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La rhétorique fallacieuse de la dette publique

Partant de la narration tenue sur le projet de loi de finances du gouvernement Bayrou, Rédouane Taouil, professeur agrégé des universités, égrène le mode d'argumentation mobilisé en vue de soutenir l'urgence d'une forte baisse des dépenses publiques et de plaider en faveur d'une logique d'austérité.

Le 17 septembre 2025 à 12h32

L'économie, à l'instar de disciplines comme la physique, fait usage de procédés rhétoriques pour obtenir l'adhésion à des idées et des recommandations d'actions, et influer par-là sur les choix de comportements publics et privés.

Le trope de "capital humain", qui présuppose que l'éducation est similaire à un investissement dans la construction d'une machine, est emblématique de ce que Donald McCloskey appelle "la danse des économistes sur les métaphores".

Le domaine des finances publiques est également une éloquente illustration de la place de choix qu'occupent les stratagèmes de persuasion.

Partant de la narration tenue sur le projet de loi de finances du gouvernement Bayrou, Rédouane Taouil, professeur agrégé des universités, égrène le mode d'argumentation mobilisé en vue de soutenir l'urgence d'une forte baisse des dépenses publiques et de plaider en faveur d'une logique d'austérité.

Le plan d’exposition organise les éléments de réflexion en cinq thèmes :

i) La dette publique comme fardeau : une métaphore inappropriée,

ii) État et ménage : une fausse analogie,

iii) La malfaçon du chiffre,

iv) Le leurre du seuil ;

v) L’alibi du déficit public.

"La dette ! La dette !" À force d'être martelée à l’envi dans le débat sur le projet de loi de finances en France, l'exclamation rappelle immanquablement le fameux "Sans dot ! Sans dot !" que profère avec insistance Harpagon, personnage de la comédie de Molière, L’Avare, en vue de persuader sa fille, Élise, d’épouser un seigneur fortuné.

La répétition tient lieu de véhicule insigne de la rhétorique déployée en vue de justifier l'atténuation du déficit public par des restrictions des dépenses publiques. Cette rhétorique réitère la métaphore du fardeau pesant sur l'avenir des enfants, l'analogie entre l'État et le père de famille, l'impératif de la règle chiffrée, la contrainte du seuil du ratio dette publique/produit intérieur brut, le ravalement du déficit public au rang d'un vice.

L'argumentaire sous-jacent à ces stratagèmes est éminemment sujet à caution. Il n'en reste pas moins récurrent, de sorte qu'il est légitime de lui opposer des objections, souvent confinées dans le silence, qui attestent que la rigueur budgétaire prônée est privée de justification économique.

La dette publique comme fardeau : une métaphore inappropriée

L'endettement public est systématiquement vu comme un facteur d'instabilité et un ennemi de la croissance et du bien-être social à long terme. Cette supposée nocivité doit largement à l'utilisation de figures de style qui tiennent l'emprunt public pour un fardeau qui hypothèque les conditions des générations futures par la charge de la dette.

Pareille métaphore, qui est partagée dans le forum scientifique comme dans ceux des décideurs politiques et de l'expertise, apparaît, à l'examen, viciée : loin d'éclairer les enjeux de cette modalité de financement du budget public, elle en fausse la compréhension.

"Nous ne devons pas léguer le poids de la dette aux générations futures". Cette antienne, proférée à intervalles réguliers suite à la publication de rapports sur les évolutions de l'économie nationale, procède d'une pratique métaphorique censée assumer une fonction didactique.

Il s'avère cependant que cette pratique va au-delà en prétendant apporter des preuves en faveur de l'idée selon laquelle l'endettement est mauvais par nature. Il y a là une double méprise. D'une part, pour appréhender l'impact de la dette publique, il est nécessaire non seulement de prendre en compte son niveau, mais aussi sa structure.

A cet égard, la distinction entre dette interne et dette externe est primordiale en ce que l'une et l'autre ne sont pas de même nature. Dans le cas où la dette est détenue par des nationaux, les créances sont identiquement égales à l'emprunt public. Il s'agit là de transferts entre contemporains : une fraction de l'épargne est prêtée à l'État, lequel puise dans ses recettes fiscales pour honorer ses remboursements et verser des intérêts auprès de ses créditeurs. Il n'y a là aucune raison de considérer que l'emprunt public est une charge.

A en juger par la prédominance de la dette interne au Maroc, la métaphore du fardeau est une idée reçue d'autant plus irrecevable que la contrainte sur l'endettement ne dépend que de la confiance des agents qui se portent acquéreurs des titres publics. La dette externe, quant à elle, influe sur la charge pour les générations futures mais aussi sur la richesse en termes de stock de capital et d'avoirs nets sur l'étranger.

D'autre part, qu'elles soient financées par l'endettement domestique ou extérieur, les dépenses publiques lèguent aux générations futures des infrastructures, des hôpitaux, des écoles. Cet impact, que l'image du fardeau exclut, ravale au rang de charge ce qui constitue un atout.

Ainsi, les dépenses de santé aujourd'hui peuvent avoir une double incidence positive demain. Les générations futures héritent des avantages en termes de qualité des soins mais aussi en termes d'éducation si la génération actuelle investit dans la formation de ses descendants.

A en juger par le poids que possède la métaphore du fardeau dans la rhétorique de la dette publique, on doit se prémunir, comme le préconise Paul Valéry, contre "le mal de prendre une métaphore pour une démonstration".

Prochain thème : État et ménage, une fausse analogie

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Le 17 septembre 2025 à 12h32

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