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Le retour du méchant Allemand

BERLIN – Au cours de la longue nuit de négociations sur la Grèce du 12 au 13 juillet, un élément fondamental de l'Union européenne s'est brisé. Depuis lors, les Européens vivent dans un autre type d'UE.  

Le 27 juillet 2015 à 12h31

Ce qui a changé cette nuit-là, c'est l'Allemagne que connaissaient les Européens depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En surface, les négociations portaient sur les moyens d'éviter une sortie grecque de la zone euro (ou «Grexit») et sur les conséquences funestes qui pourraient en découler pour la Grèce et pour l'union monétaire. Plus profondément cependant, ce qui était en jeu était le rôle en Europe de son pays le plus peuplé le plus puissant économiquement.

Le renouveau de l'Allemagne après la Seconde Guerre mondiale et son rétablissement de la confiance mondiale (qui ont abouti au consentement à la réunification allemande quarante-cinq ans plus tard), ont été établis sur les piliers vigoureux de politique nationale et étrangère. En Allemagne, une démocratie stable basée sur l'état de droit a rapidement émergé. Le succès économique de l'État providence de l'Allemagne s'est révélé être un modèle pertinent pour l'Europe. Et la volonté des Allemands de faire face sans réserve aux crimes nazis, a entrainé un profond scepticisme à l'égard de toutes les questions militaires.

En termes de politique étrangère, l'Allemagne a reconstruit la confiance en adoptant l'intégration de l'Ouest et l'européanisation. La puissance au centre de l'Europe ne doit jamais redevenir une menace pour le continent ou pour elle-même. Ainsi l'objectif des Alliés occidentaux après 1945 (contrairement à ce qui avait été fait après la Première Guerre mondiale), consistait non plus à isoler l'Allemagne et à l'affaiblir économiquement, mais à la protéger militairement et politiquement pour mieux l'intégrer solidement dans l'Ouest. En effet, la réconciliation de l'Allemagne avec son ennemi juré, la France, reste le fondement de l'Union européenne actuelle, en aidant à intégrer l'Allemagne dans le marché commun européen, en vue de l'éventuelle unification politique de l'Europe.

Une «Allemagne européenne» ou une «Europe allemande»

Mais en Allemagne d'aujourd'hui, de telles idées sont considérées comme étant désespérément «Euro-romantiques» : leur temps est révolu. Le fait nouveau qui concerne l'Europe, c'est que dorénavant l'Allemagne va poursuivre principalement ses intérêts nationaux, comme tous les autres États.

Mais une telle pensée est fondée sur une fausse prémisse. La voie que l'Allemagne poursuivra au XXIe siècle, vers une «Allemagne européenne» ou une «Europe allemande» est la question historique fondamentale au cœur de la politique étrangère allemande depuis deux siècles. Et elle a reçu une réponse au cours de cette longue nuit à Bruxelles : l'Europe allemande prévaut sur l'Allemagne européenne.

Cela a été une décision fatidique pour l'Allemagne et pour l'Europe. On se demande si la Chancelière Angela Merkel et le ministre des Finances Wolfgang Schäuble ont bien pris toute la mesure de leur décision.

Pour écarter la critique féroce à l'encontre de l'Allemagne et de ses principaux acteurs suite au diktat sur la Grèce, de nombreux Allemands ont tendance à édulcorer la situation. Certes la propagande relative à un IVe Reich a été absurde. Les références au Führer ont été stupides. Mais fondamentalement, la critique formule une prise de conscience astucieuse de la rupture de l'Allemagne avec l'ensemble de sa politique européenne postérieure à la Seconde Guerre mondiale.

Pour la première fois, l'Allemagne n'a pas voulu plus d'Europe : elle en a voulu moins. La position de l'Allemagne dans la nuit du 12 au 13 juillet a annoncé son désir de transformer la zone euro, d'un projet européen en une sorte de sphère d'influence. Merkel a été forcée de choisir entre Schäuble et la France (et l'Italie).

La question était fondamentale : son ministre des Finances a voulu contraindre un membre de la zone euro à partir «volontairement» en exerçant une pression énorme. La Grèce pouvait ou bien sortir (en pleine connaissance des conséquences désastreuses pour le pays et l'Europe) ou bien accepter un programme permettant effectivement un protectorat européen, sans aucun espoir d'amélioration économique. La Grèce est désormais soumise à un traitement (davantage d'austérité), qui n'a pas fonctionné dans le passé et qui a été prescrit uniquement pour répondre aux besoins de politique intérieure de l'Allemagne.

L'européanisation de l'Allemagne

Mais le conflit énorme avec la France et l'Italie, les deuxième et troisième plus grandes économies de la zone euro, n'est pas fini. Parce que pour Schäuble, la Grexit reste une option. En prétendant que l'allégement de la dette est «juridiquement» possible uniquement hors de la zone euro, il entend formuler la question dans le but de provoquer une Grexit «volontaire.»

La position de Schäuble a remis au tout premier plan la question fondamentale du rapport entre le Sud et le Nord de l'Europe : son approche menace de distendre la zone euro jusqu'à son point de rupture. Croire que l'on peut utiliser l'euro pour apporter la «rééducation» économique du Sud de l'Europe va s'avérer être une erreur dangereuse, pas seulement en Grèce. Comme les Français et les Italiens le savent bien, une telle opinion met en péril l'ensemble du projet européen, qui est bâti sur la diversité et la solidarité.

L'Allemagne a été le grand gagnant de l'unification européenne, aussi bien sur le plan économique que politique. Il suffit de comparer l'histoire de l'Allemagne de la première et de la seconde moitié du XXe siècle. L'unification de l'Allemagne de Bismarck au XIXe siècle s'est produite au plus fort de la poussée du nationalisme européen. Pour l'opinion allemande, le pouvoir s'est alors inextricablement mêlé au nationalisme et au militarisme. En conséquence, contrairement à la France, à la Grande-Bretagne ou aux États-Unis qui légitimaient leur politique étrangère en termes de «mission civilisatric », l'Allemagne a conçu sa puissance en termes de force militaire brute.

La fondation du deuxième État-nation unifié de l'Allemagne en 1989 s'est bâtie irrévocablement sur l'orientation vers l'Ouest et vers l'européanisation de l'Allemagne. Et l'européanisation de la politique de l'Allemagne a comblé (et comble encore) l'écart de civilisation qui a pris corps dans l'État allemand. Permettre à ce pilier de s'éroder (ou, pire encore, le saper bel et bien), est la pire des folies. Voilà pourquoi, dans l'UE qui a vu le jour au matin du 13 juillet, l'Allemagne et l'Europe risquent d'être toutes deux perdantes.

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 27 juillet 2015 à 12h31

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