BERLIN – Si l’ordre du monde construit après la Seconde Guerre mondiale n’était pas parfait, tant s’en faut, au moins apportait-il la stabilité, élargissait-il les possibilités de coopération internationale. Or il semble aujourd’hui se désagréger.
La Russie, grande puissance nucléaire, s’en est prise sans raison justifiable à l’un de ses voisins et assassine sans distinction celles et ceux qu’elle nomme encore ses "sœurs" et ses "frères". Depuis maintenant six mois, le Kremlin mène une sanglante campagne de conquête correspondant aux années 1940 plus qu’aux années 2020.
Et l’Europe orientale n’est pas une exception. Le spectre de la guerre – et d’un conflit entre les deux superpuissances du XXIe siècle – resurgit aussi dans le détroit de Taïwan. La Chine intensifie ses menaces militaires contre l’île, et par conséquent aggrave le risque d’une confrontation armée avec les États-Unis.
N’oublions pas non plus que l’Iran poursuit pour de bon un programme nucléaire depuis que l’ex-président des États-Unis Donald Trump a retiré son pays du plan d’action global commun (JCPoA) sur le nucléaire iranien. Un Iran doté de l’arme nucléaire introduirait un nouveau risque permanent dans une région où l’atmosphère, déjà saturée de tensions géopolitiques, est très volatile.
L’Europe orientale, le détroit de Taïwan et le Moyen-Orient sont les théâtres d’une trilogie de crises extraordinairement dangereuses qui sont en train de défaire l’ordre mondial de l’après-guerre froide, avec ses principes fondamentaux de non-violence, de coopération internationale et de mondialisation économique, dont les grands bénéficiaires – l’Asie orientale et les économies occidentales avancées comme l’Allemagne – ressentent déjà la profonde déliquescence. Le brouillage des chaînes d’approvisionnement, la désorganisation des échanges et la montée de l’inflation sont les marques de cette nouvelle réalité économique.
Vers une confrontation entre démocratie et autoritarisme
Lorsque l’effondrement de l’Union soviétique a mis fin à la guerre froide et à sa confrontation à somme nulle entre blocs géopolitiques rivaux, l’Occident fut en mesure de capitaliser sur sa victoire parce qu’il semblait pouvoir proposer un modèle différent et attractif. Il avait un message pour les économies postcommunistes, en développement ou émergentes : "Suivez notre exemple. L’économie de marché et la démocratie vous apporteront la modernité, la prospérité et la stabilité."
Pourtant, hors de l’Union européenne, de l’Amérique du Nord et de l’Asie orientale, cette formule n’a jamais vraiment tenu ses promesses. Les plus grands succès économiques ont été enregistrés dans des pays comme la Chine ou Singapour, qui ont mené certaines réformes en faveur du marché sans développer, toutefois, la démocratie. Et lorsqu’a éclaté la crise de 2008 aux États-Unis, pour se répandre rapidement dans le reste du monde, beaucoup se sont pris à douter de la supériorité du modèle occidental.
La question est maintenant de savoir si les nouvelles rivalités entre grandes puissances vont évoluer vers une confrontation globale et systémique entre démocratie (les États-Unis et l’Europe) et autoritarisme (la Chine et la Russie). Une seconde guerre froide est-elle inéluctable ?
Il ne manque pas d’éléments pour militer en faveur d’une telle conclusion. Mais la situation est aussi beaucoup plus difficile et compliquée aujourd’hui qu’à la fin des années 1940, lorsqu’a commencé la première guerre froide. Au nouveau risque connu de conflit violent (en Europe, en Asie orientale et au Moyen-Orient), il convient d’ajouter les effets de plus en plus graves du changement climatique. Comme l’ont montré les vagues de chaleur sans précédent de cet été, tant en Chine qu’en Europe, la crise climatique jouera comme un amplificateur des nouvelles crises géopolitiques et économiques. L’humanité ne peut plus se permettre de négliger ou de différer les investissements qui lui permettront de s’adapter au changement climatique et d’en réduire les effets, ce qui impose une réorganisation complète des sociétés industrialisée de la planète.
La course aux armements nucléaires et la supériorité du système économique occidental ont décidé en dernier ressort de l’issue de la première guerre froide. Celle d’aujourd’hui se jouera sur la capacité à construire un ordre mondial plus équitable et à résoudre la crise climatique. Pour gagner, les démocraties occidentales devront proposer quelque chose qui profite véritablement à tout le monde. Si tout porte à croire que les armements militaires constitueront toujours un élément de dissuasion important des adversaires potentiels, les décisions clés relèveront d’autres domaines.
Une crise du système
Ce qu’il faut retenir de la crise climatique, c’est d’abord qu’elle n’est pas représentative de la progression historique des sociétés humaines. Alors que la plupart des crises survenant dans un système donné se soldent par un retour à la normale, c’est bel et bien à une crise du système que nous sommes désormais confrontés. Qu’on le veuille ou non, une nouvelle réalité se profile et montre qu’il n’y aura pas de retour au statu quo ante. La destruction de l’environnement et la modification du climat par l’humanité interdisent toute perpétuation des modèles existants.
L’agression russe constitue certes une menace, mais elle nous est familière et nous savons comment y faire face. La hausse des températures, le lit tari des cours d’eau, les paysages desséchés, la baisse des récoltes, les pénuries aiguës d’énergie et les perturbations de la production industrielle sont une autre affaire. Nous savions depuis longtemps que ces problèmes surviendraient, mais nous n’avons rien fait, parce qu’une réponse vraiment efficace nous obligerait à rompre avec le passé et à revoir totalement notre organisation politique, économique et sociale.
Les États, pour la plupart, ne sont pas disposés à entreprendre de telles réformes. Mais nous devons nous poser la question : lorsque les conséquences de la crise climatique seront devenues plus douloureusement évidentes, aurons-nous encore le temps de nous reprendre ? ou bien l’évolution du climat aura-t-elle déjà franchi les limites de l’irréversible, nous aura-t-elle déjà précipités dans une nouvelle ère de réchauffement de la planète, qui rendra pour tout un chacun ou presque la vie plus difficile ?
Traduit de l’anglais par François Boisivon