Cobus van Staden

Chercheur principal en politique étrangère au South African Institute of International Affairs

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L’orage de la dette plane sur l’Afrique

Le 08 septembre 2020 à 13:25

Modifié le 08 septembre 2020 à 13:59

La crise du Covid-19 pousse l’Afrique au bord du gouffre financier. Les gouvernements africains subissent la pression du remboursement de leurs prêts extérieurs, ce qui leur laisse peu de ressources pour faire face à une pandémie historique, ainsi qu’à ses retombées économiques.

CAPE TOWN – Sans aide extérieure, plus précisément sans gel global des remboursements, certaines économies africaines risquent de s’effondrer sous le poids de leur dette, avec pour conséquence un effet domino susceptible de mettre en péril le développement du continent tout entier, et d’affecter les Etats même les plus riches.

La réponse de la communauté internationale est pour l’heure mitigée. La démarche la plus notable à ce jour, l’initiative de suspension du service de la dette (DSSI) entreprise par le G20 pour les pays les plus pauvres de la planète, ne couvre que la dette bilatérale officielle. Or, 61% des paiements liés au service de la dette des pays africains concernés par la DSSI seront cette année versés à des créanciers privés, détenteurs d’obligations, et prêteurs multilatéraux tels que la Banque mondiale. Et malgré les garanties apportées par le G20, certains des Etats qui ont pris part à la DSSI ont par la suite fait l’objet d’un déclassement par les agences mondiales de notation.

La Banque mondiale ne se montre pas particulièrement coopérative sur ce point. Bien que son président David Malpass ait récemment appelé à un allègement des dettes, allant même jusqu’à évoquer la possibilité d’une annulation, il résiste d’un autre côté aux propositions de la Banque elle-même (un prêteur majeur en Afrique) consistant à geler les remboursements de dettes. L’institution sous conduite américaine semble davantage intéressée par les points qu’elle pourrait marquer sur le plan politique en conduisant la Banque chinoise de développement à rejoindre l’initiative du G20, alors même que cette adhésion ne changerait réellement la donne que pour un seul pays africain.

La géopolitique fait également dérailler l’option prometteuse d’une nouvelle émission de droits de tirage spéciaux par le Fonds monétaire international (son actif de réserve mondial) visant à débloquer des liquidités supplémentaires. Cette proposition se heurte en effet à la résistance de l’administration du président américain Donald Trump, qui craint de voir une partie de ces fonds affluer vers des pays tels que l’Iran.

Problème majeur, l’Afrique enregistre désormais une importante dette dans le secteur privé. Au mois de mai, un groupe réunissant les 25 plus grands créanciers privés du continent a été créé, en consultation avec la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (Uneca). La secrétaire exécutive de l’organisation, Vera Songwe, œuvre pour que la dette de l’Afrique soit regroupée dans un instrument comparable à une obligation de dette collatéralisée, soutenue par une institution multilatérale notée AAA ou par une banque centrale. Ceci permettrait aux Etats de gagner du temps, puisqu’ils bénéficieraient d’un gel des remboursements de deux ans leur laissant la possibilité de faire face à la pandémie, sans les empêcher de puiser plus tard sur les marchés du crédit pour financer la relance économique.

Pas de solution miracle 

Les créanciers privés ont cependant rapidement refusé ce type d’approches globales, insistant sur le fait que la dette des Etats devait être gérée au cas par cas. Ce refus risque de faire perdre beaucoup de temps à de nombreux pays susceptibles d’entrer en défaut de paiement au cours d’une période d’attente, ce qui apparaîtrait d’autant plus exaspérant compte tenu des profits majeurs réalisés par ces créanciers intéressés par le niveau stratosphérique des rendements en Afrique.

Bien qu’aucune des propositions formulées ne soit une solution miracle, le problème de la dette en Afrique n’est pas insoluble. Les paiements de service de la dette sur le continent représentent 44 milliards de dollars  en 2020. C’est à la fois beaucoup d’argent, et très peu en comparaison aux milliers de milliards de dollars que les gouvernements des pays riches injectent actuellement dans leur propre économie.

Les querelles internes entre créanciers s’accompagnent de pieuses lamentations autour du risque de voir les pays les plus pauvres être « ceux qui souffriront le plus ». Cette vision semble considérer que si la détresse de l’Afrique est évidemment regrettable, le continent demeure également lointain, et souffrira en silence de son côté. De nos jours, cette conception est terriblement naïve.

Jusqu’au début de l’année, de nombreuses économies africaines enregistraient une solide croissance. Désormais, sans aide extérieure permettant d’atténuer la tempête du Covid-19, ces pays risquent un effondrement économique, susceptible d’impacter les plus fortunés dans une mesure à laquelle ces derniers ne sont pas préparés.

L’actuelle crise de la dette constitue le plus sérieux revers politique essuyé à ce jour par la Chine en Afrique. Car si la valeur économique que représente le continent pour la Chine a quelque peu diminué, sa valeur politique en tant que bloc fiable de votes dans les institutions multilatérales revêt une importance croissante. Si le candidat démocrate Joe Biden remporte l’élection présidentielle américaine de novembre, la Chine se retrouvera confrontée à une pression collective au sein de ces organisations. Et bien qu’elle ait en principe rejoint la DSSI du G20, sa candidature demeure hésitante et opaque.

Le tribut politique s’alourdit. La Chine rencontre actuellement une vague de désapprobation liée à la dette au Nigeria, à la fois sur les réseaux sociaux et à la chambre basse du pays. Les responsables politiques nigérians appellent à un audit pour chaque prêt contracté par le pays auprès de la Chine, une démarche sans précédent dans les relations Chine-Afrique. Si la crise économique et celle de la dette s’aggravent, cette hostilité risque de se propager sur le continent.

Lors de périodes difficiles passées, les partis africains d’opposition avaient fait campagne contre la présence chinoise dans leurs pays. Un chaos économique croissant pourrait conduire non seulement à l’érosion du soutien africain de haut niveau en faveur de la Chine au sein de forums tels que l’ONU, mais également à un assaut populiste contre les entreprises et les citoyens chinois.

L’engagement des Etats-Unis en Afrique revêt une forte dimension militaire et antiterroriste. Les dirigeants politiques américains devraient ainsi se sentir concernés par la récente prise de contrôle d’un port au Mozambique par l’Etat islamique (EI). L’Afrique abrite une population d’1,2 milliard de personnes, pour une moyenne d’âge de 19 ans. Un continent peuplé d’adolescents privés de perspectives économiques ne sera pas difficile à radicaliser.

L’Europe doit déjà faire face au scandale d’autorités grecques qui abandonnent les migrants africains pour les laisser périr en haute mer. Si les économies d’Afrique s’effondrent, l’Europe connaîtra une crise migratoire sans précédent, et sans commune mesure avec celle de 2015, qui avait entraîné l’arrivée au pouvoir de populistes de droite dans plusieurs Etats de l’UE.

Le coût nécessaire pour aider l’Afrique à éviter l’orage de la dette est insignifiant par rapport au tribut inimaginable qu’engendrerait l’inaction. De nombreux Etats membres de l’Union européenne ont rejoint la DSSI, et soutiendront peut-être sa prolongation lorsque le G20 et les créanciers souverains du Paris Club se réuniront plus tard cette année. Eviter plusieurs scénarios catastrophe nécessitera pour autant une certaine innovation. Tous les partenaires financiers de l’Afrique, institutions multilatérales, créanciers privés et gouvernements de pays riches inclus, doivent se rassembler auprès de l’Uneca et d’autres parties prenantes africaines pour élaborer une solution globale, sans plus tarder.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2020
Cobus van Staden

Chercheur principal en politique étrangère au South African Institute of International Affairs

L’orage de la dette plane sur l’Afrique

Le 08 septembre 2020 à13:58

Modifié le 08 septembre 2020 à 13:59

La crise du Covid-19 pousse l’Afrique au bord du gouffre financier. Les gouvernements africains subissent la pression du remboursement de leurs prêts extérieurs, ce qui leur laisse peu de ressources pour faire face à une pandémie historique, ainsi qu’à ses retombées économiques.

CAPE TOWN – Sans aide extérieure, plus précisément sans gel global des remboursements, certaines économies africaines risquent de s’effondrer sous le poids de leur dette, avec pour conséquence un effet domino susceptible de mettre en péril le développement du continent tout entier, et d’affecter les Etats même les plus riches.

La réponse de la communauté internationale est pour l’heure mitigée. La démarche la plus notable à ce jour, l’initiative de suspension du service de la dette (DSSI) entreprise par le G20 pour les pays les plus pauvres de la planète, ne couvre que la dette bilatérale officielle. Or, 61% des paiements liés au service de la dette des pays africains concernés par la DSSI seront cette année versés à des créanciers privés, détenteurs d’obligations, et prêteurs multilatéraux tels que la Banque mondiale. Et malgré les garanties apportées par le G20, certains des Etats qui ont pris part à la DSSI ont par la suite fait l’objet d’un déclassement par les agences mondiales de notation.

La Banque mondiale ne se montre pas particulièrement coopérative sur ce point. Bien que son président David Malpass ait récemment appelé à un allègement des dettes, allant même jusqu’à évoquer la possibilité d’une annulation, il résiste d’un autre côté aux propositions de la Banque elle-même (un prêteur majeur en Afrique) consistant à geler les remboursements de dettes. L’institution sous conduite américaine semble davantage intéressée par les points qu’elle pourrait marquer sur le plan politique en conduisant la Banque chinoise de développement à rejoindre l’initiative du G20, alors même que cette adhésion ne changerait réellement la donne que pour un seul pays africain.

La géopolitique fait également dérailler l’option prometteuse d’une nouvelle émission de droits de tirage spéciaux par le Fonds monétaire international (son actif de réserve mondial) visant à débloquer des liquidités supplémentaires. Cette proposition se heurte en effet à la résistance de l’administration du président américain Donald Trump, qui craint de voir une partie de ces fonds affluer vers des pays tels que l’Iran.

Problème majeur, l’Afrique enregistre désormais une importante dette dans le secteur privé. Au mois de mai, un groupe réunissant les 25 plus grands créanciers privés du continent a été créé, en consultation avec la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (Uneca). La secrétaire exécutive de l’organisation, Vera Songwe, œuvre pour que la dette de l’Afrique soit regroupée dans un instrument comparable à une obligation de dette collatéralisée, soutenue par une institution multilatérale notée AAA ou par une banque centrale. Ceci permettrait aux Etats de gagner du temps, puisqu’ils bénéficieraient d’un gel des remboursements de deux ans leur laissant la possibilité de faire face à la pandémie, sans les empêcher de puiser plus tard sur les marchés du crédit pour financer la relance économique.

Pas de solution miracle 

Les créanciers privés ont cependant rapidement refusé ce type d’approches globales, insistant sur le fait que la dette des Etats devait être gérée au cas par cas. Ce refus risque de faire perdre beaucoup de temps à de nombreux pays susceptibles d’entrer en défaut de paiement au cours d’une période d’attente, ce qui apparaîtrait d’autant plus exaspérant compte tenu des profits majeurs réalisés par ces créanciers intéressés par le niveau stratosphérique des rendements en Afrique.

Bien qu’aucune des propositions formulées ne soit une solution miracle, le problème de la dette en Afrique n’est pas insoluble. Les paiements de service de la dette sur le continent représentent 44 milliards de dollars  en 2020. C’est à la fois beaucoup d’argent, et très peu en comparaison aux milliers de milliards de dollars que les gouvernements des pays riches injectent actuellement dans leur propre économie.

Les querelles internes entre créanciers s’accompagnent de pieuses lamentations autour du risque de voir les pays les plus pauvres être « ceux qui souffriront le plus ». Cette vision semble considérer que si la détresse de l’Afrique est évidemment regrettable, le continent demeure également lointain, et souffrira en silence de son côté. De nos jours, cette conception est terriblement naïve.

Jusqu’au début de l’année, de nombreuses économies africaines enregistraient une solide croissance. Désormais, sans aide extérieure permettant d’atténuer la tempête du Covid-19, ces pays risquent un effondrement économique, susceptible d’impacter les plus fortunés dans une mesure à laquelle ces derniers ne sont pas préparés.

L’actuelle crise de la dette constitue le plus sérieux revers politique essuyé à ce jour par la Chine en Afrique. Car si la valeur économique que représente le continent pour la Chine a quelque peu diminué, sa valeur politique en tant que bloc fiable de votes dans les institutions multilatérales revêt une importance croissante. Si le candidat démocrate Joe Biden remporte l’élection présidentielle américaine de novembre, la Chine se retrouvera confrontée à une pression collective au sein de ces organisations. Et bien qu’elle ait en principe rejoint la DSSI du G20, sa candidature demeure hésitante et opaque.

Le tribut politique s’alourdit. La Chine rencontre actuellement une vague de désapprobation liée à la dette au Nigeria, à la fois sur les réseaux sociaux et à la chambre basse du pays. Les responsables politiques nigérians appellent à un audit pour chaque prêt contracté par le pays auprès de la Chine, une démarche sans précédent dans les relations Chine-Afrique. Si la crise économique et celle de la dette s’aggravent, cette hostilité risque de se propager sur le continent.

Lors de périodes difficiles passées, les partis africains d’opposition avaient fait campagne contre la présence chinoise dans leurs pays. Un chaos économique croissant pourrait conduire non seulement à l’érosion du soutien africain de haut niveau en faveur de la Chine au sein de forums tels que l’ONU, mais également à un assaut populiste contre les entreprises et les citoyens chinois.

L’engagement des Etats-Unis en Afrique revêt une forte dimension militaire et antiterroriste. Les dirigeants politiques américains devraient ainsi se sentir concernés par la récente prise de contrôle d’un port au Mozambique par l’Etat islamique (EI). L’Afrique abrite une population d’1,2 milliard de personnes, pour une moyenne d’âge de 19 ans. Un continent peuplé d’adolescents privés de perspectives économiques ne sera pas difficile à radicaliser.

L’Europe doit déjà faire face au scandale d’autorités grecques qui abandonnent les migrants africains pour les laisser périr en haute mer. Si les économies d’Afrique s’effondrent, l’Europe connaîtra une crise migratoire sans précédent, et sans commune mesure avec celle de 2015, qui avait entraîné l’arrivée au pouvoir de populistes de droite dans plusieurs Etats de l’UE.

Le coût nécessaire pour aider l’Afrique à éviter l’orage de la dette est insignifiant par rapport au tribut inimaginable qu’engendrerait l’inaction. De nombreux Etats membres de l’Union européenne ont rejoint la DSSI, et soutiendront peut-être sa prolongation lorsque le G20 et les créanciers souverains du Paris Club se réuniront plus tard cette année. Eviter plusieurs scénarios catastrophe nécessitera pour autant une certaine innovation. Tous les partenaires financiers de l’Afrique, institutions multilatérales, créanciers privés et gouvernements de pays riches inclus, doivent se rassembler auprès de l’Uneca et d’autres parties prenantes africaines pour élaborer une solution globale, sans plus tarder.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2020

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