img_pub
Rubriques

La conscience d’un conservateur?

CAMBRIDGE – Dans un récent discours, très remarqué aux Etats-Unis et à l’étranger, le sénateur américain Jeff Flake, républicain de l’Arizona, a annoncé qu’il ne briguerait pas sa réélection. Pour comprendre le raisonnement de Flake expliquant sa décision, il faut penser comme lui que le premier devoir d’un sénateur est de dire la vérité au pouvoir, en l’occurrence de refuser le "comportement inconséquent, injurieux et dégradant" du président, qui "sape les fondements de notre démocratie", puis de démissionner.  

Le 13 novembre 2017 à 14h59

Nombre de grands médias semblent le croire, qui n’ont pas tari d’éloges sur le lamento passionné de Flake. A en croire un analyste de CNN, il s’agit ni plus ni moins du "discours politique le plus important de 2017 – et d’un des plus percutants de toute l’ère contemporaine au Sénat". Le New York Times, comme le Washington Post, l’on fait figurer en une.

Mais si nous prenons Flake au mot, c’est-à-dire si nous croyons que les principes doivent guider l’action, nous devons demander: quels principes? Si Flake a raison d’affirmer que la démocratie est en péril et que nous devons "nous lever pour le dire haut et fort", alors à quoi peut servir de jeter l’éponge?

Dans son discours, Flake commence par rappeler qu’en paroles comme en actes, le président Donald Trump se situe invariablement au-delà de ce qu’on peut admettre et déshonore la fonction présidentielle. Mais la grossièreté de Trump, pour quiconque se tient un peu au courant, n’est pas un fait nouveau. Puis Flake déclare qu’il ne restera pas "plus longtemps complice ou silencieux". Nous ne pouvons que l’en applaudir, mais devons alors nous demander pourquoi il lui a fallu si longtemps pour s’en apercevoir. Tous les Américains ont le droit – et bien sûr le devoir – de s’élever contre ce qui menace leur pays.

Un sénateur n’est pourtant pas un citoyen comme les autres. Flake est l’un des cent membres du plus haut organe législatif du pays. Il partage avec les autres sénateurs le pouvoir de voter "oui" ou "non" aux propositions qui sont faites par le président. Il peut déposer des textes législatifs dont il pense qu’ils servent l’intérêt public et contribuer à leur rédaction. Et si d’aventure la Chambre des représentants des Etats-Unis met Trump en accusation, il comptera parmi les cent juges sur lesquels reposera l’issue de ce procès fatidique.

On peut comprendre qu’un sénateur, dès lors qu’il considère que le président en fonction constitue une menace grave pour la République, sonne l’alarme. Mais que ce sénateur annonce au même moment qu’il démissionne semble parfaitement absurde, surtout si l’on pense au pouvoir qui est le sien, en tant que sénateur, non seulement de parler, mais d’agir. La pressante mise en garde de Flake est un plaidoyer pour la résistance, non pour l’esquive.

Bien sûr, la raison cachée de Flake pour préférer la fuite à l’affrontement saute aux yeux. Les sondages montrent qu’il serait en fâcheuse posture pour se faire réélire en 2018. Après avoir été la cible des attaques de Trump, puis de l’ancien conseiller stratégique de la Maison Blanche, l’actuel directeur de Breitbart News, Steve Bannon, il pourrait même être battu par son concurrent républicain lors des primaires.

Certes, personne n’est obligé d’"endurer les coups et les revers" d’une campagne électorale. Et l’on ne peut non plus blâmer personne de se tenir à l’écart de la vie politique vénéneuse qui est aujourd’hui celle de Washington. En tant que citoyen, je sais gré à Flake des responsabilités qu’il a exercées au Congrès. Mais s’il veut nous faire croire que son discours et sa décision de démissionner sont dans l’intérêt supérieur du pays et fondés sur un principe, il doit alors nous expliquer quel est ce principe.

Pour répondre à l’impératif catégorique d’Emmanuel Kant, le principe qui détermine une action doit être tel que cette action, si elle est reproduite par tous, puisse créer un monde dans lequel tous nous voulons vivre. Flake veut-il vivre dans un monde où tous les législateurs en désaccord avec Trump se seront déjà manifestés, se seront déjà exprimés avec vigueur, puis auront quitté leurs fonctions?

On ne sait pas si Flake appelle au boycott de la campagne électorale ou se contente d’alerter ses collègues des dangers à se présenter à des élections qu’ils pourraient perdre. Quoi qu’il en soit, quelqu’un le remplacera au Séant. Il n’est donc pas inutile de se demander si son successeur sera mieux armé que lui pour assumer les devoirs fondamentaux du service de l’Etat.

Dans son livre paru en 2017, Conscience of a Conservative, Flake affirme sans ambages que "nous nous sommes tellement éloignés de nos principes que nous ne savons même plus ce que sont ces principes". Doit-on désormais lire là l’involontaire confession d’un homme qui aurait perdu sa boussole morale?

Dans son discours, Flake cite le président républicain Theodore Roosevelt comme le modèle de la "conscience et des principes" auxquels lui-même il aspire. Mais ceux qui ont lu Roosevelt savent qu’il ne se serait pas détourné des combats d’aujourd’hui. "Ce n’est pas la critique qui compte" disait Roosevelt dans son discours Citizenship in a Republic ("De la Citoyenneté en République", prononcé à la Sorbonne, à Paris, en avril 1910. "Le mérite appartient à celui qui est dans l’arène – continuait-il – à celui qui se donne à une cause digne et qui, au pire, s’il échoue, échoue du moins après avoir osé, de sorte que sa place ne sera jamais avec les âmes froides et timides qui ne connaissent ni la victoire ni la défaite."

Aujourd’hui, voilà bien un principe sur lequel les Etats-Unis, comme toute autre république, doivent s’appuyer.

Traduction François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2017

Par
Le 13 novembre 2017 à 14h59

à lire aussi

Le Canada reconnaît le plan d’autonomie proposé par le Maroc comme base pour une solution du différend régional autour du Sahara marocain
DIPLOMATIE

Article : Le Canada reconnaît le plan d’autonomie proposé par le Maroc comme base pour une solution du différend régional autour du Sahara marocain

Le Canada "reconnaît le plan d’autonomie" proposé par le Maroc "comme base pour une solution mutuellement acceptable" au différend régional autour du Sahara marocain.

Secteur privé. Le grand manque à gagner pour l’économie marocaine (Banque mondiale)
ECONOMIE

Article : Secteur privé. Le grand manque à gagner pour l’économie marocaine (Banque mondiale)

La Banque mondiale accorde une large place au secteur privé dans son rapport croissance-emploi sur le Maroc. Si le Royaume a su préserver une stabilité macroéconomique et maintenir un niveau d’investissement élevé sur les deux dernières décennies, cette dynamique ne se traduit pas suffisamment en productivité, en emploi formel durable et en revenus privés.

Chatbot Médias24. La Banque mondiale publie son diagnostic du secteur privé au Maroc
Chatbots de Médias24

Article : Chatbot Médias24. La Banque mondiale publie son diagnostic du secteur privé au Maroc

Le rapport "Diagnostic-pays du secteur privé", élaboré par le Groupe de la Banque mondiale et publié ce mardi 28 avril 2026, vise à identifier les opportunités d’investissement privé inexploitées ainsi que les obstacles connexes. Il analyse les moyens de stimuler l'investissement privé au Maroc pour favoriser une croissance inclusive et créer des emplois de meilleure qualité. Explorez le document via ce chatbot.

Hydrocarbures au Maroc. Et si l'on cherchait au mauvais endroit ?
Energie

Article : Hydrocarbures au Maroc. Et si l'on cherchait au mauvais endroit ?

Et si le Maroc était à l'aube de son "moment norvégien" ? Une étude scientifique récente plaide pour un changement de paradigme des cibles d’exploration offshore au Maroc et révèle que les ressources les plus importantes pourraient se cacher dans des cibles négligées jusqu'alors. Un pari à tenter ?

Christopher Landau à Alger : le Sahara marocain au cœur des échanges, sur fond de soutien croissant à l’autonomie
DIPLOMATIE

Article : Christopher Landau à Alger : le Sahara marocain au cœur des échanges, sur fond de soutien croissant à l’autonomie

La visite du secrétaire d’État adjoint américain Christopher Landau à Alger intervient dans un contexte de consolidation des soutiens internationaux à la souveraineté du Maroc sur le Sahara, alors que Washington maintient sa position en faveur de l’initiative marocaine d’autonomie.

Enseignement supérieur. La promesse d’une hausse de 1.000 DH nets remise en cause ?
EDUCATION

Article : Enseignement supérieur. La promesse d’une hausse de 1.000 DH nets remise en cause ?

La revalorisation salariale de 1.000 DH annoncée dans l’enseignement supérieur suscite de vives tensions avec les syndicats. Les modalités de calcul de cette augmentation sont jugées inéquitables et engendrent des disparités importantes entre les fonctionnaires.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité