Pr. Zoubair Cherkaoui
Global Director of Innovation chez Huntsman CorporationLe chômage des diplômés au Maroc : Le coût caché d’une économie insuffisamment concurrentielle
Le chômage des diplômés ne s’explique pas uniquement par un décalage entre la formation et les besoins du marché. Dans cette tribune, le Pr. Zoubair Cherkaoui défend une autre lecture : la faible intensité concurrentielle de nombreux secteurs de l'économie marocaine limiterait la demande de compétences qualifiées, freinant l'innovation, l'emploi des diplômés et, à terme, la mobilité sociale.
Une nation ne s’appauvrit pas lorsqu’elle forme trop d’ingénieurs. Elle s’appauvrit lorsqu’elle construit une économie qui n’a pas besoin d’eux. La concurrence n’explique pas à elle seule le chômage des diplômés au Maroc, mais elle constitue probablement l’un des déterminants structurels les plus sous-estimés du débat public.
1. Le chiffre qui devrait provoquer un débat national
En 2025, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) publie un chiffre saisissant : le taux de chômage des diplômés est de 19,1%, contre 4,7% pour les personnes sans diplôme [1]. Un rapport de 1 à 4. Plus on a étudié, plus on risque d’être au chômage. Et 64,8% de ces chômeurs le sont depuis plus d’un an, avec une durée moyenne de 33 mois. Ce n’est plus du chômage de transition. C’est une exclusion structurelle.
Ce paradoxe coexiste avec une croissance économique réelle. Il a une explication simple : l’économie marocaine ne crée pas assez de postes correspondant au niveau des diplômés qu’elle produit. Le débat habituel répond à cette situation par un diagnostic sur la formation. Cette tribune propose une lecture différente.
2. La vraie question
Si le problème était la qualité de la formation, les personnes les moins qualifiées devraient être les plus touchées par le chômage. C’est l’inverse. Cette inversion suggère que la faiblesse de la demande de compétences joue un rôle déterminant, au-delà des seules questions pédagogiques.
La bonne question n’est pas : pourquoi les diplômés marocains sont-ils mal formés ? Elle est : pourquoi les entreprises marocaines n’ont-elles pas besoin de ce que le système éducatif produit ? La réponse est dans la structure de leurs marchés.
La Banque mondiale documente dans son diagnostic de 2026 que de nombreux secteurs marocains restent caractérisés par une concentration élevée et une faible intensité concurrentielle [2]. Dans ces secteurs, une faible pression concurrentielle tend à réduire les incitations à innover, et donc à recruter des profils avancés. Des opérateurs moins qualifiés et moins coûteux suffisent. Une étude publiée en 2024 le confirme : les entreprises marocaines tendent à privilégier des profils moins qualifiés dont l’objectif principal est de réduire les coûts [6].
3. Ce que la preuve sectorielle dit
Deux secteurs marocains illustrent ce mécanisme avec clarté.
L’industrie automobile a exporté 125 milliards de dirhams en 2024. Elle recrute des ingénieurs qualité, des techniciens de précision, des spécialistes en logistique et en conformité réglementaire [3]. Non par vertu, mais parce que ses donneurs d’ordre internationaux ne tolèrent aucun défaut. La pression concurrentielle est totale et immédiate.
L’industrie cimentière présente une configuration différente. Selon l’avis du Conseil de la concurrence publié en février 2026, trois acteurs contrôlent entre 80 et 90% du marché national, avec des structures régionales de type duopole ou quasi-monopole. La surcapacité atteint près de 40%, mais les prix restent rigides et les marges demeurent à des niveaux que la seule dynamique concurrentielle ne saurait maintenir [4]. Dans ce contexte, l’incitation à développer des capacités internes de recherche est structurellement faible.
D’autres secteurs présentent des configurations similaires : certains segments de la distribution de gros, l’agro-industrie protégée par des barrières douanières, la logistique portuaire. Ce n’est pas une critique du management de ces secteurs. C’est le fonctionnement attendu de marchés peu contestés. L’expérience internationale indique que lorsque ces secteurs sont exposés à une pression concurrentielle réelle, leurs comportements de recrutement évoluent significativement.
4. Ce que la concurrence construit
La concurrence n’est pas d’abord un mécanisme d’emploi. C’est le moteur de la transformation structurelle d’une économie. Elle force la montée en gamme, la sophistication des procédés, la spécialisation dans des niches à haute valeur ajoutée. Elle construit un patrimoine industriel non délocalisable : formulations adaptées aux conditions locales, savoir-faire calibrés pour les contraintes spécifiques du territoire, brevets déposés sur des solutions originales. Ces actifs s’accumulent par cycles d’essai et de maîtrise qui ne sont possibles que sous pression concurrentielle.
La littérature économique établit ce lien solidement. Aghion et Griffith ont démontré empiriquement qu’une intensification de la concurrence augmente l’effort d’innovation [5]. Porter a formalisé pourquoi les entreprises exposées à une demande exigeante développent l’avantage concurrentiel par l’innovation [5]. Hausmann a montré que la complexité économique d’un pays, c’est-à-dire sa capacité à produire des biens sophistiqués, est le meilleur prédicteur de sa croissance future [5].
Il y a enfin une dimension que les statistiques ne capturent pas encore : la prime au savoir que la concurrence restaure. Quand plusieurs années d’études supplémentaires augmentent statistiquement le risque de chômage, les familles s’adaptent rationnellement et investissent moins dans les filières longues. Une économie qui ne rémunère plus la compétence finit par décourager son accumulation.
Il y a là une idée plus profonde que la seule question de l’emploi. La concurrence ne crée pas directement des postes. Elle crée un environnement dans lequel la compétence devient rentable. Dans un marché protégé, perdre un ingénieur n’est pas très grave, être moins innovant coûte peu, produire un peu moins bien est acceptable. Dans un marché concurrentiel, chaque erreur coûte des parts de marché, chaque innovation procure un avantage, chaque profil performant a une valeur économique mesurable. La concurrence transforme le savoir en avantage concurrentiel. La politique de la concurrence est donc aussi une politique du capital humain.
Il y a enfin une conséquence que les statistiques ne mesurent pas encore : la destruction progressive de la mobilité sociale. Lorsque le rendement du diplôme disparaît, les familles s’adaptent rationnellement. Les plus riches continuent à étudier parce qu’ils ont les ressources pour attendre. Les classes moyennes hésitent. Les plus modestes abandonnent les filières longues et exigeantes. À terme, la faible concurrence ne produit pas seulement du chômage. Elle referme l’ascenseur social que l’éducation était censée représenter.
5. Ce que l’expérience internationale enseigne
La concurrence ne se décrète pas. Elle se construit par des mécanismes institutionnels précis, dont deux sont particulièrement éclairants pour le cas marocain.
La Pologne après 1989 est le plus comparable au Maroc : secteurs protégés, fonction publique hypertrophiée, déconnexion entre formation et marché. Les réformes d’ouverture des marchés menées entre 1990 et 1995, combinées à une loi-cadre sur la concurrence et à l’exposition à la compétition européenne, ont forcé les entreprises polonaises à monter en gamme. La Pologne a ensuite affiché une croissance de 3,7% par an sur les années 2010, portée par des gains de productivité du travail [4]. Le mécanisme central n’était pas l’investissement public. C’était la pression concurrentielle.
La Corée du Sud a utilisé un levier différent : des objectifs d’exportation contraignants imposés à ses grandes entreprises, les exposant de force à la concurrence mondiale. Cette exposition a généré une demande massive de profils qualifiés en ingénierie et en recherche et développement. La leçon n’est pas le modèle coréen en tant que tel, mais le principe : c’est l’obligation de concurrencer, et non un plan industriel, qui crée la demande de talent.
6. Ce que le Maroc fait, et ce qui manque
Le Maroc dispose d’institutions. Le Conseil de la concurrence a rendu 174 décisions et avis en 2024, démantelé le quasi-monopole dans le paiement électronique, produit des avis sectoriels sur l’électricité et le ciment [7]. C’est une institution qui monte en puissance.
Mais ses avis restent consultatifs : le gouvernement n’est pas tenu de les appliquer. C’est la différence entre une autorité de recommandation et une autorité de régulation. La Commission européenne et la Competition and Markets Authority britannique peuvent imposer des cessions d’actifs et bloquer des fusions. Le Maroc a l’institution. Il lui manque le mandat.
Il existe aussi une tension dans la politique industrielle. Lorsqu’un investissement dans un secteur de spécialité bénéficie d’avantages fiscaux et d’un accès privilégié au marché local, il peut, selon les modalités retenues, occuper un espace où une entreprise locale aurait pu émerger. La question n’est pas de fermer la porte aux investisseurs étrangers. C’est d’exiger que chaque protocole d’investissement soit évalué sur un critère simple : est-ce que cette présence intensifie la concurrence sur ce marché, ou la réduit-elle ? Ce test n’est pas appliqué systématiquement. Il devrait l’être.
7. Quatre mesures concrètes
Première mesure : donner au Conseil de la concurrence un pouvoir d’injonction contraignant sur les secteurs qu’il identifie comme insuffisamment concurrentiels, sur le modèle des autorités européennes de régulation.
Deuxième mesure : conditionner l’accès aux marchés publics à une performance mesurable en matière de recrutement qualifié. L’article 6 du règlement des marchés publics marocain autorise déjà les critères sociaux. Il suffit de décider de l’utiliser.
Troisième mesure : instituer un test de concurrence systématique pour tout protocole d’investissement bénéficiant d’avantages fiscaux, conduit par le Conseil de la concurrence en amont de la signature.
Quatrième mesure : créer un programme national de premiers contrats entre grands opérateurs publics et petites et moyennes entreprises innovantes marocaines, sur le modèle du programme américain Small Business Innovation Research (SBIR), qui a financé des centaines de technologies en payant des entreprises pour résoudre des problèmes concrets de l’État. Des opérateurs comme l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), l’Agence marocaine de l’énergie durable (MASEN) ou l’Office chérifien des phosphates (OCP) importent massivement des produits spécialisés qu’une entreprise marocaine pourrait formuler localement.
8. Pourquoi ce débat a lieu si rarement
Chaque décision qui ouvre un marché protégé crée des perdants immédiats, organisés et capables de se mobiliser. Les bénéficiaires d’une ouverture, consommateurs, entreprises qui n’existent pas encore, diplômés qui auront des emplois dans cinq ans, sont diffus et silencieux au moment de la décision. Cette asymétrie explique pourquoi les gouvernements sous-investissent structurellement dans la politique de la concurrence, indépendamment de leur bonne volonté.
Il y a aussi un raccourci médiatique. Un protocole d’investissement génère une annonce et des emplois chiffrés. Une réforme du règlement des marchés publics ne génère aucune image. Pourtant, la seconde a un impact multiplicateur bien supérieur sur dix ans. La politique industrielle marocaine traite encore la concurrence comme une conséquence souhaitée de la croissance, pas comme un objectif planifié. C’est l’inverse qu’il faudrait.
Le Maroc a les institutions, les analyses et les exemples. Ce qui manque, c’est la décision de traiter la concurrence comme un objectif de politique publique à part entière.
9. Ce que cela coûte
La Banque mondiale estime qu’en ouvrant les marchés à la concurrence et en libérant l’investissement privé, le Maroc pourrait générer 1,7 million d’emplois supplémentaires d’ici 2035 [2]. Si 30% de ces emplois sont qualifiés, c’est 500.000 postes sur dix ans, soit l’ordre de grandeur du déficit annuel en emplois correspondant au niveau des diplômés produits.
Le coût du statu quo est lui aussi mesurable : une masse salariale publique de 180 milliards de dirhams représentant 60% du budget de fonctionnement, dont une fraction absorbe des diplômés que le secteur privé ne demande pas [8]. Un pays qui forme des ingénieurs et les place dans des postes administratifs perd deux fois. Il perd le coût de formation et il perd la trajectoire entière de ce que cet ingénieur n’inventera jamais : aucun brevet déposé, aucune petite entreprise créée, aucune équipe formée, aucun problème industriel résolu. Ce coût d’opportunité dynamique est invisible dans les statistiques et considérable dans la réalité.
La concurrence n’est pas seulement une politique des marchés. C’est le mécanisme qui donne une valeur économique au savoir. Dans une économie protégée, le talent est un coût. Dans une économie concurrentielle, il devient un actif stratégique, parce qu’il permet de survivre, d’innover et de gagner des parts de marché. Le Maroc a les compétences. Il lui reste à construire l’économie qui leur donne une valeur.
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Références
[1] Haut-Commissariat au Plan (HCP), Activité, emploi et chômage, résultats annuels 2025, mai 2026.
[2] Banque mondiale, Rapport sur la croissance et l’emploi au Maroc, Country Private Sector Diagnostic, avril 2026.
[3] OCDE, Perspectives d’investissement au Maroc, DAF/INV(2024)24.
[4] Conseil de la Concurrence du Maroc, Avis A/3/25 relatif au fonctionnement concurrentiel du marché du ciment, février 2026. OCDE, Étude économique de la Pologne, 2023.
[5] Aghion P. et Griffith R., Competition and Growth, MIT Press, 2005. Porter M., The Competitive Advantage of Nations, Free Press, 1990. Hausmann R. et al., The Atlas of Economic Complexity, Harvard Kennedy School, 2011.
[6] Moflih Y. et Moustaid E.H., Le chômage des diplômés au Maroc, IJAFAME, vol. 5, n° 2, 2024.
[7] Conseil de la concurrence du Maroc, Rapport annuel 2024.
[8] Ministère de l’Économie et des Finances, Rapport sur les ressources humaines, projet de loi de finances 2026.
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