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Le nœud syrien

Depuis quatre ans, une guerre sanglante fait rage en Syrie. 

Le 7 décembre 2015 à 9h58

Ce qui avait débuté par un soulèvement démocratique contre la dictature de Bachar Al-Assad est devenu un entrelacs de conflits d’intérêts, reflétant en partie la lutte brutale que se livrent par procuration l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite pour la domination régionale.

Cette guerre, comme l’ont démontré les affrontements au Yémen, risque de déstabiliser l’ensemble de la région. Et la Russie cherche à présent à rehausser son statut de puissance mondiale vis-à-vis de l’Occident (et des États-Unis en particulier) en intervenant militairement pour appuyer le régime d’Al-Assad.

Le conflit en Syrie se joue donc au moins sur trois niveaux: local, régional et mondial. Et parce qu’on a laissé cette guerre durer et s’envenimer, elle a déjà fait plus de 250.000 morts, selon l’estimation des Nations unies.

Cet été, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés a quant à elle estimé que le nombre de réfugiés ayant fui la Syrie s’élevait à quatre millions, avec quelques 7,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur du territoire syrien. En conséquence, le flux de réfugiés syriens en Europe présente l’un des défis les plus sérieux que l’Union européenne ait eu à relever jusqu’à présent.

Un conflit qui renforce Daech

La guerre civile syrienne est également devenue l’un des terreaux le plus fertile et le plus dangereux du terrorisme islamiste, comme l’ont démontré les attentats perpétrés par Daech à Ankara, Beyrouth et Paris, et la revendication de la destruction d’un avion civil russe au-dessus du Sinaï.

Par ailleurs, après que la défense aérienne turque ait abattu un chasseur russe, le risque de voir les principales puissances participer directement au conflit a augmenté. Et la Turquie, en tant que membre de l’Otan, aurait droit à une assistance militaire de l’Alliance atlantique si elle était attaquée.

Pour toutes ces raisons, il doit être mis fin au conflit syrien dans les plus brefs délais. Ce n’est pas seulement la catastrophe humanitaire qui s’aggrave chaque jour, mais également les risques sur le plan de la sécurité.

A la suite des attentats du 13 novembre à Paris, une nouvelle occasion de faire cesser l’agonie de la Syrie s’est présentée parce que tous les principaux protagonistes (à l’exception de Daech) ont convenu de s’asseoir à la table de négociation. Mais si les parties prenantes ont décidé de lutter surtout et avant tout contre Daech, la grande question est de savoir s’ils le feront réellement.

Les Kurdes du nord de la Syrie et de l’Irak sont les combattants les plus efficaces contre Daech, mais leurs propres ambitions nationales les opposent à la Turquie. L’Iran et l’Arabie saoudite luttent principalement l’un contre l’autre pour la prédominance régionale, par le biais d’acteurs non étatiques. Et la Russie lutte pour renforcer son statut mondial et contre un changement de régime en Syrie.

Chacun a ses propres intérêts

La Russie se retrouve ainsi alliée avec l’Iran en soutien au régime d’Al-Assad, tandis que l’Iran, de son côté, poursuit ses propres intérêts géopolitiques en soutenant son alliée chiite au Liban, le Hezbollah, pour qui la base arrière syrienne est indispensable. La France est plus que jamais déterminée à combattre Daech, et l’Allemagne et les autres pays européens se sentent obligés de la soutenir – et d’endiguer les flux de réfugiés en provenance de la région.

Les États-Unis, de leur côté, freinent des quatre fers. Le président Barack Obama souhaite avant tout éviter d’impliquer les forces américaines dans un nouveau conflit au Moyen-Orient avant la fin de son mandat. Mais le résultat inévitable de cette réticence a été une dangereuse vacance du pouvoir, que le président russe Vladimir Poutine cherche à exploiter.

Et surtout, parce que les États-Unis refusent de prendre la tête d’une action en Syrie et que les pays européens sont trop faibles militairement pour influer seuls sur l’évolution de la situation, l’Union européenne pourrait être tentée de conclure une alliance avec la Russie.

Ce serait une grave erreur: il est à craindre que non seulement une coopération avec la Russie ne contiendrait, ni ne mettrait fin à la guerre en Syrie, mais qu’elle aurait l’effet inverse. Toute coopération avec Assad – l’objectif et les conditions posées par Poutine – ne manquerait pas de jeter une large majorité des musulmans sunnites dans les bras des extrémistes islamistes.

Collaborer avec Assad renforcerait Daech

Cette tendance est déjà évidente en Irak. Le gouvernement de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, dominé par les chiites, a joué un rôle décisif dans la radicalisation des Irakiens sunnites et leur désir ultérieur de soutenir Daech. Il serait extrêmement stupide de répéter volontairement la même erreur en Syrie. En fait, conclure une telle alliance n’aurait rien à voir avec la realpolitik parce qu’aucune issue au conflit syrien ne pourra être trouvée tant que Daech et Bachar Al-Assad en sont partie prenante.

Toute collaboration de l’Occident avec la Russie doit éviter deux écueils: qu’un lien soit établi entre la Syrie et l’Ukraine (les négociations avec l’Iran concernant la limitation de son programme nucléaire ont abouti sans qu’un tel lien ait été évoqué) et une coopération militaire avec Assad.

Il faut au contraire tenter de lier une intervention militaire contre Daech, menée sous les auspices du Conseil de sécurité de l’Onu, à un accord sur un processus de transition politique qui prévoit, après un armistice, l’établissement d’un gouvernement d’unité nationale syrien et la fin du régime Assad.

Et d’autres enjeux importants se profilent au-delà de la Syrie: l’Irak, qui sombre chaque jour un peu plus dans le chaos, en lien étroit avec la tragédie syrienne, risque de devenir le nouveau théâtre d’un conflit entre l’Iran et l’Arabie saoudite. A moins de contenir cette lutte pour l’hégémonie régionale, de nouvelles guerres par procuration – avec tous les risques qu’elles comportent – sont inévitables.

En fin de compte, la bataille décisive contre l’extrémisme islamiste se jouera au sein de la communauté sunnite. Quelle forme de l’islam sunnite prédominera – sa version wahhabite défendue par l’Arabie saoudite ou une version plus moderne et modérée? Là est la question cruciale de la lutte contre Daech et ses semblables.

Dans ce contexte, un facteur important sera la manière dont les pays occidentaux traiteront les musulmans en leur sein – comme des citoyens bienvenus  avec les mêmes droits et obligations que les autres ou comme des étrangers permanents et des candidats au recrutement par les djihadistes.

© Project Syndicate 1995–2015

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

Par
Le 7 décembre 2015 à 9h58

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