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La hijra pervertie par l’État islamique

Au cours des dernières décennies, le terme arabe djihad – autrefois utilisé pour décrire le devoir de tous les musulmans consistant à se comporter conformément à leur foi – est devenu massivement associé à la conduite d’une guerre violente contre les non croyants.  

Le 13 août 2015 à 13h35

Voici désormais qu’avec la montée en puissance de l’État islamique, une autre expression se trouve refaçonnée en direction d’une entrée au lexique de la violence extrémiste : la hijra.

Comme dans le cas du djihad, il ne s’agit pas simplement d’un détournement sémantique, dans la mesure où les implications dans le monde réel s’avèrent extrêmement alarmante. En conférant une nature belliciste au concept de hijra, qui traditionnellement fait référence à une migration pacifique des musulmans en direction de terres leur permettant de se libérer des persécutions, les initiateurs de ce détournement ont créé un puissant outil de radicalisation et d’embrigadement de musulmans aux quatre coins du monde, y compris aux États-Unis et en Europe.

La hijra est associée à l’islam en ce qu’elle puise ses origines dans le départ du prophète Mahomet depuis La Mecque vers Médine en l’an 622, qui lui permit d’échapper à l’assassinat et de préserver sa communauté. À l’époque, Mahomet et ses fidèles savent qu’aussi longtemps qu’ils resteront à La Mecque, ils seront persécutés par les non musulmans, et que leur vie elle-même sera en danger. Ainsi, par un acte de hijra – c’est-à-dire de migration – le prophète quitte la ville qui l’a vu naître. L’islam pourra ainsi constituer une base stable, dans la mesure où les musulmans de Médine pourront vivre librement leur religion, selon ce que leur dicte leur foi.

Bien que la hijra de Mahomet ne soit pas racontée dans le Coran, le livre sacré se structure autour de cet événement, l’ouvrage étant divisé entre d’une part les révélations vécues à La Mecque et d’autre part celles connues à Médine. L’année au cours de laquelle Mahomet accomplit sa hijra deviendra également la première année du calendrier islamique. De même, à mesure de la propagation de l’islam, ce terme viendra décrire non seulement le départ de Mahomet vers Médine, mais plus généralement l’obligation pour tous les musulmans consistant à émigrer vers des terres musulmanes afin de vivre pleinement leur foi.

Au fil de l’histoire islamique, la hijra fait peu à peu référence à bien plus qu’un simple déplacement physique, devenant en effet considérée comme l’invitation à œuvrer pour un monde meilleur, au sein d’un territoire gouverné par les musulmans. Pour des millions d’entre eux, ce concept est véritablement un guide de l’existence universellement malheureuse que vivent tous les croyants : comment demeurer pieux dans un monde impie. Dans sa signification la plus accomplie, la hijra vient combler l’écart entre la manière dont les fidèles aimeraient vivre leur existence et la façon dont ils la vivent en réalité.

En revanche, au début des temps modernes, face à l’expulsion systématique des musulmans hors d’Espagne en 1492, et plus tard hors de territoires conquis par d’autres empires coloniaux, la hijra acquiert une signification plus violente, dans une sorte d’anticipation de son association ultérieure avec le terme djihad. À l’issue de ces expulsions – en premier lieu desquelles celles opérées par les empires espagnol et russe – ce concept viendra signifier non seulement l’obligation d’émigrer à la manière de Mahomet, mais également un véritable ultimatum formulé par l’État : quittez le pays ou vous serez massacrés.

Plusieurs siècles après ces expulsions violentes opérées par les puissances européennes, la hijra signifie aujourd’hui bien plus qu’une simple relocalisation physique. Pour la plupart des musulmans modernes, la hijra représente l’idée de mouvement perpétuel entre le souvenir et l’oubli. C’est bel et bien ce qu’appliquent les musulmans lorsque – tels les Palestiniens et les Tchéchènes – ils se trouvent dépossédés par des États plus puissants. C’est de cette manière qu’ils se créent un foyer face à cette errance d’exil et de déplacement qui caractérise leur condition moderne. Il s’agit d’embrasser un discours destiné à préserver le passé – et à se préserver soi-même – au sein du présent. Partout et dès lors que l’histoire islamique fait apparaître des épisodes de désespoir et de malheur, la hijra émerge telle un chemin vers le courage et le triomphe spirituel. Il s’agit à la fois du commencement – de l’histoire originelle – et du dénouement d’un traumatisme.

C’est toutefois plus récemment, dans le cadre de l’ascension de l’État islamique, que la hijra a acquis une connotation qui vient la priver de significations d’autrefois. L’État islamique conçoit exclusivement la hijra comme une migration physique effectuée dans le but de mener le djihad. Selon le médiévalisme brut et contraint qu’applique l’État islamique, le passé n’est rien de plus qu’un outil, censé être redéployé au service d’une conquête violente et d’une répression sauvage. Désormais, bien loin de promouvoir le souvenir de manière éthique – source de continuité culturelle et d’apaisement – la hijra a été changée en appel aux armes par le nouveau califat auto-proclamé, que la grande majorité des musulmans d’aujourd’hui ne reconnaissent pas comme partie intégrante de leur religion.

Avant d’être associée à la prise des armes, la hijra servait à préserver un lien entre le passé et le présent. Selon cette conception d’autrefois, à la signification plus riche bien que plus insaisissable, la hijra rayonnait bien au-delà de l’appropriation opérée par l’État islamique – qu’en réalité elle contredit. La signification originelle de ce terme, intéressant une toute première communauté de croyants musulmans contraints d’émigrer non pas pour mener une guerre mais davantage pour vivre en paix, constitue une nuance que les idéologues de ce groupe – dont désormais les appels à la force exigent une version épurée du passé – aimeraient profondément nous voir oublier.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2015
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Le 13 août 2015 à 13h35

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