signal qui risque de « saper le moral du capital humain, élément central pour l’entreprise et pour la relance de l’économie ».

D’autant, détaille-t-il, qu’un relèvement de 5% du SMIG ne coûterait pas grand-chose par rapport aux montants que le patronat demande. « Je n’ai pas le chiffre exact des salariés au SMIG, mais ils doivent représenter autour de 50% des salariés inscrits à la CNSS au grand maximum. C’est deux fois rien par rapport aux 100 milliards que la CGEM exige ».

Le SMIG est actuellement à 2 698 DH. Il doit monter en juillet à 2 832 DH s'il n'y a aucun report. Soit une augmentation de 134 dirhams. Si on considère comme le suppose l’ancien ministre du Budget que les smigards représentent 50% des inscrits à la CNSS, soit une population de près de 1,8 million de personnes, ce relèvement de 5% devrait coûter au grand maximum une charge supplémentaire de 3 milliards de dirhams par an pour l’ensemble du secteur privé.

Cela grèverait certes les marges des entreprises, déjà mises à mal par la crise, mais quand on demande un soutien massif par l'argent public, on doit offrir quelque chose en contrepartie. Sans oublier les effets d’entraînement que ce relèvement du SMIG aurait sur toute l’économie.

Chantage ou démarche légitime ?

Ceci étant dit, la CGEM, qui reste un syndicat qui défend ses intérêts, a peut-être raison de mettre sur la table des dossiers comme la réforme du code du travail, la loi organique sur la grève et la question des CDD. Des réformes qui traînent depuis des années et sur lesquelles l’Etat et les syndicats ont pris un engagement ferme en avril 2019, avec la promesse de tout régler avant la fin de l’année. Un engagement qui semble ne pas avoir été respecté jusque-là, car aucune de ces réformes n’a abouti à ce jour.

La CGEM est-elle dans son droit légitime de défense de ses intérêts ou tente-t-elle de faire du chantage aux pouvoirs publics pour les pousser à accélérer le rythme de ces réformes ?

« L’économie, c’est des rapports de force. Et ces rapports sont actuellement en faveur du patronat. Car la relance passera par lui. Je ne considère pas cela comme du chantage. Le chantage, c’est quand tu exiges par ta position de force des choses qui dépassent les engagements pris par l’autre partie. Il se trouve aujourd’hui que l’engagement de l’Etat n’a pas été respecté. Ce n’est donc pas du chantage à mon avis, mais une simple négociation », estime l’économiste Nabil Adel.

Un ancien membre de la CGEM, qui a requis l’anonymat, nous explique que cela est un exercice « normal » et « assez banal » de négociation, mais qu’il « sera malheureusement mal perçu en ces moments où la solidarité doit primer » : « Un patron de la CGEM subit des pressions énormes de la part de ses membres. Sa mission, c’est d’obtenir le maximum. De négocier au mieux pour l’intérêt des fédérations sectorielles, dont certaines sont intraitables. On ne lui demande pas de faire des cadeaux à l’Etat, mais d’en tirer le maximum. Je pense donc que c’était une erreur de communication de sortir avec cette proposition aujourd’hui. Cette mesure devait être d’abord discutée avec les pouvoirs publics en toute sérénité, avant de communiquer une décision finale à l’opinion publique », estime notre source.

Nabil Adel pense d’ailleurs que le relèvement du SMIG sera bien opéré. « Par cette sortie, les patrons essaient juste de marquer le coup, de mettre la pression sur les pouvoirs publics pour avoir un engagement ferme sur les réformes du code du travail et la loi sur la grève. Surtout qu’on rentre dans une année électorale où comme on le sait il sera difficile pour les politiques de trancher sur ce genre de réformes… ».

Des avis que ne partagent pas le président du groupe parlementaire du PJD, qui est au cœur de la machine législative et qui suit de près le dossier de la réforme du code du travail, la loi organique sur la grève et les autres engagements pris dans le cadre du dialogue social de 2019.

« Ce n’est pas honnête de dire que l’Etat n’a pas tenu ses engagements. Ces réformes traînent au moins depuis la Constitution de 1996. On ne pouvait pas les régler en quelques mois. Et la CGEM sait très bien que ces dossiers avancent. Les discussions  avec les différentes parties n’ont pas cessé depuis l’année dernière, et le rythme s’est accéléré. Le gouvernement a pris un engagement ferme, et il le respectera, malgré les quelques réticences que montrent les syndicats », tient-il d’abord à préciser.

D’où, dit-il, son incompréhension de cette volte-face du patronat, qu’il qualifie de « tentative de chantage maladroite ». « Ce n’était pas le moment d’entrer dans ce genre de calculs, d’user de rapports de force pour négocier et essayer de tirer le maximum. C’est une tentative de chantage maladroite. Si on était dans une situation normale, j’aurais compris la démarche. Mais là, on passe tous par une situation difficile. Et l’Etat a déjà consenti beaucoup d’efforts pendant ces deux derniers mois pour soutenir les entreprises et les ménages. On espérait que cet esprit de solidarité allait se poursuivre, qu’on travaillerait tous ensemble pour remettre l’économie et le pays sur les rails…», tonne-t-il.

 L’UMT en alerte

Le secrétaire général de l’UMT Miloudi Moukharik confirme les propos de M. Azami au sujet des engagements pris en 2019. Il nous apprend ainsi que tous les engagements pris par les syndicats dans le cadre de l’accord de 2019 sont respectés :

- Le décret sur les CDD a été, selon lui, préparé par le ministère du Travail et validé par les syndicats. C’est au gouvernement de le publier au B.O.

- Les consultations pour l'amendement du code du travail ont été lancées, comme convenu, et avancent.

- Idem pour la loi organique sur la grève, dont un premier projet a été présenté et qui est aujourd’hui en discussion au sein d’une commission dédiée pour faire converger les positions de chacun.

« Reporter le relèvement du SMIG sous prétexte que nous n’avons pas tenu nos engagements est un raisonnement simpliste. Cela montre que le patronat veut simplement profiter de la crise pour se dérober de ses responsabilités. Cette décision a un soubassement essentiellement mercantiliste », explique-t-il.

L’UMT s’oppose ainsi à tout report du relèvement du SMIG. Son secrétaire général nous décrit d’ailleurs sa « stupéfaction » quand il a appris la nouvelle. Car selon, lui, la CGEM n’en a informé personne.

« En temps de crise, les relations interprofessionnelles ne doivent pas être marquées par l’adversité, mais par la concertation. La CGEM devait d’abord nous consulter et nous informer de cette décision. On aurait pu l’écouter et même essayer de proposer des solutions de rechange, des alternatives. Nous comprenons la situation de certaines entreprises, mais les salariés ne doivent en aucun cas subir les conséquences de cette crise. Beaucoup d’entre eux ont été licenciés, remplacés par des intérimaires, ou se sont retrouvés au meilleur des cas avec l’indemnité de la CNSS. La situation est déjà difficile pour la majorité des salariés du privé », explique-t-il.

Cette proposition de report du relèvement du SMIG vient compléter, selon lui, une batterie de mesures et de demandes « pour le moins bizarres », nous confie-t-il.

« Nous avons appris par exemple que la CGEM a adressé un mémorandum au CVE et au Chef du gouvernement, demandant de décréter le chômage partiel pour toutes les entreprises et la réduction des salaires de tout leur personnel de 50%, jusqu’à la fin de cette crise, c’est-à-dire pour une durée d’un an », nous assure-t-il.

Il nous informe ainsi que ces mesures, demandées par le patronat au CVE et au gouvernement, ainsi que cette dernière proposition de report du relèvement du SMIG seront bientôt discutées avec le Chef du gouvernement. Et que son syndicat s’y opposera farouchement.

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