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Le Maroc est-il une puissance ?

La montée en puissance du Maroc s'appuie sur des atouts géostratégiques et politiques, mais sa consolidation dépendra de sa capacité à réussir sa transformation économique, technologique et institutionnelle.

Le 10 juillet 2026 à 11h58

À première vue, la question peut paraître surprenante. Le Maroc ne représente que 0,14% du PIB mondial et environ 0,53% de la population de la planète. Son économie reste de taille modeste comparativement aux grandes puissances et même à certaines économies émergentes. Pourtant, rares sont les observateurs qui contestent aujourd'hui le rôle influent que joue le Royaume sur les scènes régionale et internationale. De l'Afrique à l'Europe, du monde arabe aux organisations internationales, le Maroc semble peser davantage que ne le laisseraient supposer ses seuls indicateurs économiques et démographiques.

Comment expliquer ce décalage entre le poids matériel du Maroc et son poids diplomatique ? Le Royaume est-il déjà une puissance régionale ou seulement un pays disposant d'un fort potentiel de puissance ? Et, surtout, quelles conditions devrait-il réunir pour devenir une puissance à part entière dans un monde en pleine recomposition ?

 Une notion de puissance profondément renouvelée

Pendant longtemps, la puissance a été assimilée à la force militaire et à la taille de l'économie. Les grands empires de l'histoire, puis les superpuissances du XXᵉ siècle, ont fondé leur domination sur ces deux piliers. Mais le monde du XXIᵉ siècle est plus complexe. La puissance est devenue multidimensionnelle.

Elle repose aujourd'hui sur plusieurs leviers : le poids démographique, la puissance économique, la maîtrise de la technologie et de la connaissance, les capacités militaires, la position géostratégique, l'influence diplomatique, le rayonnement culturel, la qualité de la gouvernance, la cohésion nationale et la vitalité démocratique. Les expériences internationales montrent en effet qu'aucune puissance durable ne peut s'affirmer sans une forte capacité de mobilisation interne et sans des institutions légitimes et performantes.

En définitive, la puissance peut être définie comme la capacité d'un État à mobiliser ses ressources matérielles et immatérielles pour défendre ses intérêts, influencer son environnement et contribuer à façonner les équilibres régionaux et internationaux.

Cette approche permet de dépasser les classements fondés uniquement sur le PIB ou la taille de la population. Elle conduit à s'interroger sur la capacité d'un pays à transformer ses atouts en influence réelle.

 Les atouts du Maroc comme puissance émergente

Le premier atout du Maroc réside dans sa position géographique exceptionnelle. À la rencontre de l'Afrique et de l'Europe, de l'Atlantique et de la Méditerranée, le Royaume occupe une place stratégique qui lui confère une importance particulière dans les échanges économiques et les équilibres géopolitiques.

Il y a près de soixante-dix ans, Jean Lacouture écrivait : "Ici, l'Océan. Là-bas, la Méditerranée. Derrière nous, l'Afrique. À portée de la main, l'Europe". Peu de pays bénéficient d'une telle centralité géographique.

Le deuxième atout est la profondeur historique de l'État marocain. Le Maroc est un vieil État séculaire qui ne doit pas son existence à un découpage issu des conférences internationales. Il a développé au fil des siècles une tradition diplomatique et une culture de l'État qui constituent un capital politique et symbolique considérable.

Le troisième facteur est la stabilité institutionnelle. Dans une région marquée par les crises et les bouleversements, le Maroc est apparu comme un pôle de stabilité et de continuité. Cette stabilité est devenue, à elle seule, une ressource de puissance.

Le quatrième atout est l'activisme diplomatique du Royaume. Sous l'impulsion du Roi Mohammed VI, la politique étrangère marocaine a connu une transformation profonde : retour en Afrique, diversification des partenariats, diplomatie économique, consolidation des alliances stratégiques et gestion proactive des grands dossiers nationaux. Il existe indéniablement un "style Mohammed VI" fondé sur l'anticipation, le pragmatisme et la vision de long terme.

Enfin, le Maroc dispose d'un "soft power" de plus en plus affirmé : rayonnement religieux en Afrique, diaspora dynamique, attractivité touristique et culturelle, développement des infrastructures et succès sportifs récents qui ont contribué à renforcer l'image du pays à l'échelle mondiale. L'organisation réussie de la Coupe d'Afrique des nations en 2025, le classement de notre équipe nationale dans le top 10 suite aux victoires successives qu’elle a engrangées, et la co-organisation de la Coupe du monde de football de 2030 constituent, à cet égard, une consécration du rayonnement international du Royaume.

 Les faiblesses du Maroc qui entravent sa puissance

Ces acquis ne doivent cependant pas masquer les insuffisances qui limitent encore le rayonnement du Royaume.

La première faiblesse est d'ordre économique. Malgré des avancées remarquables dans plusieurs secteurs, le poids de l'économie marocaine demeure modeste à l'échelle mondiale. Le niveau du revenu par habitant reste relativement faible et la croissance économique ne parvient pas encore à créer suffisamment d'emplois de qualité.

La deuxième faiblesse concerne le capital humain. Les performances du système éducatif, le niveau de la recherche scientifique et la capacité d'innovation restent en deçà des ambitions affichées.

La troisième faiblesse réside dans les disparités sociales et territoriales. Une puissance durable ne peut se construire sans cohésion sociale ni sans réduction des inégalités.

Enfin, les défis de la gouvernance demeurent considérables. L'efficacité des institutions, la qualité de l'administration, le renforcement de l'État de droit et la lutte contre les différentes formes de rente et de corruption constituent des chantiers décisifs pour la consolidation de la puissance nationale. De même, l'approfondissement de la démocratie à tous les niveaux, local, régional et national, apparaît désormais comme un impératif de performance collective et de résilience institutionnelle.

En réalité, le Maroc apparaît aujourd'hui davantage comme une puissance diplomatique et géopolitique que comme une puissance économique et technologique.

 Le défi de la puissance dans un monde fragmenté

Le contexte international est en profonde mutation. La phase de mondialisation heureuse a cédé la place à un monde plus fragmenté, marqué par la rivalité entre les grandes puissances, la montée du protectionnisme, les tensions géopolitiques et la remise en cause de nombreuses certitudes.

Ce nouveau contexte ouvre néanmoins des opportunités aux puissances intermédiaires. La géographie, la stabilité politique, la sécurité alimentaire, l'énergie et la capacité de servir de plateforme régionale deviennent des facteurs de plus en plus déterminants.

Le Maroc possède plusieurs cartes maîtresses pour tirer parti de ces transformations. Son rôle dans plusieurs dossiers régionaux, son retour remarqué sur la scène africaine et sa capacité à nouer des partenariats diversifiés illustrent déjà un niveau d'influence supérieur à son poids économique et démographique.

Mais l'ambition de puissance exige davantage qu'une diplomatie performante. Elle suppose une accélération de la transformation économique, un investissement massif dans le capital humain, une montée en gamme technologique et une amélioration continue de la gouvernance.

Comme le souligne Abdelmalek Alaoui dans son ouvrage "Le Maroc, le défi de la puissance", la puissance n'est pas un état, mais un processus de construction permanent. Elle exige une capacité à transformer des atouts potentiels en leviers d'influence durables.

Une puissance en devenir

Le Maroc n'est ni une petite puissance ordinaire ni encore une grande puissance régionale pleinement accomplie. Il est une puissance en construction, dotée d'atouts géopolitiques et diplomatiques indéniables, mais dont la consécration dépendra de sa capacité à renforcer ses fondements économiques, technologiques et humains.

Au fond, la véritable question n'est peut-être plus de savoir si le Maroc a vocation à devenir une puissance. Elle est plutôt de savoir s'il saura saisir la fenêtre d'opportunité qu'offre la recomposition du monde pour transformer son influence diplomatique en une puissance globale, respectée et durable.

La première moitié du siècle sera-t-elle celle de la consécration de cette ambition ou celle d'un rendez-vous manqué avec l'histoire ? La réponse dépendra moins des atouts hérités de la géographie et du contexte international que de la capacité du pays à réussir sa propre transformation interne.

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Le 10 juillet 2026 à 11h58

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