Mondial 2026. Maroc-France : ce que dit la data des six matchs du Maroc
Retour, données à l'appui, sur l'effondrement défensif et offensif qui a coûté la qualification aux Lions de l'Atlas contre la France.
Dès le lendemain de la contre-performance marocaine, notre collaborateur et spécialiste en football Chady Chaabi a analysé le match Maroc-France.
Aujourd’hui, nous continuons dans le même sens, en exploitant cette fois-ci la data de la totalité du parcours marocain.
Certes, le Maroc est classé sixième mondial et il a réalisé la performance de rester dans l’élite au cours de ce Mondial. Certes, une défaite est inévitable dans tout parcours footballistique. Mais la défaite peut être utile si les raisons de l’échec sont finement analysées. Une contre-performance peut devenir pédagogique et permettre à l’équipe de s’améliorer.
Voici donc ce que dit la data.
Une attaque absente
Contre la France, le Maroc ne s'écroule pas réellement parce qu'il perd le ballon ; il s'écroule parce que sa possession était inoffensive, tandis que la France transformait chaque attaque dans les 30 derniers mètres en danger fulgurant. La data raconte une panne de menace. Et la chronologie du match confirme que cette panne s'est installée à 0-0, pendant une heure entière, avant même que le score ne pèse sur le scénario.
Le parcours du Maroc
Le fil rouge du tournoi marocain est assez net : un 4-2-3-1 stable, capable de rivaliser avec des adversaires très différents, avec une bonne maîtrise territoriale ou au moins une bonne maîtrise des moments.
Avant la France, le Maroc est invaincu : nul contre le Brésil, victoire contre l'Écosse, victoire ouverte contre Haïti, qualification aux tirs au but contre les Pays-Bas, puis 3-0 contre le Canada. Sur ces cinq matchs, il marque 10 buts pour 6,40 xG* et ne concède que 4 buts pour 3,41 xG. L’essentiel (7) des buts marocains a été marqué contre le Canada (3) et Haïti (4). Il a été très efficace en réalité.
Ces chiffres suggèrent que le Maroc a vécu statistiquement au-dessus de ses moyens offensifs. L’équipe a eu une production d’occasions que l’on peut qualifier de moyenne.
Contre la France, le score xG du Maroc est tombé à 0,16 correspondant à un seul tir cadré. C’est dire.
| Match | Score Maroc | Diff. xG Maroc | Diff. tirs | Diff. réceptions dernier tiers | Lecture rapide |
| Brésil-Maroc | 1-1 | +0,34 | +2 | +49 | Le Maroc tient tête à un gros adversaire : moins de possession que le Brésil, mais plus de xG, plus de ball progressions et beaucoup plus de réceptions dans le dernier tiers. |
| Écosse-Maroc | 0-1 | +0,06 | +6 | +22 | Victoire de contrôle, mais faible marge de qualité d'occasions : 0,80 xG contre 0,74. |
| Maroc-Haïti | 4-2 | +1,45 | +13 | +117 | Pic offensif du tournoi : 22 tirs, 11 cadrés, 2,12 xG, 157 réceptions dans le dernier tiers. Mais deux buts encaissés sur 0,67 xG : premier signe de match ouvert. |
| Pays-Bas-Maroc | 1-1, Maroc aux t.a.b. | +0,97 | +5 | +99 | Gros match de maîtrise : 61,4 % de possession, 891 passes, 167 réceptions dans le dernier tiers. Mais seulement 1,30 xG : domination réelle, pas écrasante. |
| Canada-Maroc | 0-3 | +0,17 | -5 | -76 | Résultat très fort, contenu plus fragile : 3 buts avec seulement 0,85 xG et 5 tirs. Le Canada a plus tiré et a eu beaucoup plus de réceptions dans le dernier tiers. |
| France-Maroc | 2-0 | -3,36 | -17 | -71 | Rupture totale : 0,16 xG marocain contre 3,52 français, 5 tirs contre 22, 1 tir cadré contre 8. Aucun penalty dans ce total : un danger construit, pas offert. |
Une heure à 0-0
L'objection classique face à ce type de statistiques est connue : une équipe menée abandonne le ballon, et sa possession devient mécaniquement stérile parce qu'elle n'a plus de raison d'être. Ici, la chronologie ferme cette porte. Le match est resté à 0-0 pendant une heure entière.
En effet, la domination française ne date pas du but. Dès la 4e minute, Bounou détourne une tentative de Mbappé, puis intervient sur sa ligne devant une tête d'Upamecano sur le corner qui suit. La physionomie décrite par les chiffres, possession marocaine tolérée loin du but et accès français répétés dans la surface, s'est installée à score nul. Le recul marocain s'est ensuite aggravé après l'ouverture du score : assommée, l'équipe a continué de reculer, et le break est tombé six minutes plus tard. Autrement dit, le "game state" (la situation du jeu) a amplifié le déséquilibre en fin de match ; il ne l'a pas créé.
Le vrai décrochage : pas la possession, mais la dangerosité
Contre la France, la possession brute ne raconte presque rien : 52 % pour le Maroc, 48 % pour la France, avec même plus de passes marocaines, 539 contre 497. Le Maroc n'a donc pas été privé de ballon. Mais il a été privé de zones de finition et de tirs de qualité : 0,16 xG, 5 tirs, 1 seul cadré. En face, la France produit 3,52 xG, 22 tirs, 8 cadrés.
Les statistiques officielles FIFA créditent la France de 13 tirs à l'intérieur de la surface contre un seul pour le Maroc. Le danger français n'est pas le produit d'une ou deux situations exceptionnelles ; il est distribué sur l'ensemble du match, des occasions de Mbappé et Upamecano dans le premier quart d'heure jusqu'aux vagues de la seconde période. C'est cette répartition qui autorise le mot effondrement : la surface marocaine a été atteinte de manière répétée, pas ponctuelle.
La stat la plus violente reste celle-ci : la France crée à elle seule 3,52 xG, soit plus que les 3,41 xG concédés par le Maroc sur ses cinq matchs précédents cumulés. C'est là que le mot "effondrement" devient justifié : non pas dans le volume de possession, ni même dans l'activité défensive, mais dans la protection de la surface et la qualité des occasions concédées. Notons que depuis le début du Mondial, la France a produit 14,3 xG, soit le niveau le plus élevé de toutes les équipes.
Une possession marocaine devenue stérile
Les données "Phases of Play" montrent le basculement. Contre la France, le Maroc passe 40 % de ses possessions en build-up non opposé (**), mais seulement 11 % en phase de dernier tiers de l’équipe adverse. La France, elle, monte à 24 % en dernier tiers et 21 % en progression. Cela suggère une possession marocaine tolérée loin du but, pendant que la France réussit mieux à transformer ses séquences en progression et en présence haute. La chronologie permet d'affirmer que cette tolérance n'était pas une gestion d'avance : elle était un choix tactique français dès le score nul.
Le contraste est encore plus net si on compare avec les meilleurs matchs marocains : contre Haïti, le Maroc est à 20 % de phase de dernier tiers et 157 réceptions de passes dans le dernier tiers ; contre les Pays-Bas, 167 réceptions de passes ; contre la France, il tombe à 92 réceptions de passes et surtout ne convertit ces présences qu'en 0,16 xG.
Un facteur d'effectif éclaire directement cette conversion nulle : le Maroc était privé d'Ismaël Saibari, meilleur buteur de la sélection sur ce Mondial. Sans son finisseur le plus efficace, l'équipe a verrouillé les couloirs et privilégié la solidité, mais ses 92 présences dans le dernier tiers n'ont presque jamais trouvé de destinataire capable de les transformer en tir dangereux. L'absence n'explique pas tout, et surtout pas les 3,52 xG concédés ; elle explique en revanche une partie du 0,16. En d’autres termes, pourquoi avoir joué sans avant-centre ?
Le Maroc a beaucoup pressé, mais sans casser la France
Autre point important : le Maroc n'a pas été passif. Le rapport de pression défensive donne même 286 pressions marocaines contre 263 françaises, et 42 pressions directes contre 31. Mais la France continue de produire énormément de danger. Cela décrit un pressing marocain actif mais peu rentable : beaucoup d'efforts, peu de neutralisation réelle.
Le volume physique ne suffit pas non plus à expliquer la défaite : les distances totales sont quasi identiques, 108,6 km pour la France, 108,3 km pour le Maroc. Ce n'est donc pas un simple effondrement athlétique ; c'est plutôt un effondrement des équilibres, des distances défensives et de la capacité à fermer les zones dangereuses. Et une absence de dynamique offensive.
Le bloc marocain recule et perd sa fonction protectrice
La France force le Maroc à défendre plus bas que d'habitude : dans les phases sans ballon, le Maroc est à 33 % de bloc bas, contre 22 % contre le Canada, 16 % contre les Pays-Bas et seulement 5 % contre Haïti. Le problème n'est pas seulement de défendre bas ; c'est de défendre bas tout en concédant 22 tirs et 3,52 xG. La comparaison avec le Paraguay rend ce point cinglant : défendre bas contre cette France pouvait rapporter, à condition de fermer la surface. Le bloc paraguayen avait tenu la surface ; le bloc marocain a reculé sans la protéger.
Le rapport sur l'implication des gardiens renforce cette lecture : contre la France, Bounou est impliqué 60 fois, contre 27 implications pour Maignan. Cela peut se lire comme un symptôme d'un Maroc ramené vers sa première relance, obligé de réinitialiser ou de jouer sous pression plus souvent que son adversaire. Le récit du match nuance d'ailleurs ce chiffre dans un sens favorable à Bounou : une partie de ces implications, ce sont des parades, dont deux décisives dans le premier quart d'heure. Le gardien n'a pas subi le match ; il l'a prolongé.
En conclusion
Avant le quart, le Maroc vit sur trois piliers : contrôle raisonnable du ballon, bonne occupation du dernier tiers, efficacité offensive supérieure aux xG. Contre la France, deux piliers sautent : la qualité des occasions s'effondre, et la défense concède en un match plus d'xG que sur les cinq précédents. Le troisième pilier, la possession, reste debout statistiquement, mais devient vide : beaucoup de passes, peu d'accès décisifs, presque aucun tir dangereux.
La recherche complémentaire consolide cet angle sur trois points :
- l'effondrement n'est pas un effet de score, puisqu'il était installé pendant l'heure jouée à 0-0.
- il n'est pas un artefact statistique, puisque les 3,52 xG français sont construits sur 13 tirs dans la surface.
- il n'est pas la norme des adversaires de la France, puisque le Paraguay avait limité les Bleus à 1,36 xG cinq jours plus tôt avec un bloc bas comparable.
Reste la question suivante : comment la France a-t-elle vidé les couloirs marocains et neutralisé le dernier passeur ? C'est le seul étage de l'analyse que les chiffres ne livrent pas. Pour cela, se référer à l’analyse de Chady Chaabi.
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(*) xG signifie expected goals. En d’autres termes, les occasions de but. Chaque occasion est affublée d’un chiffre inférieur à 1. Par exemple, une très grosse occasion peut valoir 0,40 xG ; une frappe lointaine peut valoir 0,03 xG.
(**) Le build-up non opposé (unopposed build-up) désigne la phase de relance pendant laquelle l'équipe en possession du ballon n'est pas soumise à un pressing actif de l'adversaire.
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