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La course à l’armement : une aubaine pour le complexe militaro-industriel

Des États-Unis à la Chine, en passant par l’Europe et l’Asie, les budgets de défense progressent ou se maintiennent à des niveaux élevés, confirmant la fin du "dividende de la paix" et l’entrée dans une phase durable de militarisation mondiale.

Le 12 mai 2026 à 15h45

Le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) publie chaque année, depuis 1988, un rapport détaillé sur les dépenses militaires mondiales. Cette institution constitue aujourd’hui la principale référence internationale dans ce domaine. Le dernier rapport, relatif à l’année 2025, vient d’être publié et met en lumière une accélération inquiétante de la course mondiale à l’armement.

Les dépenses militaires incluent l’ensemble des dépenses publiques consacrées aux forces armées et aux activités militaires : salaires et avantages sociaux, fonctionnement des armées, achats d’équipements et d’armes, infrastructures militaires, recherche-développement, administration centrale, commandement et soutien logistique. Les dépenses d’armement ne représentent donc qu’une partie des dépenses militaires globales.

Une hausse mondiale continue

Pour la onzième année consécutive, les dépenses militaires mondiales progressent pour atteindre 2.887 milliards de dollars en 2025, soit une augmentation de 2,9% en termes réels par rapport à 2024. Les dépenses militaires reculent aux États-Unis, mais augmentent fortement en Europe (+14%) et en Asie-Océanie (+8,1%). À eux seuls, les trois principaux pays dépensiers (États-Unis, Chine, Russie) totalisent 1.480 milliards de dollars, soit 51% des dépenses militaires mondiales.

Le fardeau militaire mondial atteint désormais 2,5% du PIB mondial, son niveau le plus élevé depuis 2009, traduisant une réallocation croissante des ressources publiques vers la défense. En excluant les États-Unis, la progression mondiale atteint même 9,2%, ce qui montre que le ralentissement apparent des dépenses est en réalité trompeur.

Cette tendance reflète un contexte international marqué par la multiplication des conflits, les rivalités géopolitiques et l’anticipation de menaces futures. Les États s’engagent désormais dans des programmes de réarmement à long terme, ce qui laisse penser que nous assistons à un changement structurel durable plutôt qu’à une simple réaction conjoncturelle.

 Les États-Unis demeurent la première puissance militaire.

Avec 954 milliards de dollars de dépenses militaires, les États-Unis assurent à eux seuls près du tiers des dépenses mondiales, malgré une baisse de 7,5% par rapport à 2024. Cette diminution s’explique principalement par l’absence de nouveaux financements militaires destinés à l’Ukraine en 2025, après trois années durant lesquelles 127 milliards de dollars avaient été approuvés.

Cependant, les États-Unis ont poursuivi l’augmentation de leurs investissements dans les capacités nucléaires et conventionnelles afin de maintenir leur domination stratégique et de contenir l’influence croissante de la Chine dans la région indo-pacifique. Les projections indiquent d’ailleurs un retour rapide à la hausse, avec un budget militaire qui pourrait dépasser 1.000 milliards de dollars dès 2026 et atteindre 1.500 milliards en 2027.

 L’Europe, moteur du réarmement mondial

L’Europe constitue aujourd’hui le principal moteur de la hausse des dépenses militaires mondiales. Les dépenses du continent atteignent 864 milliards de dollars, en progression de 14 %, sous l’effet direct de la guerre en Ukraine et du réarmement accéléré des pays membres de l’OTAN.

Les membres européens de l’OTAN consacrent désormais 559 milliards de dollars à la défense, et 22 pays dépassent le seuil de 2% du PIB fixé par l’Alliance atlantique.

L’Allemagne augmente ses dépenses de 24% pour atteindre 114 milliards de dollars, franchissant ainsi un seuil historique. L’Espagne enregistre une hausse spectaculaire de 50%, avec des dépenses de 40,2 milliards de dollars. La France porte son budget militaire à 68 milliards de dollars, tandis que le Royaume-Uni recule légèrement à 89 milliards.

L’Ukraine consacre près de 40% de son PIB à la défense, soit 84 milliards de dollars, illustrant le basculement vers une véritable économie de guerre. La Russie, avec 190 milliards de dollars de dépenses militaires et 7,5% de son PIB consacrés à la défense, maintient également un effort exceptionnel. Elle devient ainsi le troisième pays le plus dépensier au monde, derrière les États-Unis et la Chine.

 L’Asie et le Moyen-Orient en forte tension

La Chine poursuit sa montée en puissance militaire avec un budget de 336 milliards de dollars, enregistrant une progression continue depuis 31 ans. Cette évolution reflète clairement les ambitions stratégiques de Pékin et sa volonté de renforcer sa présence régionale et internationale.

Le Japon (+9,7%) et Taïwan (+14%) augmentent fortement leurs dépenses militaires dans un contexte de tensions croissantes autour de la mer de Chine et de la question taïwanaise. Cette région connaît désormais une dynamique comparable à celle observée en Europe.

Au Moyen-Orient, les dépenses militaires atteignent 218 milliards de dollars. Si la hausse globale semble limitée (+0,1%), cette stabilité demeure trompeuse. Israël maintient un niveau de dépenses particulièrement élevé, avec 48,3 milliards de dollars, soit une hausse de 97% par rapport à 2022. L’Arabie saoudite demeure le principal dépensier de la région avec 83 milliards de dollars, occupant ainsi le huitième rang mondial. Quant à l’Iran, la baisse enregistrée en termes réels reste largement liée à une inflation très élevée qui masque probablement l’ampleur réelle des dépenses.

 Le duel Maroc-Algérie

En Afrique, les dépenses militaires progressent de 8,5%, notamment sous l’effet de l’insécurité persistante dans plusieurs régions du continent. Le Nigeria enregistre ainsi une hausse spectaculaire de 55%. Les dépenses militaires africaines atteignent désormais 55,2 milliards de dollars.

L’Afrique du Nord représente à elle seule près de 60% des dépenses militaires africaines, avec environ 35 milliards de dollars en 2025, soit une hausse de 9,3% par rapport à 2024.

L’Algérie domine largement la région avec un budget militaire de 25,4 milliards de dollars, en hausse de 11%, tandis que le Maroc maintient le deuxième rang régional avec 6,3 milliards de dollars. L’Algérie dépense ainsi près de quatre fois plus que le Maroc.

Cette accélération des dépenses militaires en Algérie alimente les tensions régionales et suscite des inquiétudes quant à la stabilité géopolitique au Maghreb. En consacrant près de 9% de sa richesse nationale et le quart de son budget aux dépenses militaires, le pouvoir algérien réduit les marges d’investissement dans les secteurs productifs et sociaux, alors même que le pays fait face à d’importants défis économiques et sociaux, notamment en matière d’emploi des jeunes.

 La fin du "dividende de la paix"

Les données du SIPRI montrent clairement que le monde entre dans une nouvelle phase de réarmement global et simultané, marquant la fin du "dividende de la paix" observé après la guerre froide. Les alliés des États-Unis renforcent leurs capacités militaires dans un contexte marqué à la fois par une volonté d’autonomie stratégique et par les incertitudes entourant l’engagement américain.

Dans certains cas, comme en Ukraine ou en Russie, les économies se transforment progressivement en économies de guerre. Parallèlement, la frontière entre défense et sécurité devient de plus en plus floue, rendant l’évaluation des dépenses militaires plus complexe et moins transparente.

 Un marché oligopolistique très rentable

Le marché mondial de l’armement demeure fortement concentré entre les mains d’un nombre limité de pays exportateurs. Sur la période 2021-2025, les États-Unis dominent largement avec 42% des exportations mondiales d’armes. Ils sont suivis par la France (9,8%), la Russie (6,8%), la Chine, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni, Israël, l’Espagne et la Corée du Sud.

Du côté des importateurs, l’Ukraine arrive en tête avec 9,7% des importations mondiales, devant l’Inde, le Qatar, l’Arabie saoudite, le Pakistan, le Japon, l’Australie, l’Égypte, les États-Unis et le Koweït. À eux seuls, ces dix pays absorbent plus de la moitié des importations mondiales d’armements.

Le commerce mondial des armes constitue un marché extrêmement lucratif. Les cent plus grandes entreprises mondiales du secteur ont réalisé un chiffre d’affaires record de 679 milliards de dollars en 2024. Il s’agit d’un marché oligopolistique dominé par quelques grands producteurs, dans lequel les prix ne répondent pas uniquement aux mécanismes classiques de l’offre et de la demande, mais également à des considérations stratégiques, diplomatiques et politiques.

Les contrats d’armement intègrent des dimensions multiples : recherche-développement, innovation technologique, maintenance, transfert de technologies et alliances géopolitiques. La dimension politique y demeure omniprésente.

En définitive, la montée des tensions internationales et la multiplication des conflits alimentent directement les intérêts du complexe militaro-industriel mondial. Cette logique contribue à entretenir un cercle dans lequel les considérations stratégiques et les intérêts économiques se renforcent mutuellement, au détriment des besoins sociaux et du développement humain.

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Le 12 mai 2026 à 15h45

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