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Une stratégie gagnante pour l'Ukraine

BUDAPEST – Au début de cette année, j'ai proposé une stratégie pour l'Ukraine, tenant compte du fait que des sanctions contre la Russie ne suffisent pas. Elles doivent être associées à un engagement politique de la part des alliés de l'Ukraine pour faire tout ce qu'il faudra pour permettre au pays non seulement de survivre, mais aussi de réussir à mettre en application des réformes politiques et économiques de grande envergure, malgré l'opposition implacable du Président russe Vladimir Poutine.  

Le 19 juin 2015 à 14h06

Les sanctions, bien que nécessaires, causent du tort non seulement à la Russie mais également à l'économie de l'Europe. En revanche, permettre à l'économie ukrainienne de s'épanouir bénéficierait autant à l'Ukraine qu'à l'Europe.

Plus important encore, les sanctions par elles-mêmes renforcent le discours de Poutine, selon lequel que la Russie est victime d'un complot de l'Occident ou du monde anglo-saxon, en vue de priver ce pays de sa prétention légitime à devenir une grande puissance, au même titre que les États-Unis. Toutes les difficultés économiques et politiques de la Russie, s'il faut en croire la machine de propagande du Kremlin, résultent de l'hostilité de l'Occident.

La seule façon de contrer ce discours consiste à combiner des sanctions avec un soutien efficace pour l'Ukraine. Si l'Ukraine prospère alors que la Russie décline, aucune propagande aussi puissante soit-elle ne pourra plus dissimuler le fait que les mesures de Poutine sont bien les seules responsables.

Malheureusement les dirigeants de l'Europe ont choisi une autre voie. Ils traitent le problème de l'Ukraine comme une autre Grèce : un pays qui a des difficultés financières et qui n'est même pas un État membre de l'Union européenne.

C'est une erreur. L'Ukraine fait l'objet d'une transformation révolutionnaire et le gouvernement actuel est probablement celui qui a les meilleures chances de mettre en œuvre un changement radical.

Echec de l'Europe à identifier la naissance de la nouvelle Ukraine

Il existe en effet des similitudes importantes entre la « vieille Ukraine » et la Grèce : toutes deux souffrent d'une bureaucratie corrompue et d'une économie dominée par des oligarques. Mais la nouvelle Ukraine est bien déterminée à être un cas à part. En ne laissant pas les coudées franches à l'Ukraine sur le plan financier, l'Europe compromet le progrès du pays.

En un sens, l'échec de l'Europe à identifier la naissance de la nouvelle Ukraine n'a rien de surprenant. Des soulèvements spontanés se produisent fréquemment : le Printemps arabe par exemple, a déferlé sur l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient.

Mais la plupart des révoltes ne durent pas : leur élan s'épuise rapidement, comme cela a été le cas de la Révolution Orange en Ukraine il y a une dizaine d'années. L'Ukraine actuelle est l'un des rares cas où les manifestations se transforment en un projet constructif d'édification d'une nation. Bien que j'aie participé à ce processus de transformation, j'avoue même avoir sous-estimé la résilience de la nouvelle Ukraine. Poutine a fait la même erreur, mais à une échelle bien plus grande. Il a si bien réussi à manipuler l'opinion publique qu'il n'a pas été enclin à croire que les citoyens pourraient agir spontanément. Cela a été son talon d'Achille.

Par deux fois il a ordonné à l'ancien Président ukrainien Viktor Ianoukovytch d'employer la force contre les manifestants de la place Maïdan, la place de l'indépendance de l'Ukraine. Mais au lieu de fuir la violence, les citoyens se sont précipités vers la place Maïdan, prêts à sacrifier leur vie pour leur pays. La deuxième fois en mars 2014, quand les contestataires ont fait face à des tirs à balles réelles, ils se sont retournés contre les forces de police et ces dernières ont été mises en fuite. Un tel événement peut devenir le mythe fondateur d'une nation.

Poutine se sait responsable d'avoir transformé l'Ukraine d'un allié flexible en un adversaire implacable et d'avoir choisi comme priorité numéro un de déstabiliser le pays depuis lors. En effet, il a fait des avancées considérables sur ce front, bien qu'elles soient purement temporaires. Étant donné que Poutine reconnaît également que son régime ne peut pas survivre deux ou trois ans avec un baril de pétrole substantiellement inférieur à 100 dollars, son sens de l'urgence est compréhensible.

Ses avancées (mesurables si l'on compare l'accord de cessez-le-feu de Minsk II avec Minsk I), peuvent être attribuées en partie à ses compétences de tacticien. Plus important encore, alors qu'il est prêt à entrer en guerre, les alliés de l'Ukraine ont fait clairement savoir qu'ils sont incapables de riposter rapidement et qu'ils ne veulent pas prendre le risque d'une confrontation militaire directe avec la Russie. Cela a donné à Poutine l'avantage d'avoir ouvert la partie, parce qu'il peut changer à volonté la paix hybride en une guerre hybride et vice versa. Les alliés de l'Ukraine ne sont probablement pas capables de surenchérir dans une escalade militaire de la Russie. Mais ils sont sûrement capables de surenchérir avec la Russie sur le volet financier.

Si l'Ukraine échoue, l'UE va devoir se défendre

Les dirigeants européens en particulier n'ont pas réussi à apprécier à sa juste valeur l'importance de l'Ukraine. En se défendant, l'Ukraine défend également l'UE. Si Poutine parvient à déstabiliser l'Ukraine, il pourra alors appliquer la même tactique pour diviser l'Union européenne et pour l'emporter sur certains de ses États membres.

Si l'Ukraine échoue, l'UE va devoir se défendre. Le coût en termes financiers et humains sera bien plus lourd que celui de venir en aide à l'Ukraine. C'est pourquoi, plutôt que de nourrir l'Ukraine au compte-goutte, l'UE et ses États Membres devraient considérer l'aide en faveur de l'Ukraine comme une dépense attachée à son budget de défense. Considérées sous cet angle, les sommes actuellement dépensées deviennent quasiment dérisoires.

Le problème est que l'UE et ses États membres ont de trop lourdes contraintes financières pour soutenir l'Ukraine au niveau nécessaire pour lui permettre de survivre et de prospérer. Mais cette contrainte pourrait être supprimée, si le schéma de l'Assistance macro-financière (AMF) de l'UE pouvait être refondu. L'AMF a déjà été utilisée pour fournir une aide modeste à l'Ukraine. Mais elle a besoin d'un nouvel accord-cadre pour réaliser son plein potentiel.

L'AMF est un instrument de financement intéressant, parce qu'il n'exige aucun décaissement du budget de l'UE. Au lieu de cela, l'UE emprunte les fonds aux marchés (employant sa réputation de solvabilité triple-A en grande partie inexploitée) et prête ces fonds aux gouvernements non-membres. Un décaissement du budget de l'UE ne se concrétiserait que dans le cas où un pays emprunteur ferait faillite. En vertu des règles existantes, seulement 9% du montant du prêt est facturé au budget actuel comme une dépense hors décaissement pour s'assurer contre ce risque.

Un nouvel accord-cadre permettrait à l'AMF d'être utilisée à grande échelle et de manière plus souple. À l'heure actuelle, l'AMF peut servir de soutien budgétaire, mais pas pour fournir une assurance sur les risques politiques, ni d'autres encouragements à investir pour le secteur privé. En outre, chaque allocation doit être approuvée par la Commission européenne, par le Conseil européen, par le Parlement européen et par tous les États membres. La contribution de l'UE au plan de sauvetage du Fonds Monétaire International en février n'a pu être menée à son terme qu'en mai.

La stratégie pour l'Ukraine que j'ai proposée au début de l'année s'est heurtée à trois obstacles. Premièrement, la restructuration de la dette censée rendre compte de 15,3 milliards de dollars sur les 41 milliards de dollars du deuxième plan de sauvetage du FMI a fait peu de progrès. En second lieu, l'UE n'a pas encore commencé à élaborer un nouvel accord-cadre pour l'AMF. Et troisièmement, les dirigeants de l'UE n'ont montré aucun signe de leur détermination à faire « tout ce qu'il faudra » pour aider l'Ukraine.

La Chancelière allemande Angela Merkel et le Président français François Hollande sont désireux de faire en sorte que l'accord de Minsk II, qui porte leurs signatures, soit couronné de succès. Le problème est que l'accord a été négocié par la partie ukrainienne sous la contrainte et a été laissé délibérément dans le vague par la Russie. Cet accord appelle à des négociations entre le gouvernement et les représentants ukrainiens de la région de Donbass, sans spécifier l'identité de ces représentants. Le gouvernement ukrainien veut être en pourparlers avec des représentants élus selon la loi ukrainienne. Poutine veut que le gouvernement de l'Ukraine négocie avec les séparatistes, qui ont pris le pouvoir par la force.

Les autorités européennes sont impatientes de sortir de l'impasse. En prenant une position neutre sur l'ambiguïté de Minsk II et en ne laissant pas les coudées franches à l'Ukraine, les dirigeants de l'Europe ont inconsciemment aidé Poutine à réaliser son objectif : une crise financière et politique dans l'ensemble de l'Ukraine (plutôt que de simples avancées sur des territoires à l'Est). Nourrir l'Ukraine au compte-goutte a mis son économie au bord du gouffre. Une stabilité financière précaire a été mise en place au prix d'une contraction économique accélérée. Bien que les réformes politiques et économiques aillent toujours de l'avant, elles courent le risque de perdre l'élan acquis.

Lors d'une visite récente, j'ai éprouvé un contraste troublant entre une réalité objective qui s'est clairement détériorée et le zèle réformateur de la « nouvelle » Ukraine. Lorsque le président de Petro Porochenko et le Premier ministre Arseni Iatseniouk coopèrent (habituellement chaque fois qu'il faut obtenir un financement externe : les conditions pour le programme dirigé par le FMI ont par exemple été fixées en deux jours), ils savent persuader la Rada (le Parlement) de les suivre.

Mais des opportunités de ce genre se font de plus en plus rares. En outre, Porochenko et Iatseniouk seront rivaux aux élections régionales en octobre. Les partis d'opposition associés aux oligarques pourraient, selon les sondages d'opinion actuels, remporter un nombre de voix considérable.

Ce serait un échec, car des progrès considérables ont été réalisés ces derniers mois en vue d'empêcher les oligarques de subtiliser de grandes quantités d'argent du budget national. Le gouvernement a remporté une dure confrontation face à l'un des plus puissants et pires criminels, Igor Kolomoïsky. Et bien qu'une cour autrichienne n'ait pas réussi à extrader Dmytro Firtash aux États-Unis, les autorités ukrainiennes confisquent à présent certains de ses capitaux et limitent son monopole sur la distribution de gaz.

En outre, bien que le système bancaire n'ait pas encore été recapitalisé et soit encore vulnérable, la Banque nationale d'Ukraine exerce un contrôle efficace. Des avancées ont également eu lieu dans la présentation d'un e-gouvernement et dans la transparence de son financement. Malheureusement les efforts visant à réformer le système judiciaire et à mettre en œuvre des mesures anti-corruption efficaces restent décevants.

La clé de voûte de la réforme économique est le secteur du gaz

Une restauration radicale pourrait assurer l'indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, éradiquer les formes les plus coûteuses de corruption, assurer un fort financement du budget et apporter une contribution significative à un marché unifié du gaz en Europe.

Tous les réformateurs sont déterminés à s'aligner sur les prix du marché le plus vite possible. Cela nécessite l'introduction de subventions directes aux ménages nécessiteux avant le début de la prochaine saison d'hiver. Les erreurs et les retards dans l'enregistrement des ménages pourraient générer de nombreuses plaintes et ruiner les chances de la coalition au pouvoir lors des prochaines élections locales.

Ce danger peut être écarté en assurant aux citoyens que toutes les demandes seront approuvées automatiquement pour une saison de chauffage. Mais cela risque de nécessiter un soutien budgétaire supplémentaire. Pire encore, de nombreuses personnes au sein du gouvernement hésitent à s'aligner sur les prix du marché, sans parler des oligarques qui profitent du régime actuel. Porochenko et Iatseniouk doivent encore en assumer la responsabilité personnelle commune et surmonter toute l'opposition. Le zèle réformateur de l'Ukraine peut faiblir.

Compte tenu de la détérioration de la réalité extérieure, la fatigue des réformes en Ukraine est d'autant plus probable si l'UE persiste dans sa politique actuelle. La réforme radicale du secteur du gaz peut avorter et dans ce cas il sera difficile d'éviter une nouvelle crise financière. La coalition en place risque de perdre le soutien populaire.

En effet, dans le pire des cas, la possibilité d'une insurrection armée (qui a été ouvertement débattue), ne peut pas être exclue. Il y a plus de 1,4 millions de personnes déplacées actuellement à l'intérieur de l'Ukraine. Plus de deux millions de réfugiés ukrainiens pourraient déferler sur l'Europe.

D'un autre côté, la « nouvelle » Ukraine a à plusieurs reprises étonné chacun par sa résilience : elle peut encore nous étonner. Mais les alliés de l'Ukraine (en particulier l'UE), peuvent mieux faire. En mettant à jour leurs politiques, ils peuvent assurer la réussite de la nouvelle Ukraine.

 

© Project Syndicate 1995–2015

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Le 19 juin 2015 à 14h06

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