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Obama face à l’État islamique

WASHINGTON, DC – Le président américain Barack Obama a formulé une stratégie détaillée quant à la manière dont son administration entendait combattre l’État islamique, qui contrôle désormais une importante partie de la Syrie et de l’Irak. Bien qu’au cours des deux ans et demi passés je me sois montrée fermement critique à l’égard de la politique d’Obama vis-à-vis de la Syrie, force est de constater que sa nouvelle stratégie reflète une politique étrangère mature et cohérente – qui manque en revanche à satisfaire pleinement aux valeurs proclamées par le président américain. Or, il y a là une négligence susceptible de faire échouer son plan.  

Le 26 septembre 2014 à 11h20

L’approche privilégiée par Obama mérite à trois égards d’être saluée. Elle combine tout d’abord fermeté et diplomatie. Deuxièmement, elle accompagne de conditions scrupuleuses le type et la portée de l’action militaire américaine. Troisièmement, elle associe la réussite de ces efforts à l’existence et à l’efficacité d’une large coalition au Moyen-Orient, projetant ainsi un message clair selon lequel bien que les États-Unis soient prêts à assumer le rôle de leader, ils ne sont pas en capacité et ne souhaitent nullement endosser le rôle de gendarme du monde.

Dans le cadre du jeu de pouvoir qui s’opère actuellement au Moyen-Orient, Obama utilise ses atouts du mieux possible. Conscient de la possibilité d’affaiblir significativement l’État islamique au moyen d’un effort militaire conduit par l’Amérique, il sait également que seule une démarche combinant le militaire au politique pourra aboutir à la destruction de ce groupe. Le président américain a su se créer une certaine marge politique en traçant une ligne claire, annonçant que l’Amérique "étendrait ses efforts au-delà de la simple protection de ses ressortissants et conduite de missions humanitaires", mais seulement en collaboration avec le gouvernement irakien nouvellement créé. Si ce gouvernement honore sa promesse d’inclusion politique, les États-Unis l’aideront à reprendre le contrôle de son pays ; à défaut, ce ne sera pas le cas.

La nécessité d’une coalition régionale

Un aspect tout aussi important, bien que moins évident, réside dans l’atout que lui confère sa position vis-à-vis de l’Iran. À aucune reprise Obama n’a mentionné l’Iran au cours de son discours ; les observateurs se sont néanmoins interrogés quant à savoir si sa stratégie ne conférerait pas un plus grand avantage à l’Iran par rapport aux États-Unis, en vertu de la conception selon laquelle les combattants soutenus par l’Iran se révéleraient essentiels à la réussite des combats sur le terrain contre l’État islamique. Le gouvernement chiite d’Irak n’en demeure pas moins l’un des ancrages stratégiques majeurs de l’Iran dans la région ; antérieurement au lancement des frappes aériennes américaines contre l’État islamique, rien ne garantissait que le gouvernement irakien survivrait. L’Iran a au moins autant besoin de la force aérienne américaine que les États-Unis ont besoin sur le terrain de troupes appuyées par l’Iran.

L’accent mis par les États-Unis sur la nécessité d’une coalition régionale dans la lutte contre l’État islamique se révèle également une démarche diplomatique judicieuse. Le secrétaire d’État John Kerry a en revanche fait clairement savoir que l’Iran n’était pour l’heure pas le bienvenu à la table des membres. Or, il serait intéressant que l’Iran, en l’absence duquel cette coalition devient pour l’essentiel une force sunnite, puisse avoir sa place à cette table – et jouer un rôle actif et efficace dans la résolution de la guerre civile syrienne – mais seulement à condition d’être prêt à conclure un accord sur la limitation de son programme nucléaire. Jamais le contexte ne s’est révélé plus propice à cet égard.

C’est en revanche dans la manière dont elle s’adresse à l’opinion publique – réseau de relations humaines susceptible de propager la colère, la haine et le désespoir, comme l’espérance, la confiance et la loyauté – que la stratégie d’Obama revêt une certaine fragilité : sa doctrine consistant pour l’Amérique à faire usage de la force afin de défendre ses "intérêts clés", tout en faisant appel à autrui en faveur de la "résolution de menaces plus larges pour l’ordre international", constitue une logique saine et une politique appropriée au sein d’une Amérique lassée de la guerre. D’un autre côté, comme me l’a confié un Syrien sur Tweeter, le monde retiendra l’image d’un Obama désireux d’employer la puissance des États-Unis afin de venger la mort de deux journalistes américains, mais pour autant simple spectateur face au massacre de 200.000 Syriens.

La bataille de l'image des Etats-Unis

À moins que l’engagement militaire américain ne soit véritablement considéré comme destiné à préserver la vie et la propriété des populations irakienne et syrienne, les États-Unis pourraient rapidement perdre la bataille de l’image face à l’État islamique. Comme s’en inquiètent de nombreux experts, dès lors qu’un tir de drone ôtera la vie à une femme ou à un enfant, il faut s’attendre à ce qu’une vidéo de la scène et des funérailles soit publiée aux yeux des musulmans du monde entier.

Et même si cette vidéo ne renforce pas le soutien à l’égard de l’État islamique, elle ne manquera pas d’amener plusieurs millions de musulmans à considérer que les États-Unis ont renoué avec leurs vieilles tactiques militaires : bombardements liés à des considérations pétrolières, à la préservation d’Israël, ou tout simplement destinés à anéantir l’ensemble des musulmans. Ces comportements anti-américains, à nouveau accentués aujourd’hui, pourraient considérablement compliquer la collecte des renseignements nécessaires face à l’État islamique sur le terrain, et priver la démarche d’un soutien de la part d’autres milices sunnites.

Les États-Unis n’en souffriront pas seulement en Syrie et en Irak. Cette hostilité façonnera également l’opinion publique dans d’autres pays arabes, compromettant la possibilité pour ces différents gouvernements d’œuvrer aux côtés des États-Unis. Aspect le plus dommageable de tous, le lancement d’une opération militaire justifiée par des considérations purement stratégiques – défense des intérêts clés de l’Amérique – ne laisse aucune place à une démarche pourtant nécessaire en Syrie.

Calculs géopolitiques et discours des valeurs universelles

La seule manière d’amener le président syrien Bachar el-Assad à rejoindre la table des négociations consisterait à l’affaiblir lui et l’État islamique de façon simultanée. Quant à la seule justification légale ou morale d’une frappe contre ses forces aériennes, dépôts de munitions et autres armements lourds, elle résiderait dans une responsabilité internationale destinée à protéger la population de ses propres agissements – de la ma même manière que les États-Unis ont contribué à protéger les Yézidis de l’État islamique.

Car, contrairement aux affirmations d’Obama, la brutalité de l’État islamique n’a rien d’"unique". Assad est coupable du meurtre de plus de 200.000 personnes, pour la plupart des civiles, dans le cadre d’un conflit apparu sur fond de torture d’enfants perpétrée par son propre gouvernement.

Le recours à un discours autour de la simple responsabilité de protéger, utilisé un temps par Obama, accompagné de frappes limitées – comme à titre de sanction de l’utilisation qu’aurait récemment fait Assad de gaz de chlore contre des civiles – permettrait de changer rapidement la donne. L’Iran retiendrait ainsi que la réticence de l’Amérique à intervenir en Syrie n’est pas définitive, les gouvernements sunnites s’en trouveraient critiqués par leur propre peuple en raison de leur manque d’engagement, tandis que le discours de brutalité de l’État islamique serait confronté à un discours d’humanité.

Le destin des plus démunis a toujours eu une incidence directe et considérable sur celui des plus grands rois. La politique d’Obama oscille actuellement entre d’un côté les calculs géopolitiques fondés sur l’intérêt national, et d’autre part le discours des valeurs universelles, censées promouvoir "notre sécurité commune et notre humanité commune". La formulation d’une rhétorique ayant prise sur la réalité conférerait au président américain la marge de manœuvre nécessaire à la poursuite des objectifs géopolitiques de sa politique.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2014

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Le 26 septembre 2014 à 11h20

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