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Quand la géographie fait l’histoire

La géographie ne se résume pas aux fleuves et aux montagnes. Pour le géographe et géopolitologue Yves Lacoste, décédé en juin dernier, elle est avant tout une science de pouvoir indispensable pour comparer les conflits qui façonnent le monde.

Le 6 juillet 2026 à 14h17

Le célèbre géographe et géopolitologue français, Yves Lacoste, disparu le 20 juin dernier, est l’auteur de l’ouvrage phare en la matière : "La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre". Figure emblématique du renouveau de la géopolitique et fondateur de la revue Hérodote, il critiquait les méthodes de l’enseignement de la géographie pour leur caractère aride alors que pour lui elle constitue un savoir stratégique pour de nombreux acteurs "dans leurs rivalités et leurs quêtes de pouvoir". D’où le titre de son ouvrage devenu une formule qui sonne comme une sentence.

Bien avant ce livre, Yves Lacoste, chercheur engagé dans la lutte anticoloniale, avait publié en 1965 un ouvrage intitulé "La géographie du sous-développement" devenu une référence pour de nombreux enseignants et universitaires ici au Maroc.

Les liens de la famille de Yves Lacoste avec notre pays remontent aux premières heures de la colonisation lorsque son père, Jean Lacoste, géologue venu étudier la formation des collies pré-rifaines, a été chargé de lever les cartes de cette région parce que les autorités coloniales espéraient y trouver du pétrole. Nommé géologue en chef à la Société chérifienne des pétroles et aussi au BRPM (Bureau des recherches et participations minières devenu aujourd’hui Office des hydrocarbures et des mines), Pierre Lacoste et sa famille vont s’installer à Fès où va naitre leur fils Yves le 7 septembre 1929, soit deux mois avant la naissance de Feu le Roi Hassan II.

Après le décès de son père et le retour de la famille en France, il a entamé des études de géographie et s’inscrit au Parti communiste. Mais, désireux de revenir au Maroc sur les pas du père, c’est le BRPM qui va lui accorder une bourse pour financer ses études et recherches au niveau des plateaux du Moyen Atlas puis des plaines du Gharb. De retour en France pour passer son agrégation en 1952, il va épouser une ethnologue, Camille Dijardin, elle aussi née au Maroc, et décident de regagner ensemble le Maroc. Mais la déposition du Roi Mohammed V va contrarier leur projet et ce sera un poste d’enseignant à Alger où il va militer avec d’autres intellectuels progressistes et observer et exposer "les différences de conquêtes et d’exercice du pouvoir entre le Maroc et l’Algérie, entre la stratégie de Lyautey et celle de Bugeaud".

Plus connu ici comme le géographe qui a le plus théorisé sur la question du sous-développement, Yves Lacoste nous a souvent été recommandé lorsque, jeunes étudiants à la fac de droit à Rabat, nous ignorions tout du rapport entre la géographie et les autres domaines. Son best-seller demeure à ce jour un "Que sais-je" sur les pays sous-développés vendu à plus de 100.000 exemplaires.

Qui se rappelle encore ce que la collection de ces opuscules a fait pour la propagation d’un savoir richement condensé en à peine une centaine de pages ? C’est grâce à cette petite encyclopédie de poche – bien avant l’avènement de Wikipédia – que nous développions nos connaissances et qu’une matière comme la géographie et ses manuels soporifiques, dont l’enseignement déjà au lycée nous rebutait, est devenue une science politique séduisante. Elle était, et l’est toujours, en couple avec l’histoire contractée en "Histoire-géo", mais c’est la première qui l’emportait car plus incarnée, plus narrative et temporelle et, pensions-nous, plus humaine. Nous ignorions que sa sœur la géo est tout aussi humaine, mais peut-être seulement mal enseignée parce que souvent réduite à la succession de cartes, de fleuves, de montagnes coloriées et de capitales. Et nous nous interrogions, sans doute comme tous les lycéens à travers le monde : "A quoi sert la géographie ?"

Bien plus tard, une réponse qui ressemble à une boutade ou une provocation nous est venue de ce natif de Fès dont, à l’époque, nous ignorions tout de ses origines : "La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre". Mais il a fallu du temps pour comprendre que Lacoste ne parlait pas de la géographie que l’on enseigne, mais de celle que l’on utilise, celle dont on use et parfois abuse. Celle qui ne s’accroche pas aux murs des classes, mais qui se plie et se déploie sur les tables des états-majors, dans les ministères, les ambassades et les salles où se décide le destin des peuples.

Là où réside le génie de ce géographe et géopolitologue, c’est de nous avoir montré que derrière chaque carte, chaque frontière, chaque détroit (celui d’Ormuz aujourd’hui en est l’exemple), chaque montagne se cachent des rapports de force, des ambitions, des convoitises et parfois des guerres. En affirmant que "la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre", Yves Lacoste n’a pas lancé une simple provocation, il nous a livré une clé essentielle pour comprendre le monde d’hier comme celui d’aujourd’hui.

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Le 6 juillet 2026 à 14h17

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