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In Memoriam : Souvenirs à l’encre des mots

Ranger des livres dans sa bibliothèque personnelle peut réveiller le souvenir d’un auteur dont les ouvrages dialoguent avec ceux d’autres écrivains. Évocation nostalgique d’un journaliste-écrivain qui a vagabondé dans l’entre-deux qui sépare le journalisme de la littérature. 

Le 20 juillet 2026 à 12h30

Il arrive assez souvent que le chroniqueur au long cours, c’est-à-dire celui-là même qui a tartiné depuis des lustres sur tout et sur rien (souvent sur rien), se paie le luxe de faire dans la chronique anachronique. En clair : il ne colle pas à l’actualité et ne marque pas les faits à la culotte comme on dit d’un footballeur hargneux.

Non, il fait un pas de côté, voire deux, puis s’en va gambader dans le champ en jachère de l’inactuel et du superflu. En quittant le superflux d'une actualité saturée, il se donne du recul pour observer les choses de la vie ou de la ville pour en rire ou s’en désoler. Il se fait hamster qui quitte la cage, descend de la roue pour mieux la voir tourner. D’autres fois, il remonte sa mémoire en pente douce, plonge dans la nostalgie en se complaisant dans ce doux et étrange sentiment qui n’est ni de la mélancolie, ni de la tristesse.

Ce long incipit résulte de la consultation de ma bibliothèque, lorsque, passant en revue les ouvrages en langue arabe, j’ai remarqué que je ne les avais pas toujours séparés des autres en français, notamment lorsqu’il s’agit des romanciers marocains. Rangés toutes langues confondues, il me semblait plus juste et cohérent de laisser auteurs francophones et arabophones voisiner en toute fraternité tout en sachant que nombre d’entre eux ne pouvaient pas se voir en peinture. De plus, nombre de ces ouvrages, dont plusieurs romans, sont dédicacés et cela faisait une étagère de livres plus ou moins personnalisés. Tout le monde conviendra qu’un ouvrage dédicacé a une centaine de valeurs, surtout lorsque ses auteurs sont des amis ou des personnes qu’on a interviewées, à qui on a écrit ou dont on a fait la recension des livres.

C’est le cas de l’un d’eux dont toutes les publications (en grande partie des recueils de nouvelles) prennent une bonne partie de l’étagère dédiée aux auteurs arabophones. Il s’agit de Driss Khoury. J’ai entretenu une longue amitié avec cet écrivain et journaliste singulier disparu en 2022. Ba Driss, comme tous ses amis le nommait affectueusement fait partie de cette génération de journalistes qui ne distinguaient pas le journalisme de la littérature, pratiquent les deux sans se soucier du genre et encore moins de la postérité. Il écrivait sur tout et, surtout, tout ce qu’il voulait. Il faisait sujet de tout dans ses écrits : tout ce qu’il observait et notamment la vie des gens de peu, ajustant ses mots au niveau de la réalité, c’est-à-dire à hauteur d’homme. Sans états d’âme, ni introspection. Il a publié plusieurs recueils de nouvelles jamais traduits en aucune autre langue étrangère, et n’a jamais non plus écrit de roman.

En ouvrant l’un de ses recueils, rangé juste à côté de son ami et quasi alter ego, Mohamed Zefzaf, j’ai retrouvé un bout de papier jauni indiquant la date d’une rencontre avec Khoury organisée par l’Union des Écrivains du Maroc à l’occasion de la sortie aux éditions Al Kalam de son recueil "Madinatou Ettourab" (Cité de terre) à la fin des années 80. Je garde encore le souvenir de cette rencontre conçue comme un grand entretien ouvert avec l’auteur.

Heureusement, car présenter un écrivain à une assistance qui le connait déjà assez bien est une entreprise vouée à l’ennui. C’est ce qui se passait souvent à l’époque dans ces interminables cérémonies en guise d’hommage dont l’Union des écrivains avait le secret. Vous prenez un auteur plus ou moins confirmé, vous invitez une demi-douzaine d’écrivains et critiques (ils sont souvent les deux à la fois) tous encartés dans l’UEM et vous obtenez immanquablement une soirée littéraire faussement fraternelle, onctueusement dithyrambique et forcément soporifique.

Cet après-midi-là, grâce à cette discussion ouverte avec Khoury, ce dernier nous avait épargné, en plus de ces laudateurs bavards, les longs laïus des intervenants fascinés par l’intertextualité et autres obsessions textuelles et autres maniaco-expressifs d’un structuralisme mal digéré. Ba Driss a tout simplement parlé de lui : un écrivain-journaliste qui ne se prend ni pour l’un ni pour l’autre. Il a expliqué comment la pratique du journalisme nourrit la matière littéraire dans cette indécelable porosité qui a fait de lui un auteur singulier. Finalement, la discussion avait plus porté sur la vie de l’auteur, ses origines, ses goûts littéraires et son travail, le tout entrecoupé de rires, et de ces bons mots et jurons qui ont tant fait pour sa réputation de joyeux luron auprès de ses amis ou, au bistro, de quelques compagnons choisis. Dans la vie, comme dans ses écrits, il pouvait rire de tout et de n’importe quoi, mais pas avec n’importe qui.

En rangeant le livre de Khoury sur l’étagère parmi les siens, je n’ai pu résister à l’envie de le caler entre deux romans de ses deux amis, Mohamed Zefzaf et Mohmed Choukri, compagnons de route et de doute, qui ont partagé un trop-plein d’amitié et quelques brouilles nées de petites jalousies qui ne duraient que le temps d’une soirée, s’achevant sur une vanne, un trait d’esprit et des éclats de rires.

Pour conclure, restons dans les bons mots et le rire pour préciser que l’amitié complice ou leur complicité amicale de ces trois compagnons contredirait parfaitement le conseil cynique de Paul Claudel lorsqu’il prévenait : "N’invitez jamais plusieurs hommes de lettres à la fois ; un bossu préférera toujours la compagnie d’un aveugle à celle d’un autre bossu".

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Le 20 juillet 2026 à 12h30

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