PARIS – Les quatre principaux foyers de tension d’aujourd’hui découlent de processus historiques qui les rendaient largement prévisibles. La férocité de l’invasion russe de l’Ukraine a pu choquer le monde, mais la guerre elle-même procède des ressentiments et des insécurités bien connus du Kremlin. Le président Vladimir Poutine avait depuis longtemps fait savoir qu’il exécrait l’idée d’une Ukraine indépendante ou alignée stratégiquement sur l’Occident. Comme l’ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis Zbigniew Brzezinski l’avait averti dans les années 1990, "sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire".
L’implication était claire : avec l’Ukraine revenue sous son contrôle, la Russie redeviendrait grande. Tout ce qui a suivi procède de cette nostalgie historique. Nul besoin de théorie du chaos ni de psychanalyse. La guerre est simplement le produit de la détermination russe à ne pas accepter son statut de puissance post-impériale.
Un deuxième point chaud, Taïwan, recèle un potentiel de dévastation mondiale. Là encore, les enjeux n’ont pas fondamentalement changé depuis la guerre de Corée. C’est à ce moment-là que les États-Unis ont intégré Taïwan et la Corée du Sud à leur périmètre de sécurité. Mao lui-même hésita à s’impliquer, précisément parce qu’il craignait qu’une guerre sur la péninsule ne le détourne de la conquête de Taïwan qu’il projetait. Il était cependant trop tard. La guerre de Corée, prolongée par l’intervention de la Septième Flotte américaine, a figé la situation.
Trois quarts de siècle plus tard, le monde vit toujours avec l’ambiguïté stratégique entre les États-Unis et la Chine au sujet de Taïwan. La Chine veut que Washington déclare formellement son opposition à l’indépendance de l’île, tandis que les États-Unis ne disent pas ce qu’ils feraient pour la défendre. Certes, cette ambiguïté pourrait ne pas durer. Trump pourrait très bien renoncer à tout engagement américain en faveur de Taïwan, ou la Chine pourrait finalement décider de bloquer l’île et de forcer la main à l’Amérique.
Nous n’en sommes pourtant pas là, et même si c’était le cas, les turbulences qui s’ensuivraient ne seraient incompréhensibles pour personne ayant suivi la situation. Il ne s’agit pas de nier le danger d’une telle évolution, mais d’en souligner la rationalité. Dans un article célèbre publié à la fin des années 1990, l’historien et stratège Michael Mandelbaum avançait que la guerre entre grandes puissances était probablement en passe de devenir obsolète. Il reconnaissait néanmoins deux cas susceptibles de contredire son argument : l’Ukraine et Taïwan.
Il en va de même au Moyen-Orient, où le conflit israélo-palestinien comme la guerre américano-israélo-iranienne ont eu de graves conséquences. Ce qui frappe le plus, là encore, ce n’est pas leur irrationalité, mais leur persistance. Il est évident depuis longtemps que seul un compromis — céder une partie du territoire en échange de la perspective d’une paix durable — peut régler le différend autour de la Terre sainte. Or nous n’avons jamais été aussi loin de cet aboutissement. Le conflit n’a fait que gagner en violence et en horreur ; mais cela ne le rend ni irrationnel ni illisible.
Comme dans nos exemples précédents, la guerre avec l’Iran plonge ses racines dans des événements survenus il y a des décennies, à savoir la révolution de 1979. La République islamique s’est constituée en opposition ouverte à l’Occident, lequel porte aussi sa part de responsabilité dans l’évolution des choses. Les grandes lignes du conflit n’ont pas changé : l’Iran veut affirmer son hégémonie régionale aux dépens d’Israël, des États-Unis et des États du Golfe, qui, de leur côté, cherchent à lui rogner les ailes.
C’est le cas depuis des décennies, période durant laquelle la République islamique a commencé à poursuivre un programme nucléaire. L’administration Obama a traité ce problème par le Plan d’action global commun (PAGC) de 2015, qui a donné aux inspecteurs nucléaires internationaux accès aux installations iraniennes sans régler la question plus large de la sécurité régionale. Trump a toutefois démantelé le JCPOA en 2018.
Tous ces cas montrent que ce que les commentateurs qualifient paresseusement de chaos est l’aboutissement de dynamiques à l’œuvre depuis longtemps, survenues à un moment où le système international n’était plus en mesure de prévenir ou d’amortir les chocs géopolitiques. Nous n’avons plus les stabilisateurs institutionnels dont nous disposions autrefois, et Trump porte une grande part de responsabilité dans cet état de fait.
La situation actuelle reflète aussi une transition hégémonique plus large : la redistribution de la puissance des États-Unis vers la Chine. La réponse américaine à ce changement a été stratégiquement incohérente. Trump semble rechercher un modus vivendi avec la Chine, y compris un arrangement qui pourrait l’amener à abandonner Taïwan. Un président aussi imprévisible et influençable que Trump pourrait tout néanmoins aussi bien bifurquer dans l’autre sens, en soutenant Taïwan d’une manière qui provoquerait la Chine.
La Chine, de son côté, entretient sa propre ambiguïté stratégique. Elle veut jouer un rôle international plus important, à la mesure de sa puissance, mais n’a aucune envie de faire le travail ingrat de construction d’alliances internationales. Il en résulte un vide qui rend les relations internationales instables. Même lorsqu’elle s’affranchit des règles internationales, la Chine ne le fait jamais de manière flagrante — sauf en mer de Chine méridionale.
Sans le soutien chinois, la Russie ne pourrait pas poursuivre sa guerre vouée à l’échec en Ukraine. Cela ne signifie cependant pas que soutenir Poutine soit irrationnel. La Chine appuie la Russie pour affaiblir l’Occident, et la même logique vaut pour sa relation avec l’Iran.
Face à tant de conflits à forts enjeux et de perturbations, il n’est pas surprenant que beaucoup déclarent le système international mort. La réalité est pourtant plus nuancée. Malgré l’incertitude provoquée, par exemple, par les droits de douane à l’importation imposés par Trump, le commerce mondial continue de croître, et les chaînes d’approvisionnement et de valeur se reconfigurent simplement, elles ne s’effondrent pas.
Si le monde semble fou, c’est parce que nous n’avons pas les instruments pour le comprendre. Avant de chercher des voies inexplorées, nous devrions nous attacher à rendre aux affaires internationales leur lisibilité.