La fabuleuse opération de récupération politique par le PJD du désastre de la marche de Casablanca
Notre talentueux confrère Aziz Boucette commente la marche de dimanche 18 septembre et ses suites. Avec son aimable autorisation, nous publions cet article. L'article original a été publié sur Panorapost.
… Car cette marche fut en effet un véritable désastre. On ne sait pas qui l’a organisée, car personne ne veut en revendiquer la paternité. Le ministère de l’Intérieur s’en est totalement lavé les mains, et le PAM a déclaré par la voix de son secrétaire général qu’il n’était en rien concerné.
Mais le PJD a excellemment su en tirer les bénéfices politiques, et même ses plus redoutables pourfendeurs l’ont aidé en cela, à leur insu.
Depuis dimanche en milieu de journée, les réseaux se sont enflammés, et tout le monde ne parlait que de cette marche
Les images inondent la toile
Tout le monde a vu ces vidéos de pauvres hères “manifestants“, racontant aux journalistes qui leur tendaient complaisamment les micros qu’ils ne savaient pas pourquoi ils étaient là, qu’ «on les avait fait venir, contre l’argent et le couvert», citant dans le désordre caïds, moqaddems, gens du PAM… L’un d’eux a même affirmé qu’il «marchait» parce que «Benkirane nous a pris le Sahara».
Le reste s’est fait tout seul, tant il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches… Les autorités et les partis marocains ont l’habitude de ce genre de marche, et même s’ils ont proclamé haut et fort qu’ils n’y sont pour rien cette fois, personne ne les croit. Intérieur et PAM se sont vite retrouvés sur «le banc des accusés», acculés à la défensive.
Personne ne s’est demandé si ces images étaient bien celles de la marche, et personne ne s’est soucié de vérifier que les jeunes qui fulminaient contre le fait qu’on ne les avait ni payés ni nourris, comme promis, le disaient bien ce fameux dimanche 18 septembre.
Et pourtant, ces vidéos auraient pu être tournées lors de la marche de Chabat contre Benkirane ou lors de celle contre Ban Ki-moon, car cette population de jeunes «loubards» peuple toujours nos «manifestations spontanées».
On aura aussi remarqué que plusieurs personnes sur les vidéos les plus diffusées savaient parfaitement ce qu'elles disaient, contrairement à ce qui a été suggéré... comme cet individu parlant d'Ahizoune qui les aurait amenés lui et ses amis dans ses bus, sachant que Maroc Telecom ne dispose pas de bus...
De plus, avec un peu de raison, qui pourrait sérieusement croire que l’Intérieur ou le PAM, ou n’importe quel pourfendeur du PJD puisse envoyer des gens battre le pavé avec des banderoles appelant au meurtre du PJD et de ses membres, et souhaitant la mort de Benkirane? Et pourquoi Ramid n’a-t-il pas enjoint à ses procureurs de saisir la justice pour savoir qui est le vrai commanditaire de ces slogans criminels?
Le timing
Une opération de «guerre», en 6 temps.
1/ La veille du dimanche 18. L’appareil du PJD, constitué des organes du parti (site, «brigades internet», MUR…), s’est mis en branle avec une admirable célérité et une redoutable efficacité.
Les mails, messages et autres moyens ont été mis à profit et très abondamment diffusés la veille et le jour même pour mettre en accusation le ministère de l’Intérieur, montrant des bus stationnés en convoi, attendant le chaland, et évoquant en creux la machine de l’Intérieur et les agents d’autorité qui s’activent.
2/ Pendant la «marche», le ministre de la Justice et des Libertés, Mustapha Ramid, coprésident de la Commission de suivi des élections, a publié sur sa page Facebook un statut pompeusement titré «annonce publique», dans lequel il dénonce «les bizarreries et les anomalies» qui se produisent, et dans lequel il «décline toute responsabilité sur ce qui pourrait se produire lors de cette campagne».
Vu la fonction et la personnalité de Ramid, l’information a très vite fait le tour de la toile, obligeant le ministre de l’Intérieur, coprésident de la Commission, à aller précipitamment aux médias déclarer que ce n’est pas son ministère qui a organisé cette marche (erreur 1), que Ramid s’était fourvoyé en le pensant (erreur 2), et que la piètre qualité de l’organisation de la manifestation prouvait que ce n’est pas l’Intérieur qui était derrière (erreur 3 car reconnaissant que ce département appelle à des marches).
3/ L’après-midi du dimanche, la machine médiatique du PJD a inondé les rédactions sous les mails, les images et les vidéos, pendant et aussitôt après la marche, et ces éléments ont été aussitôt publiés, bien que peu de journalistes aient été présents sur le boulevard Mohammed VI ce dimanche, contrairement aux photographes, qui pullulaient.
Cette offensive par l’image a fait des ravages, car deux heures après la fin de la manifestation, les Marocains étaient convaincus de la présence d’une «main mystérieuse» manipulant les gens.
4/ Lundi 19, Benkirane monte au créneau, lors de la présentation du programme électoral de son parti.
Qu’a-t-il dit? Que Ramid a agi sans le consulter (il se place au-dessus de la mêlée, se donnant la stature d’un homme d’Etat, auto-victimisé à outrance), que Hassad lui a assuré qu’il n’y était pour rien, mais que lui, Benkirane, «il n’était pas obligé de le croire» (portant l’estocade finale), lançant à la salle un sombre «je vous laisse deviner par vous-mêmes».
Tout cela, dit avec la gouaille et la bonhomie dont le chef du gouvernement a le secret, ont fait du mal, beaucoup de mal, aux adversaires du PJD. Celui-ci s’ancre encore plus, bien plus, dans son rôle de victime de l’appareil d’Etat, et qui pourrait même servir à dénoncer une élection irrégulière si, le 7 octobre au soir, le PJD n’était pas classé premier.
5/ Les éléments de langage sont bien étudiés, et soigneusement employés par le PJD et sa «sphère médiatique» : la «division de la société», «la mise en danger de la stabilité », « la manifestation bâtarde», «les appels au meurtre»…
6/ Le porte-flingue attitré du PJD, et de Benkirane, se met à son tour à la manœuvre. Mohamed Yatim, membre dirigeant du parti, sort une chronique au vitriol sur le site du PJD, comme à son habitude: «Même si cette hystérie et cette folie se poursuivent, avec la perte de contrôle du tahakoum, de ses symboles et de ceux qui exécutent ses politiques, le PJD ne répondra pas à l’hystérie par l’hystérie, à la folie par la folie!». Exact, il répond à l’idiotie de ceux qui ont organisé la marche par beaucoup d’intelligence et d’organisation…
Et donc, depuis dimanche, le PJD fait cavalier seul sur la scène politique, le ministère de l’Intérieur et tous les autres partis étant largement occultés, submergés par l’offensive médiatique du PJD et du MUR, accusés par tous et partout d’avoir organisé cette manifestation imbécile.
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