BlaBlaCar au Maroc : les ambitions de la plateforme pour son premier marché africain
Le spécialiste mondial du covoiturage fait son entrée sur le marché marocain, marquant sa première implantation en Afrique. Pour Nicolas Brusson, directeur général de BlaBlaCar, le Royaume réunit les conditions propices au développement d'un modèle fondé sur le partage des frais de transport entre particuliers : d'importants flux de mobilité, une forte pénétration du numérique et un coût croissant des déplacements. Entretien.
Après plusieurs années sans expansion géographique majeure, BlaBlaCar ouvre un nouveau chapitre de son développement international avec son arrivée au Maroc. Présente dans plus d'une vingtaine de pays, la plateforme française fait du Royaume son premier marché africain, misant sur un potentiel de croissance qu'elle estime comparable à celui observé lors de son développement en Europe.
L'entreprise entend répondre à une problématique bien identifiée : celle des déplacements interurbains, qui reposent encore largement sur la voiture individuelle, notamment dans les zones insuffisamment desservies par les transports collectifs. En permettant aux conducteurs de partager les frais de leurs trajets déjà effectués, la plateforme de covoiturage BlaBlaCar ambitionne d'offrir aux voyageurs une alternative plus accessible et plus flexible, tout en optimisant les places disponibles sur les routes.
Pour accompagner ce lancement, la société mise sur un déploiement national dès le premier jour. Son modèle repose sur la dynamique communautaire : plus le nombre d'utilisateurs augmente, plus l'offre de trajets s'enrichit, y compris vers des destinations moins desservies. L'entreprise affirme également s'appuyer sur les enseignements tirés de ses précédentes implantations, ainsi que sur les nouvelles possibilités offertes par l'intelligence artificielle pour accélérer son développement sur de nouveaux marchés.
Si la plateforme ne communique pas encore d'objectifs chiffrés pour le Maroc, sa priorité est principalement d'installer durablement les usages du covoiturage et de bâtir une communauté de confiance. À plus long terme, BlaBlaCar n'exclut pas d'étendre son offre à d'autres services de mobilité, comme elle l'a fait en France avec l'intégration du train et de l'autocar.
Dans cet entretien accordé à Médias24, Nicolas Brusson, directeur général de BlaBlaCar, détaille les raisons qui ont conduit l'entreprise à choisir le Maroc comme porte d'entrée sur le continent africain, sa vision du marché local et les perspectives de développement de la plateforme dans les années à venir. Il revient aussi sur les défis liés à la confiance et à la sécurité, ainsi que sur les perspectives d'évolution de la plateforme sur le marché marocain.
Deux accélérateurs clés ont rendu ce lancement possible : l'expérience accumulée, et l'intelligence artificielle qui, sans aucun doute, a accéléré considérablement le processus.
Medias24 : Pourquoi avoir choisi de lancer BlaBlaCar au Maroc à ce stade de son développement ?
Nicolas Brusson : Le Maroc s'est imposé naturellement. C'est un pays avec des flux de mobilité intercités très forts : des millions de personnes font régulièrement la route entre Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger, Fès, Agadir. Trois facteurs importants favorisent le développement du covoiturage.
D'une part, le Maroc compte de nombreuses localités peu denses qui ne disposent d'aucune connexion directe par un autre moyen de transport que la voiture ; le taux de pénétration du mobile et d'internet y est très élevé et, pendant les week-ends et les périodes de fête, la pression sur les transports existants devient énorme.
En parallèle, la hausse des prix du carburant pousse les gens à chercher des alternatives abordables. BlaBlaCar répond précisément à ce besoin : connecter des gens qui font déjà le même trajet pour partager les frais.
- Comment s'est déroulée la préparation de cette implantation ?
- Nos équipes ont mené une étude de marché et ont évalué le potentiel du Maroc pour l'adoption du covoiturage. BlaBlaCar était déjà présent dans 21 pays, mais cela faisait 10 ans que nous n'avions pas mené d'expansion vers de nouveaux marchés.
Deux accélérateurs clés ont rendu ce lancement possible, à savoir l'expérience accumulée, qui nous permet d'anticiper ce qui va fonctionner ou non, et l'intelligence artificielle qui, sans aucun doute, a accéléré considérablement le processus.
C'est le moment idéal pour se lancer. Le prix du carburant renchérit le coût des déplacements ; les conducteurs particuliers ont donc une motivation forte pour amortir leurs voyages en partageant les frais d'essence et de péage.
- Combien avez-vous investi pour le lancement de BlaBlaCar au Maroc ?
- Dans la première phase de lancement, les dépenses sont principalement liées au produit et à l'adaptation au marché.
Sur de nombreux marchés, nous avons constaté que cette première phase de croissance fonctionne très bien grâce au bouche-à-oreille. Des utilisateurs satisfaits de leur expérience recommandent à leurs proches et à leurs amis d'utiliser la plateforme.
Nous suivrons de près cette dynamique.
- Quels sont les premiers axes ou villes ciblés ? À terme, le service couvrira-t-il l'ensemble du territoire marocain ?
- Dès notre arrivée, le service est disponible sur tout le territoire marocain. Le modèle de BlaBlaCar est peer-to-peer - plus la communauté grandit, plus les trajets disponibles se multiplient sur toutes les routes. Pour donner un exemple : dans une première phase, il y aura des conducteurs particuliers qui publieront leurs places vides pour un trajet entre Marrakech et Essaouira.
Au fur et à mesure que la communauté se développera, nous verrons de plus en plus de connexions entre la périphérie de Marrakech et le Douar Graoua, par exemple.
C'est là toute la vocation du covoiturage, connecter n'importe quel point tout en permettant de gagner du temps et de faire des économies.
- Est-ce qu'il y a des défis, peut-être culturels ou réglementaires, qui pourraient ralentir le développement du covoiturage au Maroc ?
- Le principal défi consiste à clarifier précisément ce qu’est le covoiturage. Il ne s'agit pas d'un modèle à la demande. Les conducteurs sont des particuliers qui réduisent leurs frais en partageant un trajet qu'ils auraient effectué dans tous les cas.
Les passagers, quant à eux, occupent des places qui, sans BlaBlaCar, resteraient vides. BlaBlaCar apporte la technologie qui les met en relation et renforce la confiance entre eux grâce aux avis, aux évaluations et à la traçabilité. Le défi est donc de créer cette communauté fondée sur la confiance.
La traçabilité est un outil de dissuasion. Quelqu’un qui sait qu’il est identifiable ne se comporte pas de la même façon. Plus l’environnement est transparent, plus la communauté est sûre.
- Comment pensez-vous adapter votre plateforme aux habitudes de déplacement des Marocains ?
- BlaBlaCar ne définit pas les itinéraires, c'est la communauté elle-même qui publie ses trajets. De manière naturelle, ces voyages correspondent, dans un premier temps, aux pics d'activité ou aux déplacements réguliers, avant d’évoluer vers une connexion point à point qui permet de relier n'importe quel endroit du territoire.
- La confiance et la sécurité constituent des éléments essentiels du covoiturage. Quels dispositifs avez-vous mis en place pour garantir la sécurité des utilisateurs ?
- La confiance, c'est l'ADN de BlaBlaCar. Chaque membre a un profil public avec son historique, ses avis, ses vérifications. Nous disposons d'un système de vérification d'identité ; nous vérifions les numéros de téléphone et suivons les évaluations des trajets. Et tout ça crée un mécanisme de réputation communautaire qui fait que personne ne se comporte mal quand tout le monde le voit.
- Quels enseignements tirez-vous des autres marchés où BlaBlaCar est présent en matière de sécurité ?
- Au fil des années, nous avons adapté nos outils de confiance et avons ajouté de nouvelles couches technologiques axées sur la sécurité.
Je dirais que l'un des enseignements est que la traçabilité est elle-même un outil de dissuasion. Quelqu’un qui sait qu’il est identifiable ne se comporte pas de la même façon. Plus l’environnement est transparent, plus la communauté est sûre.
Nous proposons aussi une fonctionnalité « Women Only », disponible sur l'application, qui permet aux utilisatrices de voyager entre femmes.
Au moment du lancement, BlaBlaCar ne prend aucune commission sur les trajets. 100 % de la transaction va directement du passager au conducteur.
- Pouvez-vous partager avec nous vos objectifs de développement à court et moyen termes ou une estimation des revenus attendus ?
- Dans cette première phase de lancement, il serait trop audacieux de notre part de parler de prévisions chiffrées. Il est trop tôt pour partager des objectifs chiffrés. Nous venons de nous lancer. Notre priorité immédiate est de construire une communauté.
À court terme, l'objectif principal est d'éveiller l'intérêt des utilisateurs qui voyagent avec des places vides dans leur voiture pour qu'ils testent la plateforme et publient leurs trajets. À moyen terme, l’objectif est que cette communauté continue à grandir de manière organique.
- Quel est votre modèle économique sur ce marché ?
- Notre modèle est purement non commercial, c’est-à-dire que les conducteurs ne peuvent pas être rémunérés pour les trajets effectués ; il s’agit simplement d’un partage de frais.
Au moment du lancement, BlaBlaCar ne prend aucune commission sur les trajets.
100 % de la transaction va directement du passager au conducteur - et souvent cela reste le cas le temps que la communauté se mette en place et que la demande se crée.
- En France, BlaBlaCar est devenue une plateforme multimodale proposant également des billets de train et d'autocar. Envisagez-vous à terme un modèle similaire au Maroc ?
- Ce que nous avons construit en France, c'est une marketplace de mobilité de plus en plus complète pour accompagner l’utilisateur dans la recherche de la meilleure option pour son trajet en un seul endroit.
Au Maroc, commençons par la réussite du covoiturage, puis la multimodalité, comme dans d’autres pays, peut ensuite s’imposer comme une évolution naturelle.
- Plus largement, quelles nouvelles offres ou fonctionnalités pourraient être déployées au Maroc dans les prochaines années ?
- La multimodalité est une étape envisageable dans les années à venir, mais ce qui est certain, c'est que nous continuerons à faire évoluer le produit pour permettre à chacun de se déplacer partout, plus facilement et à moindre coût.
- Le Maroc pourrait-il devenir une plateforme de développement pour d'autres marchés africains ?
- Nous venons de lancer une vingtaine de nouveaux marchés dans le monde. Avec l’intelligence artificielle, nous arrivons à préparer des lancements plus rapidement qu’avant et nous étudions les marchés dans lesquels nous pourrions apporter une véritable solution aux enjeux de déplacement. Nous ne nous interdisons rien.
- Quelle est votre vision de l'évolution du marché marocain du covoiturage au cours des prochaines années ?
- Le covoiturage peut devenir une évidence au Maroc, comme ça l'est devenu en France, en Inde ou au Brésil. Les fondamentaux sont là : des flux de mobilité massifs, un coût du transport qui pèse sur les ménages, et des millions de sièges vides sur les routes chaque jour.
Le covoiturage, c'est la solution la plus simple et la plus efficace à ce problème. Notre rôle, c'est de mettre la technologie et la confiance pour que ça fonctionne à grande échelle.
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