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Le recul de la liberté d’expression en Grande-Bretagne

Si la Grande-Bretagne a inventé, et transmis au reste du monde, l’idée de la liberté d’expression, aujourd'hui, cette liberté est réprimée, voire menacée. Les contraintes imposées au journalisme britannique seront-elles tout aussi passagères ? 

Le 11 septembre 2013 à 10h58

NEW YORK – L’épreuve vécue par David Miranda – le compagnon du journaliste du Guardian Glenn Greenwald, arrêté à l’aéroport de Heathrow de Londres, interrogé pendant neuf heures et contraint de remettre son matériel informatique (qui aurait contenu des documents transmis à Greenwald par l’ancien consultant de l’agence américain de sécurité NSA, Edward Snowden) – est une manifestation frappante de la dégradation de l’environnement dans lequel opère la presse. Tout aussi stupéfiantes sont les menaces de poursuites judiciaires proférées par les autorités à l’encontre du rédacteur en chef du Guardian, Alan Rusbridger, et l’obligation faite au journal de détruire des documents confidentiels. Mais le plus choquant de tout est que ces événements se déroulent au Royaume-Uni.

En qualité de chef de gouvernement responsable de ces actions, le Premier ministre britannique David Cameron a trahi le plus noble héritage culturel du pays. En fait, la Grande-Bretagne a pour ainsi dire inventé et transmis au reste du monde l’idée de la liberté d’expression.

Au XVIIe siècle déjà, lorsque les monarques et parlementaires tentèrent de museler la presse, les pamphlétaires et polémistes britanniques opposèrent une vive résistance et eurent souvent gain de cause. Confronté à une ferveur révolutionnaire anti-monarchiste, le Parlement – comme devrait s’en souvenir Cameron – a voté une loi sur la presse, le Licensing Order de 1643, qui imposait une censure préalable à la publication. Cette loi provoqua une levée de boucliers des libraires et des éditeurs et l’année suivante, John Milton publiait Aeropagitica, un manifeste fondateur de la philosophie moderne sur la liberté d’expression. Revenant aux principes britanniques initiaux, la Chambre des communes abrogeait la loi qui limitait la liberté de la presse en 1776.

Après ce retour au bon sens, il devint difficile d’inculper quelqu’un pour ses opinions ou écrits politiques en Grande-Bretagne. Plus aucune loi spécifique ne censurait le discours politique, à l’exception du seuil légal bien plus élevé consistant à «perturber la paix du roi». Malgré l’afflux de propagande jacobine émanant de la France révolutionnaire, les députés britanniques restèrent convaincus du bien-fondé de la liberté d’expression et estimèrent que soumettre les idées à un libre débat servait au mieux les intérêts du pays. En 1823 et 1856, des tentatives pour faire passer des lois limitant la liberté d’expression furent conspuées par des membres du Parlement au moyen d’objections toutes modernes : toute restriction de la liberté de la presse constituait une «pente savonneuse» parce que la sédition et le blasphème de l’un était le bon sens de l’autre.

Les citoyens britanniques aussi s’élevèrent régulièrement contre les tentatives de censure de la presse. Et lorsque des groupes, comme la Société pour la suppression du vice, commencèrent à devenir influents et entamèrent des actions en justice contre les éditeurs et les libraires, les députés critiquèrent cette démarche comme étant peu britannique.

C’est bien sûr cette tradition de liberté d’expression et de débat qui a si souvent conduit la presse britannique à «aller trop loin» aux yeux des autorités et des citoyens. Les députés furent offusqués par le compte-rendu du divorce de la reine Caroline en 1820, et par la manière dont les journaux tournèrent en ridicule le roi George IV. Dans les années 1860 et 1870, ils furent choqués par la manière dont les journaux augmentèrent leur tirage en rendant compte des processus judiciaires liés aux divorces (et du comportement scandaleux de certains politiciens). L’élite politique tenta à de nombreuses reprises de limiter la liberté de la presse, mais le Parlement et les tribunaux finirent toujours par valider la valeur profondément britannique de liberté de parole et d’expression.

Les contraintes imposées aujourd’hui au journalisme britannique seront-elles tout aussi passagères ? A la suite du scandale des écoutes téléphoniques effectuées par le groupe de Rupert Murdoch, News Corporation, le Parlement a obligé la presse britannique à accepter un redoutable système d’amendes allant jusqu’à 1 million de livres (1,7 millions d’euros), pour des «erreurs» journalistiques. Le même système (récemment adopté en Australie également) a souvent été utilisé par des gouvernements moins démocratiques pour museler un journalisme dynamique et indépendant. En Équateur par exemple, les journaux sont régulièrement condamnés à payer d’énormes amendes pour avoir critiqué le gouvernement.

Les notions de «sécurité nationale» et de «lutte contre le terrorisme» sont des prétextes pour intimider les journalistes qui font leur travail – exposer les abus du gouvernement – et qui donnent à l’État des outils encore plus efficaces pour réprimer le journalisme d’investigation. Partout dans le monde, les dictatures réduisent les journalistes au silence en accusant de trahison, de subversion ou d’espionnage ceux qui enquêteraient sur les agissements du régime.

La même tactique a aujourd’hui fait son apparition dans les démocraties – avec le même effet dissuasif. En fait, l’aspect le plus consternant de l’affaire Snowden a peut-être été le silence relatif des autres médias, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, pendant que l’État sécuritaire était littéralement aux portes du Guardian. Nous avons au contraire un correspondant du magazine Time, Michael Grunwald, postant (et supprimant par la suite) un tweet disant qu’il attendait avec impatience le moment d’écrire un article en défense de l’attaque de drone qui éliminerait Julian Assange. Comme l’écrivait le poète allemand Heinrich Heine de manière prémonitoire, «Là où l'on brûle les livres, on finit aussi par brûler des hommes» ; on pourrait ajouter que cela est aussi vrai là où on détruit les disques durs.

Les autres éditeurs de journaux britanniques pensent-ils vraiment que leur silence les protégera de la «pente savonneuse» ? Si le Guardian doit faire face seul aujourd’hui, demain ce sera le Daily Telegraph ou le Financial Times qui recevront des appels menaçants de Whitehall exigeant de modifier un article ou de leur remettre les documents liés à une enquête.

La Grande-Bretagne doit rétablir la primauté de la liberté d’expression. Elle doit abolir le nouveau système d’amendes (vivement soutenu, de manière paradoxale, par Rusbridger du Guardian et le parti travailliste, mais pas par Cameron), exempter les journalistes d’incarcération au titre de la loi sur le terrorisme et prohiber la restriction d'emblée avant publication.

Il y a malheureusement peu d’initiatives dans ce sens. Quelques députés ont signé une lettre du Comité pour la protection des journalistes protestant contre l’arrestation de David Miranda, adressée à Cameron. Mais beaucoup plus reste à faire. Surtout, l’avenir politique de Cameron – et de tous les politiciens britanniques – doit dépendre de leur capacité à défendre la tradition britannique de la liberté d’expression et du débat public ou de continuer à la trahir.

Dans leur propre intérêt – et dans celui de la Grande-Bretagne – les autres médias britanniques doivent cesser de flirter avec la censure et prendre la tête de cette campagne.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

 

© Project Syndicate 1995–2013

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Le 11 septembre 2013 à 10h58

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