Festival Gnaoua : une première soirée entre traditions, fusions et ferveur populaire
À Essaouira, la première journée du Festival Gnaoua a rappelé pourquoi des milliers de festivaliers prennent la route chaque année vers la cité des Alizés. Entre parade des maâlems et créations musicales inédites, la ville a vibré au rythme des traditions, des fusions et d'une ferveur populaire intacte.
Il y a des concerts qu’on prépare la veille, en choisissant sa tenue et en chargeant son powerbank, et il y a ceux pour lesquels on se lève en pleine nuit, les yeux encore collés de sommeil, parce qu’on sait déjà, sans même l’avoir vu, que la journée vaudra le coup. Ce jeudi 25 juin à Essaouira, c’était la deuxième option. Des dizaines de voitures et bus ont pris la route avant l’aube, direction la médina, direction les remparts, direction ce bruit de guembri qui flotte dans l’air iodé bien avant qu’on ne pose le pied sur le sable.
Vers 18 heures, la ville n’était déjà plus tout à fait elle-même. Sur près d’un kilomètre, de Bab Doukala jusqu’à la scène principale Moulay Hassan, une foule de maalmiya a ouvert la marche, krakebs à la main, guembris en bandoulière, comme une procession qui réveillerait la cité avant même que les premières notes ne sortent des amplis. Les touristes s’arrêtaient net, téléphones levés. Les habitants, eux, souriaient… Ils connaissent cette scène par cœur, mais elle ne les lasse jamais.
Puis Neila Tazi, productrice du festival, a pris la parole pour planter le décor de cette édition. Elle a rappelé que cette année réunit 43 maâlems gnaoua et une centaine de musiciens venus des quatre coins du monde, et insisté sur cette transmission qui se fait, génération après génération, des maâlems vers les plus jeunes. Elle a aussi évoqué le partenariat avec Berklee, qui pour cette troisième édition a accueilli des participants venus de 23 pays différents.
Et la fête a commencé fort.
Mehdi Nassouli a ouvert le bal aux côtés de Sara Moullablad, dont la voix a quelque chose d’irréel, un timbre presque angélique qui semble flotter au-dessus de la foule plutôt que d’en sortir. Les claps ont fusé en apothéose, parfaitement synchronisés, des milliers de mains qui frappent comme un seul cœur. Sur les premiers rangs, on entendait autant d’anglais, d’espagnol, de français et de portugais que d’arabe. Essaouira, ce soir-là, parlait toutes les langues à la fois. Quand les voix de Mehdi et de Sara se sont superposées, le public a compris qu’il assistait à quelque chose qu’on ne refait pas deux fois.
Puis le décor a changé du tout au tout. La troupe rwandaise Ibuhoro est montée sur scène et a apporté avec elle un souffle complètement différent, danses ancestrales, percussions venues d’ailleurs, une énergie brute qui rappelait que Gnaoua n’a jamais été qu’une affaire marocaine. La fusion avec la chanteuse indienne Ganavya a achevé de faire basculer la salle dans autre chose. Enceinte de six mois, elle a quand même tenu à faire cette édition ; et elle l’a fait avec un souffle et une puissance vocale qui ont laissé plus d’un spectateur sans voix. Sa voix s’est entrelacée à la flûte de Sylvain, présent depuis le tout début de la soirée comme un fil conducteur discret, et le tout a fusionné avec Mehdi Nassouli dans un moment suspendu. C’est là qu’on a vraiment senti le pouls du show 1 : dès que les krakebs s’emballaient et que le tempo du guembri montait, dès qu’une chanteuse posait sa voix sur le rythme, la foule basculait instantanément. Un public qui respire avec la musique, littéralement.

Le show 2, porté par le Maalem Mohamed Kouyou, a ramené le calme, un set plus répétitif, plus hypnotique, avec quelques pics ici et là, mais une ambiance globalement plus posée que celle qui avait précédé. Jusqu’à la fin, où le maalem a relancé une dernière vague d’énergie qui a fait crier la foule d’un même souffle.
Le troisième temps fort de la soirée portait la signature du Badume’s Band et de Selamnesh Zemene. Dès les premières mesures, on a senti l’Afrique de l’Est s’installer sur la scène marocaine, un accordéon qu’on entend rarement sous ces latitudes, des congas, une basse et une batterie qui dialoguent avec la voix puissante de Zemene. Le mariage entre tous ces éléments avait quelque chose d’improbable sur le papier et d’évident à l’oreille. La fusion qui a suivi avec le Maalem Mohamed Moutari a confirmé ce que la soirée prouvait déjà : à Essaouira, les frontières musicales n’existent que pour être effacées.
Et puis est arrivé LE moment que tout le monde attendait depuis le matin, Hoba Hoba Spirit.
Dès les premiers riffs, la place Moulay Hassan s’est transformée en un seul corps qui sautait, dansait, hurlait. Le groupe a enchaîné ses plus gros tubes et le public, visiblement biberonné à leur discographie depuis plus de vingt-cinq ans, chantait chaque parole sans en perdre une seule. C’était sans doute la meilleure preuve de la place que tient Hoba Hoba dans le paysage musical marocain : pas un public qui découvre, un public qui célèbre. La foule, la plus dense de la journée, ne voulait ni partir ni que ça s’arrête. Le concert s’est achevé à 2 heures du matin et tout le monde, des premiers rangs jusqu’au fond, réclamait encore une chanson, encore une minute, une part 2 qui n’arriverait jamais.

La première journée du Festival Gnaoua s’est refermée comme ça, sur des jambes fatiguées, des voix cassées d’avoir trop chanté, et cette certitude un peu folle qu’on vient de vivre quelque chose qui ne se raconte qu’à moitié. Il reste deux jours. Et si la suite ressemble, même un peu, à ce premier acte, Essaouira n’a pas fini de trembler.
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