Chine-États-Unis, la valse des sommets
La Chine profite de la distension des liens entre Ryad et Washington depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi pour faire évoluer l’ordre mondial en sa faveur, au détriment, peut-être, et au-delà des seuls États-Unis, de l’Occident tout entier.
La fermeture brusque des frontières entre les nations durant la pandémie de Covid-19 a créé un grand besoin chez tous les États de dialoguer et de se concerter davantage. Ce sont surtout les deux superpuissances, États-Unis et Chine, qui s’approprient les grands sommets et autres conférences pour marquer de leurs empreintes le monde en gestation. Le multilatéralisme prend ainsi plus d’envergure dans la diplomatie d’aujourd’hui.
Pour ne prendre que ce mois de décembre courant, la Chine a tenu en Arabie saoudite un sommet avec le monde arabe, tandis que les États-Unis se sont réunis avec les pays africains à Washington. Au-delà des intentions déclarées des uns et des autres, les deux rencontres avaient les mêmes objectifs : instaurer des partenariats stratégiques avec le monde arabe selon Pékin ; revitaliser les alliances et les partenariats avec l’Afrique pour Washington. C’est du pareil au même.
Le sommet tenu en Arabie saoudite avec la Chine en présence du président chinois Xi Jinping a duré trois jours. Il a pris l’aspect de rencontres bilatérales entre Saoudiens et Chinois, puis entre la Chine et les pays du Golfe, et enfin entre la Chine et le monde arabe. Ces rencontres intervenaient également dans un moment où les relations americano-saoudiennes passent par une période de raidissement entre les responsables des deux pays.
Une occasion en or pour la Chine
Depuis l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en Turquie en octobre 2018, les relations entre Ryad et Washington battent de l’aile. Les liens se sont distendus encore plus depuis l’élection de Joe Biden et l’arrivée des démocrates au pouvoir en janvier 2021. Les récentes menaces américaines à l’encontre de l’Arabie saoudite, après sa décision de réduire sa production de pétrole, ont convaincu Ryad de la nécessité de diversifier ses partenaires pour ne plus dépendre exclusivement de Washington.
Le président chinois ne pouvait trouver meilleure opportunité pour se rapprocher du monde arabe en général, et de l’Arabie saoudite en particulier, pour relancer une coopération avec une région jusque-là considérée comme pro-américaine. C’est certainement dans cette perspective que, lors de son discours, il a relevé que les États arabes, comme la Chine, devaient sauvegarder leur indépendance pour défendre leurs intérêts communs.
Il a clairement exprimé le soutien de la Chine aux efforts des États arabes pour explorer en toute indépendance une voie de développement adaptée à leurs conditions nationales et prendre fermement en main leur propre destin. Selon lui, les deux ensembles doivent approfondir la confiance stratégique et s’accorder mutuellement un soutien ferme dans la préservation des souverainetés nationales, de l’intégrité territoriale et de la dignité de part et d’autre.
Xi Jinping a proposé au monde arabe de bâtir une communauté d’intérêts partagés. Il a exposé les grandes lignes de cette coopération stratégique, qui doit être axée sur le développement, la sécurité alimentaire, la santé, l’innovation verte, l’énergie et le dialogue des civilisations, entre autres. Il a demandé de coordonner les efforts pour la mise en œuvre de ces initiatives en vue d’obtenir rapidement des résultats tangibles.
Après le sommet Chine et monde arabe en Arabie saoudite, les États-Unis ont accueilli, du 13 au 15 décembre courant, une autre rencontre avec les États africains. Les Américains ont pendant longtemps boudé le continent africain, laissant ainsi libre cours à la Chine de se déployer à sa guise sur un continent prometteur et riche en matières premières et autres opportunités économiques.
Le commerce des États-Unis avec l’ensemble du continent africain s’est littéralement effondré, passant de 142 milliards de dollars en 2008 à 64 milliards l’année dernière. Par comparaison, et malgré la conjoncture internationale difficile, le commerce sino-africain s’est élevé à 254,3 milliards de dollars en 2021, faisant de la Chine le premier partenaire du continent pour la dixième année consécutive, bien avant les États-Unis et l’Europe.
Les Américains en difficultés face à la Chine
C’est l’une des raisons qui ont poussé les Américains à initier ce sommet, avec comme objectif de relancer leur coopération avec un continent africain prometteur. Mais le retard pris face à la coopération chinoise est tellement abyssal qu’il leur semble difficile de rattraper le niveau des échanges sino-africains, ou tout simplement de proposer un meilleur modèle qui puisse intéresser les Africains et attirer leurs faveurs.
Les Américains ont pris conscience de leur retard et ont voté en 2000 la loi dénommée AGOA, "African Growth and Opportunity Act", devenue l’outil par lequel des milliers de produits africains ont pu être importés sans droits de douane. On estime que cet accord n’a pas produit les résultats escomptés et a, au contraire, profité seulement à certains secteurs comme le textile et les hydrocarbures. En dépit de ses résultats, cette loi a été reconduite en 2015 sous la présidence Obama, pour dix autres années, espérant qu’elle produise plus d’effets avec le temps.
L’arrivée de Trump et ses déclarations calamiteuses sur les dirigeants africains ont été fatales à cette coopération. Son administration a laissé libre cours à l’accord AGOA qui ne prenait fin qu’en 2025, tout en adoptant en 2018 un nouveau programme pour concurrencer la Chine sous la dénomination "Prosper Africa". Ces deux initiatives ont ajouté plus de confusion sur la volonté réelle des Américains de renforcer leur partenariat avec l’Afrique.
C’est pour donner une impulsion à leur présence en Afrique que les Américains ont annoncé, en août dernier, leur nouvelle stratégie à l’égard de l’Afrique, basée sur une refonte totale de leur politique à l’égard de l’Afrique. Celle-ci se base désormais sur quatre grands principes : l’ouverture et la bonne gouvernance, la promotion des valeurs démocratiques, la reprise économique et la sécurité, et enfin la protection de l’environnement et la transition énergétique.
Les sommets de Washington entre les États-Unis et l’Afrique, comme celui de Ryad entre la Chine et les pays arabes, sont une étape vers une nouvelle reconfiguration de la géopolitique mondiale. Les États-Unis comme la Chine y comptent leurs alliés, initient de nouvelles approches et tentent de neutraliser leurs adversaires pour faire avancer leurs propres intérêts. Certains pays, comme l’Arabie saoudite, dont les relations se sont détériorées ces dernières années avec Washington, cherchent eux aussi, et légitimement, à diversifier les leurs.
L’Occident en perte de contrôle de l’ordre mondial
La fréquence récente des sommets internationaux, survenus après la pandémie de Covid, est loin de s’estomper. Les besoins des États de s’entretenir pour redéfinir de nouvelles politiques et les règles de l’époque qui s’annoncent, sont de plus en plus pressants. Ces rassemblements sont aussi devenus l’alibi pour les différents services, grandes entreprises, sociétés civiles, groupes de pression et médias, de se retrouver et de s’échanger les informations sur la direction que le monde est en train de prendre.
C’est cette multiplicité soudaine de sommets et autres conférences qui a fait dire à Jacques Attali, parlant des responsables occidentaux, qu’ils s’y précipitent pour jouer aux puissants, s’y font admirer de leurs troupes, y jouissent un instant de leur éphémère statut, oublient à l’étranger leurs soucis domestiques et, à la fin, produisent un communiqué commun suffisamment vide de sens pour être accepté de tous.
Au-delà de cette critique acerbe, la réalité est que l’Occident, qui a dominé le monde du XVe au XXIe siècle, commence à perdre le contrôle de l’ordre mondial face à de grandes et moyennes puissances qui, légitimement, cherchent à se démarquer des puissances coloniales d’hier et à retrouver la plénitude de leurs indépendances et leurs totales facultés pour agir en fonction de leurs seuls intérêts. Les attaques récemment menées au sein des institutions européennes contre certains pays qui gênent en sont la démonstration.
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