BERLIN – La conséquence évidente est que l’Europe se retrouvera livrée à elle-même, contrainte de résoudre seule ses problèmes et défis géopolitiques. Or, l’Europe n’a pas assumé son propre leadership géopolitique depuis le début du XXe siècle. Ses efforts pour se montrer à la hauteur de la situation méritent donc une attention particulière.
Le terme "Europe" ne désigne pas uniquement l’Union européenne. L’UE joue sans aucun doute un rôle central dans les affaires économiques, en sous-tendant un marché commun et une union douanière, une monnaie et une banque centrale communes, un cadre juridique et réglementaire supranational et, surtout, des relations commerciales extérieures solides. Mais l’OTAN, ne serait-ce que dans sa dimension européenne et canadienne, reste également indispensable à la sécurité du continent — même si elle sera bien affaiblie sans la participation de la première superpuissance mondiale.
Une grande question demeure toutefois : qui est censé diriger cette entité fragile et politiquement inachevée ? Aucune puissance européenne ne dispose à elle seule des moyens de le faire. Aucune n’a l’envergure nécessaire en termes de territoire et de population, de puissance financière ou de potentiel technologique et économique.
De plus, deux autres atouts intangibles sont nécessaires à une gouvernance efficace : une longue tradition historique de leadership régional et une population largement attachée au projet européen. Dans l’état actuel des choses, seules la France et l’Allemagne peuvent être considérées comme remplissant ces critères. La plupart des autres États membres pourraient en remplir un, mais pas les deux. Sans le partenariat franco-allemand, l’idée d’un leadership européen est vouée à l’échec d’emblée.
Mais le retrait américain de l’Europe pose un défi particulier à l’Allemagne, surtout dans le contexte actuel de renforcement militaire et de montée en puissance des forces néo-nationalistes à travers l’Europe — y compris en Allemagne même. Pendant des décennies, la présence militaire américaine a rassuré de nombreux Européens, notamment les anciens adversaires de l’Allemagne pendant la guerre, qui craignaient une résurgence de la puissance allemande. Ce facteur fera lui aussi défaut à l’avenir, ce qui exigera de l’Allemagne qu’elle fasse preuve d’une sensibilité encore plus grande à l’égard de sa propre histoire. Diriger sans dominer impliquera de trouver un équilibre délicat.
Les progrès de l’Europe ont toujours été portés par des initiatives communes, dont la plupart ont été développées par la France et l’Allemagne. Sous la pression de l’agression russe — qui trouve sa pleine expression dans la guerre en cours contre l’Ukraine — et d’une administration américaine de plus en plus hostile, la priorité immédiate est de créer une Union européenne de la défense. Pourtant, compte tenu de ce besoin et du rôle indispensable du leadership franco-allemand pour y répondre, l’échec du projet conjoint franco-allemand "Future Combat Air System" (FCAS) devrait être considéré comme un incendie de niveau cinq. Si cet échec est un avant-goût de ce qui nous attend, l’Europe est déjà condamnée.
On dit souvent que la concurrence est bonne pour les affaires. Dans le contexte des relations franco-allemandes, cependant, cela n’est vrai que si la concurrence repose sur une base solide de confiance mutuelle. Sinon, elle peut très facilement devenir mutuellement destructrice. Compte tenu de l’environnement géopolitique et stratégique actuel, c’est la dernière chose que l’Europe puisse se permettre.
Malheureusement, nous avons aujourd’hui des gouvernements politiquement fragiles des deux côtés du Rhin. Il ne reste plus qu’environ un an au président français Emmanuel Macron avant la fin de son mandat, après quoi la France pourrait bien élire un eurosceptique d’extrême droite issu du Rassemblement national de Marine Le Pen. Et personne ne peut affirmer avec certitude combien de temps le chancelier allemand Friedrich Merz restera en fonction, compte tenu des taux de popularité désastreux de son gouvernement et des indicateurs économiques tout aussi préoccupants de l’Allemagne.
Or, c’est précisément le moment où l’Europe a besoin d’un leadership fort tant à Paris qu’à Berlin. Il faudra des hommes politiques ambitieux, lucides, proactifs et animés d’un esprit civique pour lancer et soutenir les initiatives que cette conjoncture exige — à commencer par une union de défense.
Nous, Européens, vivons en paix depuis plus de 80 ans. Mais nous aurions dû apprendre depuis le temps que l’histoire peut être cruelle et impitoyable. Personne ne viendra à notre secours cette fois-ci. Nous devrons nous sauver nous-mêmes.